Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Dans le même numéro

Positions – Le drôle de drame du cinéma français

février 2013

Rémunérations des acteurs, mode de financement, qualité des films : voilà soudain que le « système de soutien que le monde entier nous envie » est mis en question par le producteur Vincent Maraval, cofondateur de la société Wild Bunch, dans une tribune au vitriol publiée dans le quotidien Le Monde1. La polémique a mis le « milieu » en émoi. On passera ici sur la cascade de réactions, dont certaines reposent sur les supposées arrière-pensées de l’auteur et d’autres sur la défense des intérêts d’un milieu qui craint que les sommes importantes qui abondent le budget du Centre national de la cinématographie (Cnc) lui soient en partie retirées. La tribune permet de poser la question de la réforme d’un système qui, s’il fut et demeure en large partie vertueux, peut aujourd’hui être mis en question dans plusieurs dimensions.

Au premier plan, c’est le star-system qui est pointé du doigt : dans l’espoir – toujours incertain – de s’assurer un succès significatif en salles, les producteurs font appel à des vedettes qu’ils surpayent. Doit-on imputer le star-system aux aides publiques ? Sûrement pas : il est né au sein d’un cinéma exclusivement privé, et ailleurs qu’en France. Dès les années 1930 aux États-Unis, la Mgm se vantait de faire travailler Greta Garbo, Joan Crawford, John Barrymore, Spencer Tracy, et tant d’autres. En face, la Paramount affichait des noms tout aussi prestigieux : Mae West, Gary Cooper, les Marx Brothers, Bing Crosby, Marlene Dietrich, et un grand nombre encore. Avec la fin du studio system, à la fin des années 1940, la Paramount Decision, qui imposa le démantèlement des majors, conduisait l’industrie du cinéma à produire un moins grand nombre de films, mais à rechercher des films à grand spectacle et à succès, des spectaculars, rebaptisés ultérieurement blockbusters : « La fabrication des stars est la chose primordiale dans l’industrie du film », déclarait Carl Laemmle, propriétaire de l’Independent Motion Picture Company (Imp) et considéré comme le fondateur du star-system.

Le paradoxe du système est qu’il coûte cher, sans pour autant constituer une garantie de succès, quels que soient le contexte et le pays dans lesquels il se déploie.

Le soutien public nourrit-il le star-system ? Pas directement. Il apporte en revanche des ressources très importantes.

En France, le Cnc tire l’essentiel de ses ressources de trois taxes affectées, dont les produits sont redistribués à toute la filière sous la forme d’aides automatiques et/ou sélectives : la plus ancienne de ces taxes, la taxe sur les entrées en salle de cinéma (Tsa), est assise sur les recettes générées par les entrées en salle, quelle que soit la nationalité du film. Son taux est fixé à 10, 72 % du prix d’un billet de cinéma. Elle a rapporté 143 millions d’euros en 2011. Grâce à cette taxe, le succès d’un film américain apporte des revenus… au cinéma français. La deuxième, la taxe sur la vidéo, a rapporté 32 millions d’euros en 2011. La troisième, la taxe sur les services de télévision (Tst) comprend deux volets : le premier, le volet « éditeurs », est acquitté depuis 1986 par les chaînes de télévision, son produit a atteint 308 millions d’euros en 2011 ; le second volet, institué en 2008, est versé par les distributeurs qui acheminent vers le téléspectateur le contenu audiovisuel de services de télévision (services de diffusion par câble, satellite, fournisseurs d’accès à l’internet, opérateurs de téléphonie mobile), et a rapporté 322 millions d’euros en 2011. Au total, les ressources du Cnc dépassent les 800 millions d’euros. On conçoit que pareille somme fasse des jaloux et que l’on s’interroge sur le bien-fondé de cet ensemble de taxes ainsi que sur le niveau de leurs taux.

Les chaînes de télévision ont de surcroît des obligations d’investissement dans la production cinématographique et audiovisuelle. Ces obligations peuvent être vues comme une compensation à la concurrence supposée déloyale entre programmation des films à la télévision et en salle. Mais elles tiennent surtout au fait que les chaînes ont obtenu des fréquences gratuitement en échange de ces obligations. Parce que ces fréquences constituent un patrimoine de l’État et que leur attribution aux chaînes représente un manque à gagner pour les finances publiques, on peut considérer cette source de financement du cinéma, même lorsqu’elle vient des chaînes privées, comme une subvention indirecte.

Les chaînes financent en moyenne environ 35 à 40 % du budget des films. Les chaînes en clair ont contribué au financement de 126 films et Canal + de 136 films en 2011 sur un total de 272 films français agréés. À l’heure où elles doivent composer avec la fragmentation de l’audience et avec un impact déclinant des films, on peut s’interroger sur le niveau de ces obligations.

Le système aura été vertueux, soutenant la vitalité d’une industrie, montrant une capacité d’adaptation à la succession des changements qui ont affecté la manière de « consommer » le cinéma, alliant aides automatiques et sélectives de sorte que l’on poursuivait deux objectifs de concert : la construction d’une filière solide et le soutien à des auteurs exigeants.

Mais la forme des aides et leur cumul ont réduit la prise de risque, et la qualité est terriblement inégale. Le cumul de taxes affectées, l’éparpillement des aides, le nombre de films devenu excessif en regard des capacités de diffusion, l’insuffisante durée de vie des films en salle, la polarisation entre gros et petits budgets, les rémunérations inflationnistes de certains acteurs au détriment des autres participants à la conception et à la réalisation du film, tout cela mérite d’être évalué, de façon à faire évoluer un soutien dont beaucoup s’accordent à penser qu’il est peut-être à bout de souffle.

De même que l’on a considéré le budget de la culture comme l’objet d’une sanctuarisation et que l’on découvre avec stupeur que c’est la gauche au pouvoir qui, certes dans un contexte de crise, remet ce budget en question, de même la plus sacrée des exceptions françaises, l’exception culturelle, se trouverait-elle menacée ? Il me semble que la menace la plus forte ne vient pas des contempteurs du système mais de ceux qui refusent toute évaluation de crainte qu’en touchant au Cnc on ne le mette tout entier en question.

  • 1.

    Vincent Maraval, « Les acteurs français sont trop payés ! », Le Monde, 29 décembre 2012.

Françoise Benhamou

Ses travaux sur l’économie de la culture donnent un regard aigu et très informé sur les secteurs de l’édition (voir notre numéro spécial « Malaise dans l’édition », juin 2003), du cinéma et du numérique. Cette connaissance des mécanismes économiques nourrit aussi son analyse critique de la politique culturelle française, en ce qui concerne aussi bien les musées, la démocratisation des publics que…

Dans le même numéro

Face à l’impuissance publique

Quel modèle pour l'Etat "à la française"?

Réinventer l'intervention dans l'économie

Les services publics, pour qui? Pourquoi?