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Dans le même numéro

Ce qui est atteint dans le cerveau. Le moment du vivant (II)

février 2009

#Divers

Aucune annonce de maladie n’est anodine, toutes font événement dans une vie ; mais la phrase – bien souvent à la troisième personne – « il (ou elle) a la maladie d’Alzheimer », si elle a d’abord ce sens, pourrait en outre conduire, plus qu’aucune autre, au cœur de certains enjeux du moment présent, dans ses dimensions les plus vitales et les plus nouvelles. Peut-être même cela va-t-il plus loin encore que l’on ne croit ; et ce n’est pas (selon nous) en restreignant, mais au contraire en étendant avec précision la portée de telles expériences que l’on pourra y voir autre chose qu’un constat réducteur ou un verdict univoque.

Ce que cette phrase désigne d’abord, en effet, c’est une maladie qui, tout à la fois, nous dessaisit de notre identité et nous renvoie à notre condition. Les deux aspects vont ensemble. C’est cette part impalpable et essentielle de notre être, notre personnalité, nous-mêmes, qui semble tout à coup renvoyée à une condition brutalement objective et organique, à travers une atteinte au cerveau. Ainsi, nous « sommes » un cerveau : c’est bien ce que la troisième personne, « il » ou « elle », semble montrer, dans une objectivation qui signale aussi une incapacité (au moins virtuelle), à dire « je » ou à se voir adressé comme à un « tu » (ou un « vous »).

Mais cette même troisième personne continue pourtant à attribuer ce qui est encore une maladie à un « sujet ». Que reste-t-il donc de lui dans cette maladie ? En quoi renvoie-t-elle encore à un « sujet », tout à la fois en général (comme psychisme) et individuellement (comme histoire et expérience singulière) et cela, en outre, non pas abstraitement, mais concrètement, de telle sorte que le traitement de cette maladie consiste aussi à tenir compte d’une telle subjectivité et même à s’adresser à elle, prouvant ainsi qu’elle n’est pas un « supplément » extérieur de sens, mais une dimension même de l’expérience médicale ou vitale ? Ce deuxième aspect est bien sûr essentiel, au cœur des débats d’aujourd’hui entre neurologie et psychopathologie.

Mais il est encore une troisième dimension qu’on doit relever ici. C’est que ceux mêmes qui parlent de ce « il » (ou « elle ») ont une relation concrète avec lui ; ce sera, justement, la relation médicale, d’un côté, et, le plus souvent, d’un autre côté, la relation parentale, amicale ou autre, qui constitue ce que l’on appelle les « proches ». C’est le « cerveau » lui-même qui est ainsi inscrit, sans aucun doute, dans des relations affectives et sociales. Il se peut que, d’un côté, le cerveau des proches, c’est-à-dire de ceux qui ont entretenu avec le patient une relation telle qu’elle s’est inscrite jusque dans leurs vies et dans leurs corps, soit donc aussi atteint, engendrant une souffrance qui n’est pas seulement « sentimentale » en un sens vague. Il se peut que, d’un autre côté, les faits nouveaux concernant le cerveau aient de nouvelles conséquences, aussi, sur de multiples plans sociaux et politiques.

Tel serait donc non pas l’enjeu unique, mais l’écheveau de questions dont il faudrait prendre la mesure, et dont il ne pourra certes s’agir ici que de méditer quelques indications, à partir de livres récents appartenant eux-mêmes à des œuvres qui réfléchissent de manière singulière sur ces questions, et pour tenter de les prolonger encore.

Être un cerveau ?

Il ne faut cependant pas s’y tromper. Ce n’est pas parce que l’expérience de maladies cérébrales, a une signification psychique et politique, médicale et sociale, qu’il ne faut pas considérer ce fait d’avoir un cerveau d’abord en lui-même, dans toute sa brutalité et sa radicalité, que révèlent justement ses lésions ou ses traumatismes extrêmes. On résiste, peut-être, à cette radicalité, on veut croire, en quelque sorte, à la nature encore psychique de la maladie, pour pouvoir précisément la soigner, et à sa prise en charge sociale, pour lui donner un sens politique ou éthique. On se méprend peut-être, du même coup, au moins en un premier temps, sur elle. Il faut donc peut-être aussi, non pas en renonçant au psychique et au politique, mais avant et pour lui donner un sens psychique et politique, envisager l’expérience cérébrale dans sa radicalité propre, et cela non seulement sous sa forme positive, mais sous sa forme négative, de telle sorte que si la « cérébralité » est bien, en effet, à nos yeux, l’un des signes majeurs du moment du vivant, ou du vital, que nous vivons aujourd’hui, ce serait bien aussi sous le signe d’une polarité et d’une tension, avec ce qui la menace, avec le mortel.

Telle est en tout cas l’exigence, non seulement théorique, mais aussi pratique, qui ressort du livre de Catherine Malabou sur les Nouveaux blessés1. Certes, le principal souci de ce livre semble bien être d’abord, en critiquant notamment la psychanalyse qui serait l’un des obstacles nous empêchant d’en voir la singularité irréductible (irréductible au psychique, au sexuel, notamment), en suspendant aussi la critique politique qui animait le précédent livre2, de nous conduire à admettre le fait brut, « l’événement » du traumatisme cérébral, pour ce qu’il est, dans son opacité et son « énigme » (p. 268), un fait brut qui transforme notre condition et notre compréhension de celle-ci. Il ne s’agit pourtant, dans ce livre (ce qui explique bien sûr son long débat tendu, inquiet, avec la psychanalyse), que de penser une nouvelle « psychopathologie » à partir du cerveau. Plus encore, issu d’une expérience individuelle (devant une parente atteinte de la maladie d’Alzheimer), autant que d’une indignation théorique, et d’une indignation théorique conduisant à une indignation pratique, comment pourrait-il ne pas reconduire, non seulement aux questions sociales et politiques, mais aussi, au-delà d’une introduction et d’une conclusion volontairement elliptiques, à l’expérience relationnelle même d’où il est parti ? On se contentera donc, en relevant les principaux enjeux de ce travail, de marquer aussi les jalons qui conduiront, à partir de son strict travail de distinction et de critique, à rejoindre aussi ce qui en a été en partie écarté.

Ce sont trois points que nous soulignerons en effet bien trop brièvement, dans cet effort remarquable pour se mettre à la hauteur de notre vulnérabilité, à la mesure de nos blessures.

Le premier consiste, en effet, à travers la reconnaissance de la « cérébralité » comme détermination causale première de notre vie psychique, à reconnaître notre exposition à l’événement, à l’accident, à la blessure. Le dernier chapitre, qui ne fait qu’en poser le problème, ne s’intitule pas par hasard, « le sujet de l’accident ». Le cerveau est moins ici un principe intérieur qu’une exposition, en quelque sorte redoublée, non seulement physiologique mais bien psychologique, à l’extériorité. À cette extériorité de l’accident, cependant, le cerveau ajoute, selon C. Malabou, un élément essentiel qui fait partie de ce qui le définit en profondeur, un aspect de sa « plasticité », qui ne consiste pas seulement à recevoir des formes ou à en créer, mais bien aussi à pouvoir être destructrice. L’analyse de cette « plasticité destructrice », menée ici à travers un débat critique avec la « pulsion de mort » postulée par Freud en 1920, est certes un ancrage possible, dans son lien même ou sa polarité avec la plasticité créatrice, avec la psychopathologie. Mais quoi qu’il en soit encore de ce point, être un vivant, c’est bien être exposé à une altération qui peut aller jusqu’à la destruction, et cela (c’est ce qui fait du cerveau un organe singulier), en entraînant une perte radicale, sans entraîner nécessairement la mort, au sens de la disparition de l’organisme. La polarité du normal et du pathologique est ici encore constitutive, jusque dans ce qui constitue notre personne.

Le deuxième point que l’on doit souligner est justement que, selon C. Malabou, c’est avec les traumatismes les plus profonds du cerveau, à un changement radical de personnalité qu’on assiste. « Gage n’est plus Gage » : ce « cas » célèbre d’un homme au crâne transpercé par un rail, qui est atteint d’un grave traumatisme, devient comme l’emblème de tous les nouveaux blessés, qui ne sont plus eux-mêmes, énoncé dont il ne s’agit pas ici de discuter les enjeux et la portée, mais qu’il s’agit seulement de noter comme une question. Ce n’est pas seulement (comme dans « Rome n’est plus dans Rome ») que je ne reconnais plus la même personne, c’est qu’elle n’est plus elle. Qu’il faille aller jusque-là, cependant, bien loin de l’empêcher, appelle encore une psychopathologie ; on se demandera, surtout, si l’autre, cependant n’est pas encore lui, pour nous, et si cela n’est pas essentiel. Mais on pressent aussi l’inquiétude éthique, le refus, pour ainsi dire, du déni.

Il en va de même pour le troisième point. Catherine Malabou note en effet avec précision le critère du traumatisme le plus profond, qu’il soit produit par une maladie ou un accident, et que celui-ci soit « naturel » ou « politique » (c’est ce qui rapproche aussi le traumatisme de la catastrophe, dont il est inséparable, que de relier ainsi ces deux bords de notre vie par leurs extrêmes) : il s’agit de la « froideur » émotionnelle radicale qui les accompagne. En ce point, l’analyse rejoint l’exposition sociale et politique qu’implique aussi la « cérébralité ». Ce ne sont pas seulement en effet par des traumatismes physiques, au sens strict du terme, que les relations sociales et politiques entre les hommes peuvent produire le même effet que l’accident « naturel » le plus aléatoire ; c’est aussi par des entreprises de destruction dont, en effet, même si l’on cherche à en analyser les opérations psychiques (et, ici, comme ailleurs, la psychanalyse ne peut certes être quittée à la légère), l’appui sur les mécanismes cérébraux ne peut être minimisé. Il y a toujours eu des démences séniles et des désastres dus aux guerres ; mais ce n’est pas un hasard si le tournant du siècle fait des maladies du cerveau, des traumatismes politiques et historiques, et de la conjonction entre les deux, l’une des clés de l’accès à lui-même.

Il ne s’agit aucunement ici, encore une fois, de discuter en profondeur des thèses que l’on vient trop brièvement d’évoquer. Il ne s’agit pas, non plus, d’opposer une quelconque alternative « optimiste » et venue d’ailleurs, au diagnostic critique qu’elles impliquent. Il importe seulement de prolonger d’un mot l’analyse du cerveau à sa polarité interne, aux relations aussi qu’elle implique, pour, en l’étendant donc bien plutôt qu’en la restreignant, préciser encore les enjeux que, bien loin de manquer, elle pourrait ainsi atteindre.

D’un cerveau à l’autre ?

Mais les sujets engloutis dans leur démence sont dans une situation différente : pour eux la musique n’est pas un luxe, mais une nécessité, et elle a le pouvoir à nul autre pareil de les rendre à eux-mêmes et à autrui, pendant quelques instants au moins.

Ainsi se termine le dernier ouvrage d’Oliver Sacks3.

On ne tirera donc pas de cet autre livre, après ceux qui l’ont précédé, plus qu’il ne peut donner. Son éloge précis de la musique, ses récits cliniques individuels, n’enlèvent rien à la brutalité de la maladie ni à l’expérience du médecin. Discutant de la thérapie « existentielle » de Sacks4, Catherine Malabou, qui analyse avec profondeur la façon dont Sacks « donne à l’événement traumatique un pouvoir de création » (p. 306), la façon dont la maladie reste liée à la personne, à travers une plasticité qui est d’ailleurs aussi celle du récit du médecin lui-même (p. 305-306), conclut pourtant en lui reprochant « une confiance dans la maladie5 » :

Une telle approche est respectable et remarquable en ce qu’elle permet de poser les bases d’une clinique humaine du trouble neurologique, qui efface la frontière entre cerveau et psyché, qui encourage les thérapeutes à être toujours affectueux avec leurs malades, toujours affectés par eux. […] Toutefois, le négatif n’y perce pas suffisamment6.

Il ne s’agit pas pour nous, si l’on ose dire (mais la résonance hégélienne de la phrase que l’on vient de citer l’autorise peut-être) de nier le négatif. Mais c’est bien une double précision que l’on doit apporter ici, en guise de jalon pour des discussions à reprendre et à prolonger, concernant cette clinique humaine, et « affectueuse » qui cependant doit l’être d’une manière deux fois précise et limitée : en ce que, d’abord, elle recourt à la musique, notamment, comme à un moyen bien précis ; en ce que, en outre, les relations mêmes, médicales, parentales ou amoureuses, n’y sont pas seulement une compensation « positive », mais une donnée à part entière de la question ; en ce que, enfin, malgré tout cela, malgré la musique et l’amour, pris non pas comme des valeurs abstraites mais des relations concrètes, on ne peut rendre le patient « à lui-même et aux autres » que « quelques instants ». Des instants, cependant, où tout se joue.

Les deux enjeux sont d’ailleurs inséparables : la musique n’a un pouvoir cérébral qu’en tant qu’elle touche à des aspects plastiques du cerveau qui peuvent être atteints malgré ses propres atteintes, et aussi en tant qu’elle touche à une mémoire individuelle qui fait que c’est telle musique plus que telle autre qui a ce « pouvoir », aussi momentané soit-il. Inversement, la relation entre les proches n’a pas de pouvoir en elle-même si elle ne s’appuie que sur une « identité » justement menacée ou détruite par la maladie, si elle ne fait pas ressortir plutôt le lien intime par principe entre les voix, les corps, les cerveaux mêmes qui ont tissé la relation comme telle au cours du temps. C’est ainsi le double aspect du cerveau, plastique et individuel qui se trouve pris dans la polarité pathologique avec la destruction de l’identité. Mais cette polarité, en outre, est profondément relationnelle. On s’étonnera à cet égard que, devant les malades, on fasse comme si leurs proches n’étaient pas aussi atteints et souffrants, même et surtout si c’est dans une asymétrie qui, quoique d’un genre radicalement différent, comme une relation de soin à une autre7, renvoie aussi à la relation médicale. C’est par ce biais aussi que la maladie touche au social, au moral, et au politique.

Ce n’est pas un hasard, pourrait-on ajouter, si les livres les plus importants dans leurs aspects théoriques et pratiques sur ces expériences sont aussi ceux qui traitent (comme c’est très souvent le cas) de l’expérience même de celui qui les écrit, dans sa relation à ceux dont il parle. Il leur suffirait, pour être complets, sans craindre le pathos, d’être à la hauteur de leur propre point de départ. Car les relations entre les hommes, si elles se cachent parfois derrière ce qui les lie, et plus encore, avec pudeur, derrière ce qui peut les briser, sont pourtant aussi ce qui permet non seulement de les secourir, mais de les penser.

  • 1.

    Catherine Malabou, les Nouveaux blessés. De Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains, Paris, Bayard, 2007.

  • 2.

    Id., Que faire de notre cerveau ?, Paris, Bayard, 2004.

  • 3.

    Oliver Sacks, Musicophilia. La musique, le cerveau et nous, Paris, Le Seuil, 2009. Dans une démarche analogue mais à propos de la peinture, voir François Arnold et Jean-Claude Ameisen, les Couleurs de l’oubli, Paris, éd. de l’Atelier, 2008, qui présente les dessins issus d’un atelier de peinture dans un service hospitalier pour les personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer.

  • 4.

    C. Malabou, les Nouveaux blessés…, op. cit., p. 301-307.

  • 5.

    Ibid. (en italique dans le texte).

  • 6.

    Ibid., p. 307.

  • 7.

    Voir le dossier d’Esprit sur les « nouvelles figures du soin », janvier 2006, notamment mon article : « Les deux concepts de soin. Vie, médecine, relations morales. »

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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