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Un risque majeur : l’injustice. À quoi tenons-nous ? XXI

décembre 2008

#Divers

Le mandat de George W. Bush aux États-Unis s’est ouvert et s’est terminé sur deux catastrophes, certes de deux ordres différents, le 11 septembre 2001 et le 15 septembre 2008 (si l’on veut bien dater de la faillite de Lehman Brothers, ce jour-là, le point réel de départ de la crise financière actuelle). Or, il y a un point commun entre ces deux événements, et ce n’est pas celui qu’on croit. Il est capital de le cerner avec précision, si l’on veut comprendre aussi ce que l’on peut légitimement espérer du nouveau président américain, Barack Obama.

Dans les deux cas, en effet, les catastrophes ont pour origine une injustice, et ne peuvent avoir pour remède rien d’autre, sinon la recherche renouvelée de la justice. Certes, cette origine, dans les deux cas aussi, n’est pas une explication, et encore moins une excuse. Dans les deux cas, l’injustice passe par des médiations décisives, avant de conduire à la catastrophe. Pourtant, le point essentiel reste le suivant : il ne suffira pas de s’attaquer à ces mécanismes et aux responsabilités intermédiaires, aussi importants soient-ils (et ils le sont). Il faut aussi revenir à la source même, à l’injustice et aux risques qu’elle provoque, et à la justice, qui n’est donc certes pas le contraire, mais le principe même de l’utilité.

Deux catastrophes, deux injustices ?

Il ne s’agit donc, tout d’abord, en aucune manière, de « justifier » le 11 septembre. Cet acte, qui est d’abord lui aussi, en lui-même, une injustice, qui risque de faire entrer en outre dans une spirale virtuellement infinie de l’injustice, a des responsables précis, qui se servent bien plus de l’injustice qu’ils ne la combattent, et qu’il faut juger. Mais ce n’est pas une raison non plus pour oublier, comme l’avait souligné aussitôt Pierre Hassner en France, qu’un tel acte n’aurait pas été possible, si de graves conflits en cours avaient été réellement soumis à la recherche de la justice, si le sentiment de cette recherche, de ce but, au moins, avait été présent au cœur de ces conflits, même les plus inexpiables en apparence, comme il aurait dû l’être. Ne pas tenir ensuite ce discours, aggraver encore les choses, violer même la loi ou le droit national et international, c’est justement courir le risque de la spirale, qu’il faut arrêter.

Il ne s’agit pas, non plus, d’expliquer entièrement la crise financière par l’inégalité, devenue intolérable, de l’accès au logement, aux protections, aux soins, aux États-Unis. Il est certain que, là aussi, ce n’est pas la « finance » en général, mais certains mécanismes, certaines pratiques, certains acteurs précis qui sont responsables et coupables. Il se peut même, comme le montre sur un autre plan le « microcrédit » de M. Yunus (récent prix Nobel), que le prêt soit une voie de sortie réelle hors de la pauvreté. Mais comment ne pas voir pourtant, ici encore, que c’est bien une injustice qui a conduit ici aussi, finalement, à une catastrophe ? Comment ne pas voir que la « confiance » tant recherchée a été ébranlée d’abord chez ceux dont les besoins vitaux eux-mêmes ne sont pas secourus ? Comment ne pas voir, là aussi, une spirale virtuellement indéfinie ?

Il y a donc bien, dans les deux cas, une question concernant le juste et l’injuste, une question politique, à l’origine – même indirecte – de certains des ébranlements majeurs que nous connaissons. Il y a donc maintenant une occasion et une urgence d’y répondre. Il ne s’agit certes pas ici de donner de solution miracle, de contenu définitif, à ce discours sur la justice, il s’agirait d’abord d’éviter le pire, en commençant par tenir, tout d’abord, ce discours de justice.

Quel discours de justice ?

Si l’on devait préciser un peu, cependant, on pourrait dire ceci : à savoir, que le discours de justice ne s’oppose pas seulement à celui de la force, il consiste aussi à secourir la faiblesse et à autolimiter la force.

Il s’oppose certes, d’abord, à la force : il consiste en effet à reconnaître l’autre, et le conflit avec l’autre, et non pas à chercher à les éliminer. Autrement dit, le discours de justice se place d’abord sur le plan formel de la reconnaissance, et même d’une double reconnaissance : une reconnaissance mutuelle, qui envisage l’existence et le point de vue de l’autre, mais aussi une reconnaissance commune, ou par un tiers, qui se place donc du point de vue du tout, que ce soit le tout d’une société dans son ensemble, ou celui de la société « des nations ». En l’absence de ce double point de vue, il n’y a pas de discours de justice possible, on retombe dans le discours de l’ennemi.

Mais le discours de justice va plus loin. Il cherchera, tout d’abord, à secourir la faiblesse. En ce sens, il n’est pas seulement recherche de l’égalité : il est soutien et relation, solidaire, actif, responsable. Il ne s’agit pas tant de compenser une inégalité de manière extérieure ou abstraite, que de manifester la prise en compte d’une fragilité ou d’une faiblesse spécifique, pour y remédier, par une force ou par un pouvoir non moins précis, en vertu de principes communs. Il s’agit de mettre en relation les malades et les médicaments, la pauvreté et l’allocation ou le crédit, l’enfance et l’éducation. Cela peut paraître simple ou simpliste, mais il est net que les deux termes de ces relations sont aussi soumis à des logiques centrifuges, qui les éloignent les uns des autres, comme si la fragilité avait son cycle, sa spirale, sa démesure, tout comme le pouvoir quand, de moyen, il se prend pour une fin. Bien loin de nier l’un et l’autre (fragilités et capacités) par un postulat simple de l’égalité, il convient donc de penser l’asymétrie qui fait partie des relations humaines, comme la source non pas seulement d’une injustice possible, mais aussi du moyen d’y remédier.

Le discours de justice, enfin, auto-limite la force : autrement dit, il la soumet à une norme commune, à des interdits absolus, qui ne sont pas seulement des règles arbitraires et abstraites mais, surtout, une sortie hors de la guerre. Il y a toujours dans l’idée de justice celle de limite : le « juste » en son sens le plus élevé (comme quand on dit « les justes ») et son sens le plus étroit (« juste ce qu’il faut ») qui ne font qu’un. Qu’il y ait ainsi des usages de la force ou des guerres justes, face (justement) à des injustices, il paraît difficile de nier, mais la légitime défense est aussi celle qui se fixe des limites, dans la résistance même à une violation déjà effectuée. La limitation de la force est d’ailleurs une force paradoxale qui se donne aux plus faibles (quand ils résistent à l’injustice) – souvent par une sorte de sentiment absolu – comme aux plus forts (quand ils ne tombent pas dans le cycle de la vengeance) – cette fois par des critères de droit. Dans les deux cas, elle ne se contente pas, là non plus, d’une reconnaissance formelle, bien au contraire, elle retient concrètement le bras.

Utilité de la justice

Aussi minimales puissent-elles sembler, les remarques qui précèdent pourraient conduire à montrer l’utilité même de la justice. Ce n’est pas le lieu ici de montrer comment il faut dépasser l’opposition abstraite entre utilité et justice, dans la philosophie politique contemporaine, en montrant comment, à la place d’une utilité conçue en fonction du corps et de la vie individuelle (que l’on peut « généraliser » pour l’intérêt commun) et d’une justice conçue en fonction de la société dans son ensemble (comme c’est le cas dans la Théorie de la justice de Rawls), il faut penser l’utilité dans les relations et même comme relation entre les hommes et donc déjà comme justice : c’est le fait d’être utile à l’autre et aussi, auparavant même peut-être, que d’autres nous aient été, aient pu et voulu nous être utiles, qui conduit à la fois à l’utilité pour soi et à la justice pour tous.

Il ne s’agissait pas de démontrer ici ce point. Il s’agissait seulement de montrer que l’injustice entre les hommes peut être indirectement au moins à la source des pires dangers, et appelait donc à être pensée comme telle, si l’on voulait espérer y mettre un frein.

Tel est le discours de justice que l’on a, nous semble-t-il, commencé à réentendre enfin. Il est tout aussi impossible de résoudre la crise financière que les crises internationales sans remonter à ces questions de justice. Ce qui a conduit à cette crise financière, ce n’est pas seulement en effet un excès de spéculation, du côté des prêteurs, mais aussi un excès de dépendance, de vulnérabilité, du côté des emprunteurs, une injustice à deux facettes donc, qui les concerne les uns et les autres, et nous tous avec eux. C’est ce qu’il s’agit de penser et, d’abord, de nommer.

Il fallait tenter de le préciser ici, tant, si l’injustice est la source – même indirecte – de tous les maux, la justice – et d’abord sa recherche – peut seule être le principe, non pas d’un bien absolu que l’on prétendrait atteindre, mais de ce qu’il s’agit d’abord de défendre ou plutôt de faire avancer.

Frédéric Worms

Philosophe, spécialiste de l’œuvre de Bergson (Bergson ou Les deux sens de la vie, 2004), il a aussi développé une hypothèse générale d'histoire de la philosophie (la notion de « moment ») appliquée notamment à la philosophie française du XX° siècle (La philosophie en France au XXe siècle – Moments, 2009). Il étudie également les relations vitales et morales entre les hommes, de la métaphysique à…

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