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L'Arabie saoudite, l'Iran et les autres

février 2016

#Divers

Les conflits du Moyen-Orient sont connus pour être difficiles et prolongés. Pourtant la prise de décision des États régionaux peut se condenser en un temps très court et produire des conséquences dévastatrices. La destruction d’un avion militaire russe qui avait violé l’espace aérien turc pendant seulement dix-sept secondes, le 24 novembre 2015, relève d’un tel paradoxe. Quelle que soit l’explication géopolitique qu’on serait tenté de lui donner, l’escalade entre Ankara et Moscou montre que le régime d’Erdoğan ne dispose plus de mécanismes internes de contrôle et d’équilibre. Il en va de même pour l’exécution du dignitaire chiite Nimr Baqr al-Nimr par l’Arabie saoudite, le 2 janvier 2016, qui a provoqué la rupture diplomatique entre le royaume wahhabite, les monarchies du Golfe et l’Iran, lui-même peu clément à l’égard des ulémas sunnites contestataires. La destruction de l’avion russe comme cette mise à mort peuvent être expliquées par un modèle proposé par le sociologue Christian Morel : l’enfermement des acteurs dans une seule et unique « rationalité de référence », faisant fi de toute complexité et tout contre-argument1. Dans le contexte tendu du Moyen-Orient, ces « décisions absurdes » changent qualitativement la donne et déclenchent de nouvelles escalades, exigeant un recours sans cesse plus massif à la force.

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Au-delà de ses conséquences régionales et internationales, la décision saoudienne traduit aussi la volonté de consolider une monarchie aux abois en la radicalisant dans sa politique extérieure. Au trône depuis le 23 janvier 2015, le roi Salman, qui ambitionne de transformer son royaume en superpuissance sunnite régionale, est contesté en interne. Le règne du clan des Soudayris qu’il a instauré en nommant son neveu et son fils aux postes clefs de l’État aiguise les conflits internes déjà palpables sous le règne de son prédécesseur, Abdallah2. Les branches marginalisées de la monarchie, qui disposent encore de nombreux leviers au sein du pouvoir, appellent désormais, sans même s’abriter derrière l’anonymat, à renverser le souverain3. Le contexte économique n’est guère plus favorable : la forte baisse du prix du pétrole, due en partie à la guerre énergétique que le royaume mène avec les États-Unis et l’Iran, et un déficit budgétaire massif (87 milliards de dollars, près du 20 % du Pib, en 20154) entravent en effet la politique d’enrichissement de la société. On comprend dès lors que le nouveau « noyau dur » de la monarchie soit tenté d’assurer sa survie par la guerre au Yémen et la tension avec l’Iran chiite.

À ses risques et périls cependant, car à l’inverse de la radicalité chiite que l’Iran sait alimenter et maîtriser simultanément dans la région depuis la fondation du Hezbollah au Liban en 1982, l’Arabie saoudite produit constamment une sur-radicalité sunnite qu’elle n’est nullement en mesure de domestiquer. Certes, l’appareil religieux wahhabite obéit à la monarchie pour mieux contrôler la société par l’orthopraxie ; mais exporté, le wahhabisme s’affranchit de toute contrainte pour se faire armer et pour refuser toute obéissance aux instances qui lui ont donné naissance. En conséquence, le camp sunnite se voit décimé dans des pays comme le Yémen, l’Irak ou le Liban par des organisations comme Al-Qaida ou l’État islamique, sur lesquels le wahhabisme saoudien n’a plus aucun pouvoir de contrôle. Pire encore, nonobstant la fermeté affichée de Riyad « contre le terrorisme5 », une partie de l’establishment saoudien continue de soutenir l’islamisme djihadiste. Ainsi libéré des chaînes que veulent lui imposer ses créateurs, le djihadisme finit par menacer le royaume lui-même, comme il menace le Pakistan et la Turquie, deux autres pays qui jouent avec le feu sur les terrains afghan et syrien.

Il faut, enfin, insister sur la pluralité des guerres qui se déroulent au Moyen-Orient. À ce qu’on pourrait définir comme une guerre civile arabe, s’ajoute désormais une guerre redessinant la carte régionale sur une base confessionnelle, chiite-alaouite et sunnite. Articulée à la présence des grandes puissances en Syrie, des États-Unis et de l’Europe, pourtant fatigués du Moyen-Orient, voire de l’islam, à la Russie qui pense le monde à partir de ses catégories du xixe siècle et de son désir de revanche sur la dissolution de son empire entre 1989 et 1991, cette guerre a bien entendu une dimension géopolitique. Mais au Yémen, en Irak, en Syrie, voire au Liban qu’elle met sur la brèche, elle a surtout gagné une nature social-darwiniste, transformant la cruauté en seule condition humaine possible et détruisant non seulement les espaces de mixité, notamment dans des villes densément peuplées, mais aussi des communautés qu’elle voulait homogénéiser sur la base d’une pureté confessionnelle.

Il serait cependant illusoire de penser que Riyad, Ankara et Téhéran, qui parrainent les conflits locaux, quand ils ne les mènent pas par micro-armées interposées, pourraient sortir indemnes de leur guerre confessionnelle. Aucun ne correspond à un État au sens légal-rationnel du terme : jadis une coalition entre le wahhabisme et la dynastie, puis entre différentes branches de celle-ci, la puissance saoudienne est minée par des dissidences internes susceptibles à terme de provoquer son implosion. La Turquie, où le Mit (Agence nationale de renseignement) constitue désormais la charpente du système sécuritaire, est gangrenée depuis des décennies par des guerres de cartels militarisés au sommet. Les deux armées de l’Iran, les Pasdarans et les Bassidji, disposent d’une large autonomie et de toutes les manières ne relèvent pas de l’autorité du président.

On ne peut davantage parler d’une homogénéité ethnique ou confessionnelle qui permettrait à ces États d’obtenir l’adhésion de leur société en situation de crise. L’Arabie saoudite et plusieurs pays du Golfe comprennent une forte minorité chiite discriminée, privée de tout pouvoir et passablement radicalisée. La Turquie mène une guerre de vendetta contre ses propres Kurdes, qui par deux fois ont refusé de voter pour le parti d’Erdoğan en 2015, et fait montre d’une grande complaisance à l’égard de l’État islamique pour contrer les Kurdes syriens. Elle abrite également des communautés alaouite-arabe et chiite, ainsi qu’une très forte minorité alévie représentant plus de 15 % de sa population. Victime de nombreux pogroms au cours des dernières décennies, cette dernière est en rupture manifeste avec le pouvoir sunnite d’Erdoğan. Enfin, si le radicalisme djihadiste a peu de chance de s’ancrer au Kurdistan d’Iran, à majorité sunnite, il n’en va pas de même pour l’autre « marche » de ce pays chiite, le Sistan-Baloutchistan. Les politiques de l’ancien président Ahmedinejad, qui par antiaméricanisme avait cru bon de tolérer le radicalisme sunnite au début des années 2000, se payent aujourd’hui sous la forme d’une dissidence armée ancrée dans la durée.

  • 1.

    Christian Morel, les Décisions absurdes. Sociologie des erreurs radicales et persistantes, Paris, Gallimard, 2002.

  • 2.

    https://francais.rt.com/international/8993-arabie-saoudite-vers-eviction-salman

  • 3.

    http://www.lemonde.fr/proche-orient/article/2015/10/20/fortes-rivalites-au-sein-de-la-famille-royale-d-arabie-saoudite_47931063218.html

  • 4.

    http://www.lesechos.fr/monde/afrique-moyen-orient/021583839153-larabie-saoudite-senfonce-dans-le-deficit-budgetaire-1187922.php

  • 5.

    Quarante-trois des quarante-six personnes exécutées en même temps qu’Al-Nimr étaient accusées de faire partie d’Al-Qaida.

Hamit Bozarslan

Directeur d'études à l'Ehess, il est notamment l’auteur de l'Histoire de la Turquie de l'Empire à nos jours (Tallandier, 2015) et de Révolution et état de violence. Moyen-Orient 2011-2015 (Cnrs, 2015). Il est membre du Conseil de rédaction d'Esprit. 

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Dans un contexte de déculturation et de repli identitaire, les affirmations religieuses – en particulier celles de l’islam – interrogent les équilibres politiques et mettent les sociétés à l’épreuve. Les textes d’Olivier Roy, Smaïn Laacher, Jean-Louis Schlegel et Camille Riquier permettent de repenser la place des religions dans l’arène publique, en France et en Europe.

A lire aussi dans ce numéro, une critique de l’état d’urgence, un journal « à plusieurs voix », une réflexion sur l’accueil des réfugiés, une présentation de l’œuvre de René Girard et des réactions aux actualités culturelles et éditoriales.