Le kantisme de Podemos ou les équivoques du sens commun


Contre la révolution des riches, Podemos défend un conservatisme du sens commun, qui s’entend comme contre-hégémonie culturelle, vertu républicaine et esprit religieux. Cela conduit à interroger sa volonté de républicaniser le populisme.

Lors d’un débat à l’université Carlos III de Madrid, en novembre 2015, un étudiant a demandé à Pablo Iglesias, le secrétaire général de Podemos, quel ouvrage de philosophie il lui conseillerait de lire. « L’Éthique de la raison pure de Kant », répondit-il. La méprise du candidat, à ce moment-là, à la présidence du gouvernement1 – qui confondait ici en un même titre les deux grandes œuvres de Kant, la Critique de la raison pure et la Critique de la raison pratique, sans qu’on sache laquelle il voulait réellement citer – a suscité la moquerie. Pourtant, la réponse de Pablo Iglesias méritait une autre attention.

Il est intéressant que Pablo Iglesias se réfère à Kant. On se serait plutôt attendu à ce qu’il recommande la lecture d’Ernesto Laclau, le théoricien d’une nouvelle forme de populisme qui, comme un certain nombre d’analystes l’ont déjà souligné, a inspiré à Podemos sa stratégie pour conquérir une nouvelle majorité sociale2 ; ou encore, comme il s’adressait ici à un étudiant en philosophie astreint à étudier les auteurs « classiques », la lecture de Rousseau, le théoricien de la souveraineté populaire et de la démocratie directe. Non, il a choisi Kant, un des pères du libéralisme politique, une théorie qu’on pouvait pourtant croire étrangère à Podemos. Quelle est la signification de cette référence à Kant ? De quel kantisme se réclame Podemos ? La réponse à ces questions apporte une lumière inédite sur Podemos, dont la nature reste un objet de débat : Podemos est-il un parti d’extrême gauche, comme le présente souvent Le Monde3 et comme le présente le Parti populaire au pouvoir ? Un parti de centre gauche, qui taille à la gauche du parti socialiste (Psoe) et à la droite d’Izquierda Unida4 ? Un parti ni de gauche ni de droite, mais un nouveau populisme, à l’instar de celui qui, du point de vue inquiet de Bruxelles, ronge déjà l’Europe du Sud avec Peppe Grillo en Italie et Syriza en Grèce ? S’il est peut-être un peu tout cela, c’est parce qu’il se définit, non sans équivoque, comme cette communauté d’espérance désirée par les Indignés5.

« Républicaniser le populisme »

Avant la bévue de Pablo Iglesias, le nom de Kant fit son apparition dans la campagne présidentielle dans un article publié dans le journal en ligne eldiario.es le 16 avril 2015, intitulé « La carta que nos queda : republicanizar el populismo » (La carte qui nous reste : républicaniser le populisme), et signé par Carlos Fernández Liria, professeur de philosophie à l’université Complutense de Madrid. Cet article est écrit aux lendemains des élections régionales en Andalousie qui marquèrent un point d’inflexion dans la trajectoire de Podemos. En effet, après leur succès inaugural aux élections européennes du 22 mai 2014, où Podemos avait, avec à peine quatre mois d’existence, sans argent, sans structures réelles et sans adhérents, réussi à totaliser 7, 9 % des voix, soit 1, 2 million de votes en chiffres absolus (sur une population électorale de 32 millions de personnes, avec un taux de participation à presque 46 %) et cinq sièges au Parlement, les créateurs du parti s’étaient donné comme objectif de « gagner » les élections présidentielles de décembre 2015, en tablant sur une progression continue des votes d’ici là. À mi-chemin de cette échéance, les élections régionales en Andalousie devaient servir de test. Or les 15 % obtenus apparurent insuffisants.

Dans ce résultat a joué l’entrée sur la scène politique nationale de Ciudadanos6, présenté parfois comme le « Podemos de droite ». Ciudadanos a repris en effet les deux thèmes de la lutte contre la corruption et de la justice sociale, colonne vertébrale du discours « contre-hégémonique » de Podemos, destiné dans le dispositif de Laclau et Mouffe à créer ces « chaînes d’équivalence » entre les différents intérêts des acteurs sociaux pour les regrouper et à remporter la bataille pour l’hégémonie culturelle, en les enchâssant dans un discours présenté comme réformiste et non révolutionnaire, ne remettant en question ni le libéralisme politique, ni le libéralisme économique. Par ailleurs, Ciudadanos avait su reprendre ces thèmes sans avoir besoin de créer une figure de l’adversité comme celle de la « caste », catégorie sous laquelle Podemos range les opposants au « changement politique » qu’il prétend à la fois incarner et propulser, catégorie à double tranchant, puisqu’elle rassemble autant qu’elle divise, et dont l’indéfinition entraîne le risque de son extension illimitée. Ainsi le parti d’Albert Rivera avait-il réussi le tour de force de se présenter comme un autre canal pour le changement politique espéré par les Indignés, sous un jour plus consensuel, moins populiste, si le populisme se définit par l’exploitation de la plainte de la plèbe contre la minorité de privilégiés7, en somme à l’écart de tout soupçon de sympathies bolivariennes8. Ce faisant, Ciudadanos invalidait tous les efforts des dirigeants de Podemos pour échapper à l’étiquette de gauche et conquérir une majorité sociale autour d’un nouveau centre9.

C’est dans ce contexte que Carlos Fernández Liria prend la plume. Si Ciudadanos a réussi, aux élections régionales d’Andalousie de 2015, un exploit similaire à celui que Podemos avait accompli pour les élections européennes de 2014 (il obtint 9 % des voix avec à peine quelques mois d’existence), il le doit entièrement à « la maison » que Podemos a construite « contre vents et marées », et qu’il n’a eu qu’à « occuper », qui plus est, avec l’appui des médias et des entrepreneurs. Mais il n’y a pas eu ici faute de Podemos, comme le défend Alberto Garzón, le candidat d’Izquierda Unida, qui met en cause « l’ambiguïté contrôlée » du discours de Podemos. Pour Liria, cette ambiguïté était nécessaire pour sortir de l’impasse dans laquelle la gauche se trouve acculée : gagner les élections en étant de gauche, c’est-à-dire gagner sans argent et sans mentir, pauvres et honnêtes. Il demeure qu’après le « coup10 » habile de Ciudadanos, elle n’est plus tenable. « À présent, il ne suffit plus de répéter le discours anticorruption. » Faut-il, se demande alors l’auteur, renouer avec un discours « clairement » de gauche, à la manière de la « pédagogie politique » d’Izquierda Unida ? Le problème de cette option est qu’elle ne représente pas une « menace » pour la droite qui ne se sentira pas contrainte à changer en réaction son discours, à l’imiter. L’équation à résoudre est la suivante : comment tenir un discours « avec des contenus, compréhensible, solide, et en même temps de sens commun », qui soit également « clairement et fermement distinct de ce que peut dire Ciudadanos » ?

Cette équation n’est pas insoluble. Il reste, écrit Carlos Fernández Liria, « une carte à jouer » :

Je la résumerai en « républicaniser le populisme » ou en quelque chose comme « plus de Kant et moins de Laclau ». […] Il s’agit, en somme, de revendiquer notre droit à la citoyenneté et les institutions de l’État de droit, précisément, contre la dictature les marchés et des pouvoirs financiers, pour lesquels il n’y a ni loi, ni patrie. Il ne s’agit pas de dédaigner le parlementarisme comme quelque chose de bourgeois, mais tout au contraire, de crier très fort que nous avons droit à un Parlement qui en soit vraiment un. Parce que le problème de nos systèmes parlementaires n’est pas qu’ils soient parlementaires, mais qu’ils ne le soient pas vraiment : ce sont des dictatures économiques avec une façade parlementaire. Il ne faut pas inventer une démocratie plus participative, créative ou ingénieuse. Il suffirait de créer les conditions politiques dans lesquelles les pouvoirs économiques doivent se soumettre au pouvoir législatif. Autrement dit, il suffirait que le pouvoir législatif devienne ce qu’il dit être et qu’il n’est pas.

On a là, ajoute encore l’auteur, un discours qui occupe parfaitement le « centre de l’échiquier » politique et qui est dépourvu de toute ambiguïté. Au contraire, c’est un discours qui revendique non pas la vérité, mais la véracité. La similarité entre le discours de Podemos et celui de Ciudadanos n’est plus désormais un problème, puisqu’on comprend que ce qui les différencie n’est pas le contenu, mais son authenticité : Ciudadanos ne peut pas prétendre défendre l’État de droit et les idéaux libéraux en soutenant simultanément un modèle économique qui les sape.

Kant apparaît donc dans ce texte à la rescousse de l’usage que les dirigeants de Podemos font de Laclau. Cet usage a en effet ses limites, qu’ont parfaitement théorisées Francisco Figueroa et Luis Thielemann11. Selon eux, les dirigeants de Podemos ont relégué la lutte politique sur le seul plan du discours et ont négligé de construire le sujet réel de cette lutte, une véritable « force sociale hégémonique », alors même que Podemos s’était donné comme objectif de sortir de l’impasse où s’étaient enfermés les Indignés en refusant de transférer leur lutte sur le plan des institutions politiques12. Ce choix serait imputable à l’influence de Laclau, dont les auteurs s’emploient didactiquement à rappeler l’opération théorique principale : avoir nié le principe marxiste selon lequel le processus de production, autrement dit le facteur économique, est déterminant « en ultime instance » pour expliquer les formes et les limites de la politique ; avoir dès lors séparé le social (la thématique de la lutte des classes) du politique désormais situé dans la seule sphère du discours.

Mais si ce qui fait problème avec Laclau, c’est la mise à l’écart d’une problématisation socio-économique de la politique, n’est-ce pas plutôt vers Marx que vers Kant qu’il faut se tourner ? De fait, dans sa proposition de « républicaniser le populisme », c’est à Kant, mais aussi à Marx que se réfère Carlos Fernández Liria. Comment comprendre ce voisinage de Marx et de Kant ?

Le dialogue entre Kant et Marx

En 2010, avant même le mouvement des Indignés, Carlos Fernández Liria et Luis Alegre publièrent un livre intitulé El orden de El Capital13 (« L’ordre du Capital »), dont ils résumèrent, dans un entretien, l’objectif de la manière suivante :

Nous avons tenté quelque chose de très spécifique : démontrer que notre défense du projet politique des Lumières non seulement trouve sa place dans le Capital de Marx, mais qu’en outre, elle est le meilleur fil conducteur pour le comprendre14.

Il s’agit, en d’autres termes, de démontrer qu’on ne peut pas être kantien sans être marxiste.

Cette posture kantienne s’appuie sur ce qui apparaît au premier abord comme une analyse théorique de l’état économique et social du monde. Les inégalités grandissantes ont fait place, non pas à une révolution du prolétariat, mais à une « révolution des riches » :

Depuis les années 1980 et plus encore avec la crise économique, les puissants les plus riches de la planète sont passés à l’offensive et ont entrepris une révolution.

Ce sont les riches qui sont aujourd’hui « les révolutionnaires suicidaires, nihilistes et sauvages », « les terroristes », car ce sont les riches – entendons le néolibéralisme de Friedman – qui cherchent à démanteler les États et les institutions qui freinent (encore) l’expansion du capitalisme économique et financier. Or cette révolution des riches ouvre à la gauche, par contrecoup, la possibilité de se montrer conservatrice, réformiste en ce sens, et dans cette même perspective, de se revendiquer du sens commun. En effet, les révolutions, par les risques dont elles sont porteuses, par leur simple nouveauté, obtiennent rarement et difficilement le soutien du peuple dans sa majorité :

Changer est toujours un risque et les changements révolutionnaires sont, pour la plus grande partie des gens, un risque trop grand. C’est pourquoi il a toujours été très difficile pour la gauche d’étendre son hégémonie sur la population. Mais à présent que les révolutionnaires sont les riches les plus puissants, la gauche peut bien très travailler pour le sens commun.

Carlos Fernández Liria veut voir un témoignage de ce conservatisme du sens commun dans les Marches de la dignité15 dont les revendications sont « très élémentaires et compréhensibles » : « Non au paiement de la dette » ; « Du pain, un travail, et un toit pour tous et toutes » ; « Pas une coupe [budgétaire] de plus ». Mais le plus significatif dans ces Marches est, à ses yeux, leur nom, c’est-à-dire la revendication de la dignité. En effet, selon l’auteur, s’il y a une chose qui vaut plus la peine que d’autres d’être conservée, c’est la dignité : « Sans dignité, il ne vaut pas la peine de vivre. » Le kantisme dont se réclame Carlos Fernández Liria ne serait donc que le versant philosophique de cet idéal d’une vie digne qui appartient désormais au sens commun et que la gauche est invitée à reprendre.

Il reste à comprendre pourquoi ce kantisme est indéfendable sans en passer par Marx. Il faut ici développer le concept kantien d’État civil. Il repose sur trois principes a priori : la liberté de chaque membre de la société en tant qu’homme, l’égalité des sujets et l’indépendance en tant que citoyen16. Or ce dernier principe est subordonné à des « considérations économiques » : il faut, pour être indépendant, ne pas devoir sa subsistance à la volonté arbitraire d’autrui ; en ce sens, c’est la propriété, entendue au sens le plus large (elle inclut « toute technique, tout métier, tout art ou science ») qui garantit l’indépendance. Liria et Alegre voient là une préfiguration de la distinction marxiste entre liberté réelle et liberté formelle.

Sans « fraternité », sans indépendance civile, la citoyenneté manque des conditions matérielles pour son exercice. C’est une citoyenneté annihilée, une liberté pour rien et une égalité dans le néant.

Cette question matérielle n’appelle pas en soi une solution marxiste, mais celle-ci devient inévitable dans le contexte actuel de la « révolution des riches » :

Il s’ensuit que tout projet politique républicain est inévitablement anticapitaliste. Alors, en effet, la radicalité des moyens contraste avec la possible modération des objectifs. Nous sommes antisystème pour sauver un système, le système républicain du sens commun le plus élémentaire. Nous sommes des anticapitalistes radicaux pour pouvoir être conservateurs et réformistes.

« Plus de Kant et moins de Laclau » ? En réalité, il faut comprendre que si l’on est pour Laclau, on est pour Kant. Le kantisme s’impose comme le discours contre-hégémonique par excellence, à la fois le plus puissant et le moins coûteux. C’est à travers des « signifiants clés » comme « citoyenneté », « démocratie », « liberté », « souveraineté », « droit », plutôt que celui de « prolétariat », que la gauche doit s’employer à construire un nouveau sujet historique et politique. « En effet, il s’agit de signifiants dans lesquels la majeure partie des victimes du capitalisme se reconnaissent. » Ce n’est donc pas exactement « plus de Kant et moins de Laclau » qu’il faut après les élections en Andalousie et l’arrivée de Ciudadanos, c’est plus de Marx chez Kant ! Néanmoins, on peut se demander si cette injonction n’a pas encore un autre sens. Il ne suffit pas pour être kantien d’être laclauien : la raison pratique qui définit l’idéal républicain est irréductible à une raison calculatrice, celle qui élabore la stratégie pour « gagner » et construit un discours en fonction de sa force et non de sa valeur. S’il faut « plus de Kant », c’est peut-être aussi pour la raison qu’il faut plus d’éthique et moins de politique, et en ce sens, moins de sens commun et plus de vertu…

La communauté

L’acteur politique de Laclau, qui défend stratégiquement le projet républicain, pourrait être rapproché du démon chez Kant. On connaît l’affirmation de ce dernier selon laquelle la république pourrait être viable même pour un peuple de démons, dans la mesure où ils sont dotés d’entendement17. Cette affirmation exprime la distinction entre le droit et l’éthique. Alors que l’éthique concerne les intentions, ou plus exactement l’état d’esprit dans lequel les actions sont menées, et définit les devoirs de vertu, le droit concerne les actions en elles-mêmes, dans leur extériorité, et définit les devoirs de droit. Pour que l’État fonctionne, il n’a pas à compter sur la bonne foi des citoyens, mais seulement sur la conformité de leurs actions avec le droit.

Peut-on dire que Kant congédie purement et simplement la vertu politique comme principe de la république ? Ce n’est pas si sûr. En effet, si la loi juridique rationnelle ne suppose pas l’engagement de la subjectivité envers la loi, il demeure que l’extériorité du droit qui règle la légalité des actions n’est pas absolument indépendante d’une volonté bonne qui veut le droit et son assomption éthique, et qui définit l’intériorité de l’intention, la vertu : « Me faire une maxime d’agir en conformité avec le droit est une exigence que l’éthique m’adresse18. » Il est difficile de séparer chez Kant complètement droit et éthique. Ne faut-il pas reconnaître, dans cette perspective, que pour lui, comme le soutient Habermas dans Droit et morale19, le droit se fonde sur la morale ?

C’est aussi cette idée d’une fondation éthique du droit chez Kant que Carlos Fernández Liria et Luis Alegre défendent20. Il est vrai, reconnaissent les auteurs, que dans un État de droit correctement organisé, il n’y a pas besoin de moraliser les citoyens. Peu importe que ceux-ci respectent le droit par sens du devoir ou par la crainte des sanctions. Le problème survient lorsqu’il s’agit de construire cet État :

Certainement, il n’est pas impossible de penser un système de règles qui empêche de la manière la plus radicale tout type de corruption ou de dégénération bureaucratique même chez un peuple de démons. Mais il est peu probable que, si une foule de démons prenait le pouvoir de l’État, elle instaurerait ce système de règles.

Mais ce n’est pas seulement dans le contexte révolutionnaire de création d’un nouvel État que le problème se pose, c’est aussi dans le contexte d’une réforme législative. On ne voit pas comment des citoyens qui se comporteraient comme des « marchands », guidés par leur seul intérêt, voudraient légiférer pour réformer l’État dans le sens d’un véritable État de droit. Le problème devient encore plus patent si le concept d’État de droit est lui-même indissociable de celui d’une raison publique :

La disposition à délibérer, convaincre et être convaincu par les arguments, c’est-à-dire l’attitude nécessaire pour être dans des conditions de chercher le bien commun dans l’espace de la raison publique, requiert un élément d’honnêteté et de compromis avec les affaires publiques qui ne peut être imposé dans aucun cas de façon coercitive et qui, par conséquent, échappe au domaine du Droit.

De quoi s’agit-il plus précisément ?

Il ne s’agit en aucun cas de réclamer au « citoyen » une consistance morale si implacable qu’elle exigerait de lui de se livrer entièrement à la cause de ce qui est commun (et de se dissoudre en elle), [mais] sans un certain compromis plus ou moins étendu avec les affaires publiques (ce qui requiert, pour ainsi dire, un certain élément de vertu républicaine), le projet d’un état civil n’est simplement pas viable.

Il faut entendre vertu républicaine non pas au sens fort de la bonté morale, mais au sens des réquisits éthiques qui qualifient le citoyen pour la discussion publique. Vertu républicaine est pris ici, en d’autres termes, comme synonyme de sens commun, comme la capacité à penser du point de vue d’autrui, à adopter réflexivement un point de vue universel21.

Ce sens commun, que les auteurs rapprochent des « sentiments universels de l’humanité ou de la fraternité22 », rend possible une « communauté au degré zéro du social » qui « constitue donc une condition sans laquelle aucune société véritablement civile et cosmopolite ne serait possible ». Ce faisant, ce sont deux modèles de société qui sont rejetés : d’une part, le modèle communautariste d’une société fondée sur les liens de sang ou de parenté ou sur le partage d’une vision éthique dense du monde ; d’autre part, l’idée libérale d’une société bâtie sur des individus déliés de toute attache et motivés par leur intérêt. Si ces deux modèles sont à rejeter, il demeure qu’ils n’ont pas la même valeur : le communautarisme en un sens ne pèche que par excès, et il faut corriger sa logique d’exclusion, tandis que le libéralisme est une « utopie » dangereuse, comme l’atteste le constat de la « révolution des riches » aujourd’hui en marche.

Mais quelle est plus précisément la nature de ce sens commun qui fonde la communauté juridico-politique ? S’agit-il d’un élément « éthique » ? On ne trouve l’adjectif qu’une fois dans le texte (un « compromis éthique avec les affaires communes »), comme si les auteurs éprouvaient une réticence à l’employer. Il ne s’agit pas de demander aux citoyens la bonté ou l’intégrité morale, mais le fait de se mettre à la place de l’autre demeure pourtant un acte éthique. Le sens commun ne désigne pas chez Kant une réalité empirique, le partage par une majorité des mêmes idées ou d’une même culture politique, mais une idée de la raison, un principe régulateur suivant lequel, sur un plan pratique, c’est un devoir d’agir. En ce sens, le sens commun est une obligation morale.

Il faut « plus de Kant et moins de Laclau », car l’entrée en scène de Ciudadanos, qui défend également le projet républicain et pour lequel Kant est aussi le philosophe de référence23, contraint à lever l’équivoque du sens commun : ce que les partisans de Laclau considèrent sur le seul plan culturel comme étant la tâche de construire une vision contre-hégémonique du monde relève d’un point de vue kantien d’une tâche morale, celle de construire la communauté humaine par le respect.

La question de fond que soulève alors l’appel à « républicaniser le populisme » est la suivante : comment faire se rejoindre ces deux significations du sens commun ? En d’autres termes, comment faire des « signifiants clés » comme « citoyenneté », « démocratie », « liberté », « souveraineté », « droit », des motifs de la raison pratique ? Or cette question amène à considérer Podemos sous l’angle de la religion…

La religion

On comprend que Podemos ait pu néanmoins tirer profit de cette équivoque du sens commun. Non seulement un franc appel à la vertu républicaine offrirait plutôt le spectacle d’une communion avec Ciudadanos que celui de leur différence, mais aussi la revendication d’une dimension éthique en politique suscite rapidement le scepticisme des partisans de la Realpolitik, et, plus encore, elle pose un problème philosophique qu’il n’est pas certain que Kant lui-même ait su résoudre dans la Critique de la raison pratique : comment obliger, c’est-à-dire lier par et à la raison une volonté libre ?

« Le droit est rationnel, mais la raison ne mobilise pas les gens », constatent pour leur part Carlos Fernández Liria et Luis Alegre24. Mais pour remédier à cette difficulté, les auteurs ne suivent pas Kant sur le terrain de la théologie et de la religion25, ils font référence à la « raison mythologique » ou à la « mythologie de la raison » recherchée par les jeunes Hegel, Hölderlin et Schelling dans le document connu comme le Plus Ancien Programme systématique de l’idéalisme allemand. On y lira un aveu des limites de la raison pratique kantienne. Car chez Kant, même si elle se déplace sur le terrain de la théologie et de la religion, c’est encore et toujours la raison qui cherche à comprendre le « mystère » de sa puissance pratique et à réfléchir son unité. Dans le Programme, l’unité des usages théorique et pratique de la raison est désormais à la charge d’une idée platonicienne de la beauté qu’il revient à la figure messianique d’un poète, et non au philosophe, d’évoquer sur un plan sensible : la « mythologie de la raison » désigne en effet cette unité de la sensibilité et de la beauté (rationnelle), nécessaire aussi bien au philosophe qu’au peuple26.

Pour Carlos Fernández Liria et Luis Alegre, cette mythologie de la raison est déjà disponible, et parfaite, dans le christianisme :

Le point important, c’est que Jésus, en résumant tous les commandements dans le « tu aimeras ton prochain comme toi-même », avait donné dans le mille au regard de ce que nous pourrions considérer comme une version mythologique de la forme même de la raison. […] En proposant une incarnation de « la place de tout autre [l’exigence de se mettre à la place d’autrui constitutive du sens commun] » sous le signe de l’amour, on peut dire que le christianisme prêtait à la raison toute l’énergie de la religion.

On peut donc comprendre que la mise en œuvre du projet républicain, des idéaux rationnels de liberté, égalité et fraternité, dépend de l’invention d’une mythologie de la raison qui doit prendre exemple sur le christianisme. C’est ici une troisième signification du sens commun qui est alors mobilisée : pour que les signifiants clés (au sens laclauien) « droit », « liberté », « souveraineté », « démocratie » deviennent les motifs éthiques sur lesquels se construira la communauté juridico-politique, il faut les élever sur le plan de l’imagination collective au statut de nouveaux objets de croyance.

N’est-ce pas là la fonction que remplit le 15-M27 par rapport à Podemos ? Si Podemos revendique l’héritage du 15-M, ce n’est pas seulement parce que ce dernier offre une opportunité historique à son projet d’hégémonie28, mais c’est parce qu’il est en quelque sorte cet événement poétique et messianique qui lui apporte sa « mythologie de la raison ».

On peut se demander toutefois si le premier et le troisième sens du sens commun, le sens culturel majoritaire et l’imagination religieuse, ne sont pas indissociablement mêlés. Comment savoir au fond si Pablo Iglesias parvient à construire une nouvelle identité politique en tant que « signifiant vide29 » ou en tant que leader charismatique, doté d’une aura religieuse ? Ou encore, lorsque Podemos se donne pour slogan de se lancer à l’« assaut du ciel », on voit bien que le vocabulaire de la guerre propre à une rationalité de type stratégique est conciliable avec un objectif à connotation religieuse. Cette ambiguïté est consubstantielle aussi au 15-M : nous délivre-t-il des récits ou des croyances ?

Cette ambiguïté n’est pas sans utilité, car elle permet d’éluder le deuxième sens du sens commun, le sens éthique. Pour que la raison sous son habit chrétien triomphe dans le monde, il n’y eut pas besoin d’une conversion éthico-religieuse, mais il suffit que les peuples cherchent à avoir raison :

Les missionnaires, en prêchant le commandement qui dit « tu aimeras ton prochain comme toi-même », n’exposaient en réalité aucun contenu confessionnel : ils prêchaient la forme elle-même de la raison. Et tout peuple de la terre prétend avoir raison. De sorte qu’en prétendant l’avoir, tous les peuples donnaient, a priori, la raison au missionnaire (pourvu qu’il ne fût pas accompagné, naturellement, du marchand d’esclaves). Les conversions massives étaient assurées, sans avoir besoin de l’épée (on peut dire plutôt qu’elles se produisaient souvent malgré l’épée).

Autrement dit, le projet républicain sous l’habit Podemos peut se servir de la bataille pour l’hégémonie culturelle pour passer de l’idéal au réel, dans une sorte de ruse. Le kantisme de Podemos se résume peut-être au bout du compte à cette ruse de la raison que Kant avait chargé, au cœur de sa philosophie de l’histoire, de ménager un passage à la liberté au sein de la nature30.

*

La méprise de Pablo Iglesias au sujet de l’« Éthique de la raison pure » est emblématique au fond de la signification du kantisme pour Podemos : à la fois centrale et escamotée. En oubliant, d’une part, le terme « critique » et en associant, d’autre part, l’« éthique » à la « raison pure », l’éthique apparaît comme une entité abstraite, irréelle, à l’écart des actions humaines et partant de la critique elle-même. Dès lors, il est compréhensible qu’on lui substitue une problématique à cheval entre le culturel et le religieux.

Ce faisant, c’est la question de l’obligation politique qui se trouve une nouvelle fois en jachère. Pourtant, avant même la reculade aux élections du 26 juin 2016, le défi posé à Podemos par la participation citoyenne au sein des cercles qui sont les bases de sa légitimité démocratique – le net recul de la participation après l’Assemblée constituante de Vista Alegre en octobre 2014, l’émergence de secteurs critiquant la direction verticale du parti – aurait dû conduire ses membres dirigeants à affronter cette question. Si l’on ne peut pas répondre à la question de savoir comment le droit oblige, on peut en revanche se demander comment la participation elle-même oblige. Pour cela, on peut peut-être se passer de Kant, mais… pour se servir de Rousseau31.

  • *.

    Philosophe, elle est collaboratrice honoraire de l’université de Cordoue en Espagne.

  • 1.

    Des premières élections législatives ont eu lieu le 20 décembre 2015. Podemos y a obtenu 20, 66 % des voix et 69 députés (sur 350) au Parlement. Devant l’incapacité des quatre partis arrivés en tête des élections (Parti populaire, Psoe [parti socialiste], Podemos et Ciudadanos) à sceller des accords pour créer une majorité parlementaire, de nouvelles élections ont été convoquées le 26 juin 2016. Podemos, qui s’est présenté au sein d’une coalition avec Izquierda Unida (rassemblement historique de la gauche radicale autour du parti communiste) sous l’étiquette Unidos Podemos (« Unis, nous pouvons ») dans l’espoir d’obtenir un meilleur score que le Psoe, a récolté 21, 02 % des voix et 71 députés, moins que les 22, 66 % et 85 députés du Psoe, et surtout, a perdu, en chiffres absolus, environ un million de voix.

  • 2.

    Voir Iñigo Errejón et Chantal Mouffe, Construir pueblo. Hegemonía y radicalización de la democracia, Madrid, Icaria, 2015.

  • 3.

    Voir Le Monde du 24 décembre 2014 par exemple.

  • 4.

    Voir Jorge Galindo, « Podemos y la centralidad en la izquierda », le 5 novembre 2015 (en ligne sur politikon.es).

  • 5.

    Voir Michaël Fœssel, « L’indignation, une passion morale à double sens », Libération, 2 août 2011.

  • 6.

    Ciudadanos était au départ un parti régional de Catalogne.

  • 7.

    Voir Jacques Julliard et Jean-Claude Michéa, la Gauche et le peuple, Paris, Flammarion, 2014.

  • 8.

    Les liens des fondateurs de Podemos avec les gauches latino-américaines sont nombreux : Iñigo Errejón a consacré sa thèse de doctorat au premier gouvernement du Movimiento al socialismo (Mas) en Bolivie ; Juan Carlos Monedero a travaillé comme consultant en Amérique latine pour y aider à la création d’une monnaie unique ; la Tuerka, télévision dans laquelle les futurs dirigeants de Podemos s’initièrent à la communication, fut financée par les gauches latino-américaines et… le gouvernement iranien. Voir sur ce dernier point Juan Branco, « Podemos : l’indignation au pouvoir ? », Esprit, décembre 2014. Lors de la dernière campagne électorale, les partis concurrents de Podemos ont cherché sans relâche à le discréditer en l’accusant de vouloir faire de l’Espagne un nouveau Venezuela.

  • 9.

    Voir Pablo Iglesias, “Understanding Podemos”, The New Left Review, no 93, mai-juin 2015.

  • 10.

    Le texte file la métaphore du jeu (ici du jeu de cartes), selon une métaphore qu’affectionne aussi Pablo Iglesias, comparant, à l’Assemblée citoyenne de Vista Alegre, son équipe politique à l’équipe de basket-ball espagnol qui gagna la médaille d’argent aux Olympiades de Los Angeles en 1984. Cette métaphore suggère donc que la politique est un jeu qu’il faut gagner…

  • 11.

    Francisco Figueroa et Luis Thielemann, « La encrucijada de Podemos y los límites de su hipótesis populista » (La difficile situation de Podemos et les limites de son hypothèse populiste) (www.nodoxxi.cl).

  • 12.

    Pour plus de précisions sur le rapport des Indignés à la politique et la question de savoir si Podemos est le parti des Indignés, on peut lire : Héloïse Nez, Podemos. De l’indignation aux élections, Paris, Les Petits Matins, 2015 ; Ernesto Ganuza et Hedwig Marzolf, « Les Indignés au pouvoir ? Le cas de Podemos en Espagne » (dormirajamais.org).

  • 13.

    Luis Alegre et Carlos Fernández Liria, El orden de El Capital. Por qué seguir leyendo a Marx, Madrid, Akal, 2010,

  • 14.

    Luis Alegre, Carlos Fernández Liria, Eduardo Maura et Jacobo Muñoz, « Apuntes para una discusión sobre El orden de El Capital » (www.rebelion.org).

  • 15.

    En février 2014, un ensemble de collectifs appellent à entamer une longue marche revendicative sur Madrid pour protester contre la politique d’austérité du gouvernement. Depuis, il y eut plusieurs éditions de ces « Marches de la dignité ».

  • 16.

    Ce concept est développé par Kant d’abord dans la seconde section de Théorie et pratique, puis au § 46 de la Doctrine du droit. Voir Ottfried Höffe, Introduction à la philosophie pratique de Kant. Le droit, la morale et la religion, Paris, Vrin, 1993.

  • 17.

    Emmanuel Kant, Projet de paix perpétuelle, 1795, Ak, VIII, 367.

  • 18.

    E. Kant, Doctrine du droit, Introduction, § C, Ak. VI, 231, dans Œuvres philosophiques, tome III, Paris, Gallimard, p. 479.

  • 19.

    Voir Jürgen Habermas, Droit et morale, Paris, Seuil, 1997, p. 81-82, cité par Jean-François Kervégan, la Raison des normes. Essai sur Kant, Paris, Vrin, 2015, p. 98 : « Chez Kant, le droit naturel ou moral […] prend à tel point le dessus que le droit risque de se ramener à la morale. »

  • 20.

    L. Alegre et C. Fernández Liria, « La comunidad jurídica en Kant. La necesidad de la virtud para la viabilidad del proyecto republicano » (« La communauté juridique chez Kant. La nécessité de la vertu pour la viabilité du projet républicain »), Revista de filosofía, vol. 36, no 1, 2011, p. 53-70 (dx.doi.org).

  • 21.

    Voir la définition par Kant du sensus communis au § 40 de la Critique de la faculté de juger.

  • 22.

    En ce sens, la fraternité n’a pas sa place dans la devise républicaine sur laquelle les auteurs cherchent à calquer les trois principes de l’État civil chez Kant (liberté, égalité, indépendance), car elle est elle-même une condition à la possibilité de ces trois principes.

  • 23.

    Albert Rivera, le leader de Ciudadanos, exprime dans son ouvrage El cambio sensato (« Le changement sensé ») sa préférence pour la république sur la monarchie de la manière suivante : « Comme démocrate, je crois dans les principes républicains de la chose publique […]. Tant que le roi ne se mêle pas de politique, ça va […]. Il doit y avoir un contrôle démocratique de la figure de la monarchie, car elle ne laisse pas d’être anachronique. » Présent aux côtés de Pablo Iglesias au débat de l’université Carlos III et interrogé par l’étudiant en philosophie, Albert Rivera se référa également à Kant, tout en avouant ne pas l’avoir lu.

  • 24.

    C. Fernández Liria et L. Alegre, « La izquierda, el sentido commún y el cristianismo » (La gauche, le sens commun et le christianisme), printemps 2014 (www.rebelion.org).

  • 25.

    On peut montrer que Kant ne parvient pas à penser l’obligation sans mobiliser une certaine référence à la théologie qui sera pleinement explicitée dans la formule de l’Opus postumum faisant de Dieu le « sujet de l’impératif catégorique ». Sur ce point, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage Libéralisme et religion. Réflexions autour de Kant et Habermas, Paris, Cerf, 2013.

  • 26.

    Nous suivons ici la présentation que Jacques Rivelaygue donne du Programme dans ses Leçons de métaphysique allemande, tome II, Paris, Grasset, 1992.

  • 27.

    En référence au 15 mai 2011, date du début de l’occupation de la Puerta del Sol à Madrid par les Indignés.

  • 28.

    P. Iglesias, “Understanding Podemos”, art. cité.

  • 29.

    I. Errejón, « Podemos como práctica cultural emergente frente al imaginario neoliberal : hegemonía y disidencia. Conversación con Iñigo Errejón », Revista científica de información y comunicación, no 11, 2014, p. 39.

  • 30.

    E. Kant, Critique de la faculté de juger, 1790, § 83.

  • 31.

    On songe aux analyses stimulantes de Bruno Bernardi dans son ouvrage le Principe d’obligation, Paris, Vrin/Ehess, 2007.