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Détail de l’affiche présentant l’exposition L’abîme - Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial, 1707-1830
Détail de l'affiche présentant l'exposition L'abîme - Nantes dans la traite atlantique et l'esclavage colonial, 1707-1830
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La condition d’esclave

L’exposition L’Abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830), dirigée par Krystel Gualdé, documente de façon critique le rôle du port de Nantes dans le commerce triangulaire. Richement illustrée de tableaux, de gravures et de photographies, elle interroge nos idées reçues au sujet de la traite.

L’histoire vraie de Pauline contient tous les ingrédients du conte : une héroïne, un défi impossible, des embûches, une fin heureuse. En 1716, cette domestique rebelle obtient gain de cause à l’issue d’un procès contre sa propriétaire. Sa condition d’esclave et sa peau métisse la promettaient à un tout autre destin. Soutenue par une mère religieuse, un abbé et même un armateur, la voilà libre d’entrer au convent. Avec ce récit, Krystel Gualdé, directrice scientifique du Musée d’histoire de Nantes, donne le ton de l’exposition dont elle est la commissaire : L’Abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830).

L’exposition déplie une réalité historique, encore méconnue et reconstituée (en partie) par des recherches récentes. Rien qu’au xviiie siècle, près de la moitié des expéditions françaises impliquées dans la traite d’esclaves ont fait escale dans le port de Nantes. Cartels, panneaux pédagogiques et dispositifs multimédias animent le propos de manière critique. « Le musée pose des questions, il n’y répond pas, je cherche à transformer le visiteur », explique Krystel Gualdé.

Le visiteur commence par suivre le regard des explorateurs des grandes découvertes sur leurs cartes. De l’Afrique à l’Amérique du Sud, les frontières de nouveaux mondes se dessinent, s’étendent, se transforment. Les escales des Antilles et de Haïti (anciennement Saint-Domingue) remémorent en particulier la place pivot de ces colonies françaises dans le commerce triangulaire. On découvre les marges illustrées de scènes et les titres. Le vocabulaire employé traduit ce qu’un planisphère véhicule de préjugés : « Partie de l’Afrique où se trouve la Barbarie divisée en royaumes », par exemple. Attention, un document peut en cacher un autre – avertissement qui pourrait être un autre fil rouge du parcours. La pratique de l’esclavage, expérimentée par les Portugais dès 1444, s’est dotée d’un cadre légal dont on découvre quelques jalons dans l’exposition. Le Code noir en particulier, élaboré par Colbert et promulgué en 1685, définit sur une même page la condition d’esclave comme « bien meuble » ayant droit au baptême chrétien. Le paradoxe est patent entre esclave-objet et sujet.

Changement d’échelle spatiale et d’atmosphère, on pénètre ensuite dans les salons des élites des xviie et xviiie siècles. Un parfum de volupté émane des peintures, faïences, orfèvrerie et tissus réunis. Le visiteur ne sait que choisir : sucrer son assiette, déguster une tasse de chocolat, allumer une pipe de tabac ou s’habiller d’indiennes de coton imprimé. Les portraits de quelques négociants nantais mettent en scène ces nouveaux luxes issus des colonies, l’engouement et les mœurs qu’ils suscitent. Ce gentilhomme nantais jouit de sa réussite jusqu’à tendre, comme accessoirement, un sucre à son chien. Dans cet autre portrait, une femme perce l’oreille d’un jeune Noir, qu’on identifie immédiatement comme son esclave : marquage et collier de fer le désignent en effet comme tel. Mais le cartel réveille la mémoire d’un double cliché derrière les tableaux, si intériorisé qu’on n’a pas même eu le temps de les percevoir. Le jeune Noir est devenu un accessoire de richesse, distinctif d’un statut social. Les représentations artistiques ont largement contribué à fonder le stigmate racial sous-jacent, objet de la récente exposition Le Modèle noir, de Géricault à Matisse (2019, Musée d’Orsay) et des travaux d’Anne Lafont1.

Le visiteur transite vers une série de portraits plus modestes. Le dispositif visuel projette au sol et sur les murs des prénoms. Les recherches effectuées pour l’exposition ont établi la biographie de quelques esclaves ayant vécu à Nantes au xviiie siècle : employés, tonneliers, perruquiers, tisserands. Autant de parcours de vie que l’on rencontre et de visages qui nous regardent. Ils ont été mis en apprentissage par leurs propriétaires nantais dans tous les métiers artisanaux associés au négoce d’import-export. Voilà des hommes et des femmes, insérés et évoluant dans la société grâce à leurs compétences. La vie en esclavage, qu’on tenait comme lointaine et d’un temps révolu, se révèle beaucoup plus hétérogène. Travail forcé et docilité domestique n’en ont pas été les formes dominantes. Les archives manquantes sur tant d’autres individus, à jamais rendus invisibles, disent aussi la violence de leur arrachement à l’humanité.

L’immersion continue à l’intérieur des grands bateaux de commerce. Un enregistrement sonore fait crisser le vaisseau en mer. Le plan détaillé et en couleurs de La Marie-Séraphique, composé en vue aérienne, figure l’optimisation effrayante du chargement : corps couchés, alignés en rangs serrés à l’instar des caisses, sacs et fûts, entassés à l’étage du dessous ou du dessus. Sous forme de tableaux comptables, des inventaires de cargaison, des budgets d’expéditions, des listes d’esclaves embarqués ou encore leur coût d’achat (par catégorie) défilent sous nos yeux. Ces chiffres, marchandises et humains, mis sur le même plan, se présentent aussi dans des mises en page analogues, presque répétitives. Il faut les lire pour lever l’ambiguïté de cette ressemblance visuelle.

Le visiteur s’identifie tour à tour au négociant, au commanditaire, à l’investisseur financier, à l’assureur, à l’armateur de l’expédition avant d’endosser la condition d’esclave pendant les longs mois de transport. Le procédé de l’exposition, par études de cas particuliers, fait entrer au cœur d’un écosystème sans en faire généralité, et au plus près de ses acteurs, en s’abstenant d’en faire des porte-parole représentatifs. La construction et la scénographie de l’exposition tiennent néanmoins l’équilibre entre l’émotion et la réflexion. Le parti pris suggestif, pensé pour éviter le pathos ou le ton du donneur de leçon, permet de garder une juste distance d’empathie.

Arrivées à destination, les plantations organisent la vie des colonies. Les gravures apparaissent ici comme de terribles illustrations. Les scènes de torture contrastent avec celles du travail discipliné, efficace, productif. Elles ont un air de déjà-vu, celui de preuves dénonciatrices qui ont contribué à l’abolition progressive de l’esclavage. Mais l’exposition rappelle que ce n’est qu’a posteriori qu’elles ont été interprétées comme telles. À y regarder de plus près, elles sont trop travaillées pour être fidèles à la réalité. Les premières ont d’abord été dissuasives à l’égard des récidivistes, les autres des gages de la bonne tenue des plantations. Les archives, souligne Krystel Gualdé, « mentent souvent ».

L’exposition nous fait encore découvrir et mesurer les ambiguïtés oubliées ou occultées de l’histoire de la traite négrière. Les rois africains et chefs locaux ont négocié des arrangements très intéressés avec les armateurs et les négociants installés sur leurs terres. Du côté des esclaves, la santé était sous haute surveillance, en dépit des sévices infligés. Les entraves métalliques et la malle de chirurgien exposées manifestent le dosage savamment calculé pour les maintenir en capacité de travail. Car le taux de mortalité (30 à 60 % pendant la première année) pesait lourd sur le rendement des affaires. Les esclaves inquiétaient encore par leur force de résistance et de rébellion. Ils n’ont cessé de se révolter, tenter de fuir, piller les marchandises et même en faire trafic.

En montrant combien l’histoire se vit d’abord comme une mémoire, avec ses préférences sélectives, ses dénis, ses oublis aussi, ce sont ses propres idées reçues que chacun peut remettre ici en question. Krystel Gualdé et Bertrand Guillet, directeur du Musée d’histoire de Nantes, défendent ardemment la signature de ce dernier depuis sa création en 2007 : « Décoloniser les esprits ». Parce que le contexte a évolué depuis le début de l’aventure, ils préparent le réaménagement des collections permanentes. L’Abîme en est une préfiguration.

C’est pourquoi une salle d’ouverture au rez-de-chaussée pose quelques questions brûlantes d’actualité : l’esclavage existe-t-il encore ? Qui concerne-t-il ? Sur les cimaises en arcs de cercle, chiffres, grandes figures de résistance et photographies nous renvoient le visage de l’esclavage aujourd’hui, des pays les plus pauvres jusqu’au cœur de l’Europe. « Le terrifiant […] est celui de l’abîme. » Dans le titre de l’exposition, emprunté à Aimé Césaire, l’abîme méditerranéen d’aujourd’hui ne peut que rappeler l’abîme atlantique d’hier. Mais, clairement circonscrite dans le temps, l’exposition retient le visiteur au seuil des années 1830. Chacun s’y est doté de nouvelles clés de compréhension sur ce que les pratiques esclavagistes, avec leur complexité, ont déterminé au xixe siècle : abolition de l’esclavage, colonisation, hiérarchisation des races.

La plus belle réussite de l’exposition est peut-être encore de refonder et de ressourcer nos aspirations humanistes. Elle met à l’épreuve des préjugés que nous ignorions encore et réveille cette envie puissante : nous observer dans notre manière de regarder les autres, de mieux les comprendre, sans les juger, depuis les travers de la mémoire. Le musée est en ce sens « un fabuleux terrain de relations », selon les mots de Krystel Gualdé.

  • 1. Voir notamment Anne Lafont, L’Art et la race. L’Africain (tout) contre l’œil des Lumières, Dijon, Les Presses du réel, 2019, et « L’école au musée, Le Modèle noir pour exemple », Esprit, septembre 2019.

L’abîme. Nantes dans la traite atlantique et l’esclavage colonial (1707-1830)
Du 16 octobre 2021 au 19 juin 2022. Au château des ducs de Bretagne-Musée d’histoire de Nantes

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…

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