Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

DR
DR
Flux d'actualités

Quatre fossiles

Bolca. Nuovi eccezionali ritrovamenti (23 septembre-24 octobre 2021, prolongée jusqu’au 31 octobre 2021), Museo civico di Storia naturale (Vérone, Italie)

décembre 2021

Une raie, un végétal et deux poissons pétrifiés, d’une grande importance scientifique et culturelle, ont vu le jour lors de la dernière campagne de fouilles en 2019-2020, à Bolca. Exposés à Vérone, ils ont fait leur effet de surprise.

Quatre fossiles ont mis Vérone en effervescence cet automne. L’« extraordinaire importance et la beauté spectaculaire1 » de ces découvertes paléontologiques ont ému bien au-delà de la communauté scientifique. Une raie, un végétal et deux poissons pétrifiés ont revu le jour lors de la dernière campagne de fouilles en 2019-2020, à Bolca. Depuis cinquante millions d’années, ils gisaient au creux du Val d’Alpone, à quarante kilomètres au nord de Vérone. Depuis la découverte du site fossilifère vers 1550 (peut-être plus tôt), la pêche paléontologiques avait déjà été généreuse, puisqu’on en dénombre aujourd’hui au moins cent mille spécimens dans les musées du monde entier (dont le Muséum national d’Histoire naturelle à Paris). Mais ces quatre dernières découvertes sont d’une nouvelle importance scientifique et culturelle.

Le gisement de La Pesciara à Bolca est considéré comme un témoignage unique de l’état de la vie sur Terre après l’extinction du Crétacé-Paléogène il y a 66 millions d’années. De sa biodiversité, on peut aujourd’hui déduire les contours d’un écosystème : une riche flore marine et d’eau douce, des insectes, des oiseaux et surtout de très nombreux poissons ont cohabité sous des températures de 35° C, dans un bassin salin peu profond, protégé des courants par des récifs, situé à proximité de terres émergées. Mais on ignore toujours comment la mort les a saisis et assemblés sur une petite centaine de mètres carrés. La conservation des corps est stupéfiante, mais la compréhension du contexte de formation des fossiles reste un casse-tête. À l’occasion de l’exposition des quatre nouvelles pièces, deux jours de colloque ont passé en revue l’état de l’enquête, à la fois paléontologique, géologique, zoologique, phylogénétique et historique.

Dans le grand hall du palais Pompeï, les quatre fossiles fraichement ressuscités n’étaient sûrement pas pressés d’entrer en laboratoire. Des études approfondies les y attendent, à Turin. Pour l’heure, ils ont fait leur effet de surprise. Ils ne déparent pas à la réputation séculaire des pétrifications du Véronais, cosi vivante (« si vivants ») – l’expression revient sans cesse sous la plume de leurs observateurs depuis le xvie siècle.

 

Photo Hélène Mugnier

 

Une première plaque blanchâtre se dresse à l’aplomb de la grande verrière. Sur plus d’un mètre de hauteur, la plante aquatique ondule dans sa gangue minérale, depuis les racines jusqu’aux plus fines extrémités, comme soufflée par un courant d’air ou d’eau. Le graphisme de ses longues tiges a la délicatesse de Vénus sortant des flots, telle que Botticelli l’a rêvée. Son identité à elle est encore indéterminée, quoique apparentée à d’autres espèces végétales précédemment retrouvées.

 

Photo Hélène Mugnier

 

Un poisson de taille plus modeste retient l’attention sous une autre vitrine et sous tous les angles. Lors de son extraction, bonne fortune et coup de scalpel aidant, la lame calcaire s’est fendue en deux plaques nettes, presque planes. Empreinte et contre-empreinte du poisson se regardent, telles deux gravures, déposées côte à côte. Dans la tranche, les fines feuilles calcaires se superposent comme dans un « livre de pierre » (expression historique, elle aussi récurrente dans les catalogues). À scruter ce grain sédimentaire moins que millimétrique, on comprend mieux sa prédisposition à l’impression lithographique. En surface, on décompte les arêtes jusqu’aux plus minuscules. Ce nouveau spécimen offre un cas d’étude exceptionnel pour l’espèce la plus représentée des poissons fossiles de Bolca. Deux longs filaments sous un ventre dodu et une allure pouponne distinguent au premier coup d’œil les Mene rhombea. Cette forme en a fait la « mascotte » de Bolca, tant la figure animale suggère plus qu’elle-même. Pour un peu, le visage du poisson, tendu vers le haut, œil et bouche ouverts, prendrait ici l’expressivité d’un putto peint par Raphaël.

 

Photo Hélène Mugnier

 

Mais la véritable vedette de l’exposition est allongée dans une autre vitrine. La raie s’étale à cœur ouvert sur plus d’un mètre d’envergure. Lointaine parente de l’aigle de mer (ou raie manta), elle palpite comme si elle s’apprêtait à décoller. Le losange couleur sanguine impressionne par sa taille et les détails sidèrent à nouveau de minutie. La razza ne cache rien de son anatomie : préservé en entier, le corps, féminin, donne à voir jusqu’à son estomac et son foie. Les conditions nécessaires à la fossilisation de chairs cartilagineuses et des parties molles sont innombrables ; leur conjonction relève de l’improbable. C’est « l’exception Bolca ». En l’espèce, la raie découverte en 2020 est de dimensions et d’état de conservation inégalés parmi les cas précédents de raies extraites à La Pesciara. L’excitation a encore grandi de ne pouvoir l’assimiler à aucune espèce connue. En dépit de tous ces détails bien lisibles, la razza est là incognita. Comment l’inscrire dans l’histoire de la vie ? Giorgio Carnevale et Giuseppe Marramà, paléontologues à l’université de Turin, se demandent s’il s’agit d’une forme primitive de deux espèces postérieures de raies ou d’une espèce transitoire dans l’évolution de l’une à l’autre.

Les accidents de surface, l’accolement des joints, le tranchant des pièces exposées manifestent la sûreté d’un coup d’œil et d’un coup de main : repérage préalable de la lame rocheuse qui les contient, extraction morceau par morceau, réassemblage du puzzle, décapage de l’empreinte en surface. Du premier coup de pioche jusqu’à la roulette de dentiste, le geste risque la cassure irréparable. La famille Cerato (propriétaire du site de La Pesciara) se transmet depuis huit générations cette dextérité. Elle sera de nouveau à la manœuvre cet hiver 2021 pour la prochaine campagne de fouilles à Bolca (en étroite coopération avec Roberto Zorzin, directeur des fouilles de Bolca et commissaire de l’exposition avec Leonardo Latella). Si ces fossiles restent a priori sans auteur et sans intention, ils ne sortent pas de nulle part ni par hasard, mais résultent d’un savoir-faire bien humain et d’une histoire du regard qui remonte à plus de quatre siècles. À Paris même, on peut s’en faire une petite idée au Muséum national d’Histoire naturelle : d’abord saisie à Vérone en 1797, la prestigieuse collection du comte Gazola a fait l’objet d’un accord de consentement avec Napoléon, et même d’une donation complémentaire de la part du même Gazola ! L’histoire a ainsi fait qu’un très bel ensemble de fossiles de Bolca est aujourd’hui présenté dans la galerie de paléontologie.

Les pétrifications véronaises se sont échangées dans toute l’Europe par fascination esthétique autant que zoologique et minéralogique. Les naturalistes ont longtemps cherché les mots pour les décrire : purs « jeux de la nature », formes modelées naturellement dans le sol, poissons nés d’œufs sous terre, témoins du Déluge biblique, véritables dépouilles momifiées ? Comment des « pierres figurées » si finement avaient-elles pu affleurer fraîches et pimpantes, sur le flanc de collines abruptes ? De Francesco Calzolari jusqu’à Goethe, les précurseurs de la paléontologie les convoitaient pour y croire. Face aux dernières trouvailles, le phénomène laisse tout aussi incrédule : par quelle chance inouïe les mouvements tectoniques et volcaniques ont-ils épargnés ces fossiles ? Ils posent tant de questions et livrent si peu de réponses que Roberto Zorzin confie : « Je suis sûr que nous n’en verrons pas le bout ! »

Si l’exposition du Museo civico di Storia naturale de Vérone a attiré une si grande attention, c’est aussi parce qu’elle apportait un argument de plus et de taille pour faire inscrire les gisements fossilifères du Val d’Alpone au patrimoine mondial de l’Unesco. Ils sont en lice cette année parmi les treize finalistes, au titre de leur qualité d’« exemples éminemment représentatifs des grands stades de l’histoire de la terre, y compris le témoignage de la vie » (critère viii). La prochaine session du comité de l’Unesco, en juin 2022, devrait rendre un arbitrage.

Dans ce contexte, les découvertes récentes faites à Bolca débordent l’enjeu géologique et paléontologique et rejoignent l’aventure culturelle. La reconnaissance par l’Unesco serait déterminante pour l’avenir du territoire : développer son attractivité et la fréquentation annuelle (vingt-cinq mille visiteurs actuellement) tout en permettant de préserver les meilleures conditions de fouille. Les musées d’histoire naturelle de Vérone et de Bolca en attendent aussi les retombées : le premier évalue à huit millions d’euros les fonds nécessaires à sa rénovation, le second est resté en l’état depuis sa construction en 1971.

Entre naturalia et artificialia, les pesci di Bolca fascinent parce qu’ils échappent aux catégories d’usage. Hier, les cabinets de curiosités faisaient souvent des fossiles un corpus à part, en particulier de ceux-ci. Aujourd’hui, la notion de patrimoine matériel sépare encore objets naturels et objets artistiques. Les critères de l’Unesco distinguent l’appartenance au patrimoine naturel du patrimoine culturel, tout comme les muséums tiennent les fossiles à distance des musées. Face aux pièces de l’exposition de Vérone, on s’interroge autrement : faudrait-il, et comment, reformuler la différence entre objets de nature ou objets de culture ?

Notre regard dans le rétroviseur paléontologique se transforme aussi. Depuis quelques années, la discipline déborde de son propre cercle. Néandertal et l’art préhistorique s’exposent, l’histoire de Sapiens se raconte, les découvertes archéologiques sont médiatisées auprès du grand public, les ventes de fossiles atteignent des prix records2. Cet « engouement soudain pour les fossiles, les silex, les bifaces et autres naturalia échappés de la préhistoire3  » les rajeunit. Si notre appétence pour les origines de la vie n’est pas neuve, elle prend une nouvelle vigueur : tout se passe comme si, l’avenir faisant figure de menace, le passé le plus lointain attirait notre attention.

À Vérone, force est de reconnaître que voir s’animer un poisson âgé de cinquante millions d’années, solide comme un roc et beau comme une œuvre d’art, ébranle notre rapport au présent, notre rapport au temps. L’expérience sensible est la même que l’apparition de mains ocre rouge et de chevaux tracés sur une paroi dans les grottes paléolithiques. La mise à nu de quatre fossiles, si proches, est bouleversante.

  • 1. Selon Giuseppe Marramà, paléontologue à l’université de Turin et spécialiste de la faune de Bolca.
  • 2. Voir Néandertal, l’exposition, Musée de l’homme (2018-2019), et mon compte rendu dans Esprit, septembre 2018 ; Préhistoire, une énigme moderne, Centre Pompidou (2019) et mon compte rendu dans Esprit, septembre 2019 ; Yuval Noah Harari, Sapiens. Une brève histoire de l’hiumanité [2011] (trad. par Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Albin Michel, 2015) a dépassé les 15 millions d’exemplaires vendus en 2020 ; l’émission de radio Carbone 14 est consacrée à l’archéologie à un rythme hebdomadaire sur France Culture.
  • 3. « La Terre, l’Homme, le temps : beautés préhistoriques au musée d’Orsay » [en ligne], Connaissance des Arts, 8 octobre 2021.

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…