Léonard de Vinci

Musée du Louvre, jusqu’au 24 février 2020


«  Faut-il éliminer La Joconde ou le public ?  », s’inquiétait Fernande Schulmann en 1974[1]. Désormais, le culte unanime de l’artiste, fût-il génial, semble littéralement asphyxier l’œuvre dans l’indifférence générale. Comme attendu, l’exposition Léonard de Vinci au Louvre est donc saturée. Le public ne mérite-t-il pas mieux que de batailler avec la billetterie, puis, au mieux, de jouer des coudes dans les salles pour voir quoi que ce soit ? Une alternative reste heureusement très accessible, et sans étrangler La Joconde au passage : pratiquer le regard de Léonard sur le monde. Car dans sa mise en œuvre, son questionnement embrasse la complexité du réel jusque dans ses tensions contradictoires. Il fait simultanément douter et s’émerveiller de tout. La puissance de son œuvre peut bel et bien nous transformer en rendant notre présent plus intéressant encore qu’elle-même. Ce legs cinq fois centenaire féconderait alors notre propre curiosité comme un gai savoir à s’approprier, quelles que soient nos inquiétudes actuelles, aussi immenses que les siennes.

Mille fois reproduits et encensés, les dessins et tableaux de Léonard font partie de ces icônes populaires et collectives que l’adulation opacifie. Le rapport critique avec elles est devenu difficile à renouveler, empêché par ces récits qui les précèdent. Ces œuvres, et parfois même chefs-d’œuvre, jalonnent d’abord une aventure ­d’intelligence incontestablement hors norme, d’une amplitude saisissante et irriguée d’une joyeuse effervescence. D’où vient l’énergie qui la rend si ­palpitante ?

Léonard dessine comme il regarde et pense le monde autour de lui. Du ras du sol jusqu’au ciel, le banal l’étonne : mouches, bloc rocheux, fesses de bébé, genoux drapés de plis, escalier, lune, vagues… Rien ne va de soi à ses yeux. L’ordinaire ébranle l’intelligence dans cette mise en tension. Ses mille notes et dessins énoncent bien plus d’hypothèses que de démonstrations. Loin de faire système, sa pensée ne cesse d’évoluer, ose se perdre en chemin ou se contredire. L’une des singularités de Léonard parmi ses contemporains tient à cette obstination à tenir ensemble des observations hétérogènes, ces événements pluriels surgis du quotidien.

Léonard n’est pas le seul en son temps à éprouver la nécessité de renouveler sa propre représentation du monde, de refonder en particulier la place de l’homme dans l’univers. Les observations s’accumulent à l’époque pour contredire deux postulats jusqu’alors incontestés : la cohérence immuable du cosmos, héritée d’Aristote, et son harmonie divine, assurée par le christianisme. Son fameux dessin L’Homme de Vitruve a forgé une représentation de nous-mêmes, la projection d’une spécificité humaine fondée sur la capacité d’abstraction. Calculées à partir d’un traité antique, les proportions du corps peuvent-elles être contenues dans un modèle géométrique ? Un cercle et un carré proposent une formule convaincante, au prix d’un subtil décalage de leur centre respectif. Pour autant, la quantité de têtes ­d’expression ou d’anatomie dément chez Léonard toute certitude quant au sujet humain. Il est bien trop saisi par sa pluralité et ses incongruités pour s’en tenir à une norme, fût-elle mathématique. Prolifique et pugnace, Léonard travaille par itérations constantes entre ­l’observation et la réflexion, l’hypothèse théorique et l’expérimentation. Il passe en revue chaque phénomène sous tous les angles et l’ausculte de l’intérieur : un organe se dissèque, un théorème se démontre, un bâtiment se démonte.

Les apparences étant trompeuses, voir ne lui suffit pas encore. Il ne se contente pas davantage de corrélations et traque des causalités vérifiables. Alors il enquête auprès des Anciens comme de ses contemporains, indifférent aux frontières entre les disciplines de savoir. Cette méthode critique est antiacadémique par nécessité, croiser les connaissances et les sujets ouvre de nouveaux points de vue possibles. Plus il apprend, plus il fait des liens, plus il creuse son sujet. Un étonnement en appelle un autre. Il passe parfois sur un même feuillet d’une étude géométrique à un profil et à un cheval cabré. Léonard raisonne sans céder à aucune rationalisation a priori. Dans la diversité de ses recherches, une unité sous-jacente émerge pourtant : tout apparaît lié. La curiosité de Léonard ne se disperse pas. Deux principes tacites et essentiels la guident : la conscience aiguë de l’inintelligibilité du monde d’une part, la prise en compte des anomalies comme parties prenantes de l’ensemble d’autre part.

La soif de comprendre est-elle alors une chimère ? Faute de certitude assurée, le parcours de Léonard n’a rien d’un fleuve tranquille. Au seuil d’une caverne (qui n’est pas qu’allégorique), il note ce sentiment ambivalent : «  peur de la grotte menaçante et sombre, et désir de voir si elle renfermait des choses extraordinaires  ». Insatiable autant qu’insatisfait des réponses qu’il trouve, il lui a coûté toute sa vie de se résoudre au fragment et à l’inachèvement. Des échecs cuisants (le Portrait d’Isabelle d’Este, La Bataille d’Anghiari) et la sérieuse concurrence de Michel-Ange et du jeune Raphaël l’ont aussi profondément affecté. L’usure de ces frustrations a plus pesé que les attraits de la cour de François Ier dans son départ de Florence en 1516. Mais sans doute Léonard n’est-il jamais aussi inspiré et inspirant que dans ces tiraillements et cet inconfort.

Autre insolence inédite de ses œuvres : privilégier les zones d’ombre, ces angles morts troublants que l’observation habituelle écarte (montagnes, rochers, grottes). Dans son attention au minéral, les fossiles l’arrêtent, par exemple. Nul ne comprend alors la présence de «  poissons pétrifiés  » sur les montagnes de Toscane ou de Vénétie. De ce constat, il déduit d’abord que «  sur les plaines de l’Italie, de larges bancs de poissons se sont un jour déplacés  ». Il propose de les expliquer par des phéno­mènes géologiques et biochimiques, contestant ouvertement l’hypothèse du Déluge car «  les rivières (issues des pluies) ne tirent pas jusqu’aux montagnes les choses mortes des rivages[2]  ». Cette intuition audacieuse d’une lente évolution lui vient de ses études sur l’eau. Dans les processus atmosphériques et hydrauliques, il repère en effet le principe de transformation comme le seul immuable en ce monde. Organismes vivants et matière minérale s’inscrivent dans une temporalité et un espace qui dépassent son entendement mais respirent au même rythme cosmique.

De l’attention vigilante au savoir, Léonard tente des hypothèses et pousse leurs conséquences, même dérangeantes. L’intelligence qu’il pratique substitue l’émerveillement à la peur, la joie à l’incompréhension. Nul besoin d’être un génie pour s’aventurer sur ses pas. Lever les yeux sur ces incidents qui fourmillent sur les quais de gare, les trottoirs ou les salles d’attente, alors que nos écrans tendent à accaparer notre désœuvrement. Réveiller l’énigme de ces fossiles qui sommeillent dans les musées d’histoire naturelle. S’entraîner au questionnement «  léonardesque  » face aux situations ou aux informations qui dérangent ou mettent mal à l’aise. À défaut de voir l’exposition, relever les aspérités de nos vies quotidiennes pour en faire matière à penser, c’est déjà guetter l’émerveillement potentiel et réfuter l’abattement démuni. Il suffira enfin d’un peu de patience pour accéder à cinq tableaux de Léonard (soit un tiers de l’œuvre aujourd’hui attribué), dès qu’ils auront tout simplement retrouvé leurs cimaises, dans les collections permanentes du musée parisien.

 

[1] - Fernande Schulmann, «  Faut-il éliminer La Joconde ou le public ?  », Esprit, décembre 1974.

[2] - Léonard de Vinci, Codex Leicester, 10B feuillet 10 v.