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Buste de Néandertal, Musée de l’Homme
Buste de Néandertal, Musée de l'Homme
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Néandertal, l'exposition

septembre 2018

Beaucoup de cailloux, quelques ossements, des dents, parfois des crânes, ou plutôt des fragments : le matériel préhistorique est austère et rudimentaire. Voilà pourtant un champ de connaissances en pleine effervescence depuis une vingtaine d’années, grâce à des découvertes archéologiques et aux techniques disponibles pour les étudier. L’exposition Néandertal, au Musée de l’Homme jusqu’au 7 janvier 2019, fait non seulement parler ces objets sommaires, mais transmet ­l’enthousiasme des deux commissaires scientifiques, Marylène Patou-Mathis et Pascal Depaepe, face à l’état actuel des connaissances. L’idée que nous avions de cet homme préhistorique s’en trouve complètement bousculée et les questions fleurissent à mesure du parcours, aussi bien sur l’Homo neanderthalensis que sur l’Homo sapiens.



Dans la famille du genre Homo, apparue en Afrique, plusieurs espèces se sont développées et dispersées sur la planète. Le « buisson » remplace désormais le schéma de l’évolution humaine en courbe continue, depuis le singe jusqu’à sapiens, celui qui « sait qu’il sait », bien redressé. L’espèce de Néandertal donc, apparue en Eurasie d’une branche encore mal connue, a vécu entre 450 000 et 30 000 ans avant notre ère. Elle a coexisté avec au moins deux autres descendantes d’un même lointain ancêtre africain, sapiens et Denisova.

Lui aussi droit sur ses pattes, ­Néandertal s’est adapté pour résister à plusieurs refroidissements climatiques sévères. Sa morphologie n’évolue plus après 100 000 ans avant notre ère : constitution solide et trapue, membres courts et muscles imposants. Son cerveau volumineux (environ 15 % de plus que sapiens) est énergivore, pas moins de 5 000 calories quotidiennes. Il mange beaucoup de viande, des poissons, des coquillages et, bien sûr, des végétaux, qu’il cuit, au moins ponctuellement. Il est difficile de prouver qu’il parlait, mais l’homme de Néandertal dispose de l’anatomie nécessaire au langage articulé : palais creux et larynx abaissé pour faire passer des sons, aires cérébrales de Broca et de Wernicke, et même le gène Foxp2, associé au langage chez sapiens. D’autres indices convergent pour lui attribuer la parole, à commencer par son savoir-faire de chasseur-rabatteur pour le gros gibier. Néandertal vit en « clans » nomades de quelques dizaines d’individus. L’organisation sociale permet de bâtir des abris ou de préserver les plus faibles, comme le montrent les ossements de vieillards et de personnes handicapées.

Ses sépultures, les plus anciennes connues (143 000 ans avant notre ère), témoignent de pratiques funéraires de plusieurs types (ossements de fœtus, squelettes associés à des objets rares ou pigmentés d’ocre). Il a développé des cultures différentes selon les sites, certaines étant antérieures, d’autres postérieures à sapiens. Leurs contacts pourraient en être un facteur puisqu’ils ont coexisté au Proche-Orient pendant près de 100 000 ans et en Europe pendant 12 000 ans, mais comment se sont opérées les influences ? Notre génome actuel apporte en tout cas la preuve du croisement des deux espèces, les humains eurasiens partagent 1 à 4 % de l’Adn de Néandertal (ce qui ne pèse guère par rapport à l’Adn commun à tous les sapiens de la planète). En dépit de ces rencontres, les comportements de Néandertal sont restés inchangés en certains endroits. Il n’y a donc eu ni homogénéisation, ni linéarité d’évolution.

Néandertal n’a pas que des activités utilitaires : collection de fossiles, de plumes et de serres de rapaces difficiles à trouver, biface en cristal de roche (inadapté à l’usage d’outil), usage de pigments colorés. Les préoccupations symboliques et/ou esthétiques sont claires. Découverte en 1990, la grotte de Bruniquel en livre un autre exemple éloquent : à plus de 300 mètres de l’air libre, vers 176 000 ans avant notre ère (soit 130 000 ans avant la grotte Chauvet), Néandertal s’est aventuré pour prélever, tailler et superposer des stalagmites, puis pour les structurer en anneaux au sol. Des traces de feux d’éclairage – mais aucun reste alimentaire – y ont été repérées. L’endroit n’aurait donc pas été habité. Pourquoi cette exploration souterraine aussi périlleuse qu’intentionnelle ? Cela demeure un mystère.

En ce qui concerne les capacités cognitives de Néandertal, d’après les boîtes crâniennes étudiées, son cerveau est moins vascularisé que celui de sapiens et différemment organisé. Il est mature dès la naissance, contrairement à sapiens. L’étude des dents confirme un âge adulte plus précoce que pour l’homme moderne. Néandertal se distinguerait donc par une autonomie moins lente que sapiens, moins dépendante du groupe et de l’environnement, mais qu’en conclure ? Une autre énigme résiste : pourquoi Néandertal a-t-il disparu vers 30 000 ans avant notre ère ? Progressive sur environ 5 000 ans, son extinction semble due à différents facteurs et le débat reste ouvert.

L’exposition partage ces questions sans réponse et reste prudente quant à l’interprétation des données. Au-delà des impressionnants résultats accumulés, elle présente aussi la fragilité de nos savoirs. Les restes sont très parcellaires et chaque nouvelle découverte peut renverser l’échafaudage chronologique. Ainsi, la datation, en janvier 2018, de restes fossiles d’un homo sapiens en Israël vient de faire remonter son installation au Proche-Orient (donc sa coexistence avec Néandertal) à 180 000 ans avant notre ère. La datation à 65 000 ans avant notre ère des peintures de trois grottes espagnoles a stupéfait les scientifiques en février dernier : ces décors pariétaux seraient l’œuvre de ­Néandertal, précédant de 30 000 ans celle de sapiens, mais la méthode de datation est encore controversée. L’homme de Denisova n’a été identifié comme espèce contemporaine de Néandertal (et de sapiens) qu’en 2008 : son étude en est encore à ses balbutiements. « Il ne suffit pas ­d’ordonner chronologiquement les événements pour comprendre leurs causes », rappelle la paléo­anthropologue Sophie de Beaune[1]. Que penser par exemple de déductions proposées à partir d’empreintes endo­crâniennes, alors que les avancées neuro­scientifiques sont encore si récentes et limitées ? Comment reconstituer des cultures néandertaliennes à partir de sources séparées par plusieurs dizaines de milliers d’années et dispersées de ­l’Espagne jusqu’à l’Altaï ?

L’exposé scientifique est doublé d’un rappel des représentations de ­Néandertal depuis 160 ans. Avec son front bas et saillant, c’est une brute épaisse, un charognard poilu et courbé comme un singe que nous nous sommes longtemps figuré. Les peintures et bustes de ce Néandertal font sourire face aux comportements culturels désormais attestés le concernant. Ces représentations traduisent combien, au xixe siècle, l’idée même d’un homme antédiluvien fut difficile à accepter. Dans un contexte créationniste, les publications de Darwin (De l’origine des espèces date de 1859) imposent l’idée d’une évolution linéaire et progressiste, elle-même aujourd’hui révolue.

En reconnaissant le langage et la culture symbolique à Néandertal, ­l’exposition fait voler en éclats ce qu’on croyait être le « propre de l’homme » (au sens de sapiens). Depuis l’émergence vers 1860-1870 de la notion de préhistoire, l’enquête est ininterrompue, se faisant de plus en plus scientifique. Mais on mesure combien le regardeur fait aussi le savoir et précède les découvertes, hier comme aujourd’hui. Notre changement de regard participe de l’accélération des savoirs. Néandertal, tel qu’ici exposé, n’est donc pas exonéré de projections contemporaines que nos successeurs relèveront à leur tour. La préhistoire aussi en ressort comme une inévitable fiction. Alors, à quand le prochain chapitre de ce fascinant roman collectif ?

Hélène Mugnier

 

[1] - Sophie A. de Beaune, Qu’est-ce que la préhistoire ?, Paris, Gallimard, 2016, p. 123.

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…

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