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Christelle Téa
Christelle Téa
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Musées dessinés

Exposition de Christelle Téa, jusqu’au 21 juin 2020, au musée Cognacq-Jay (Paris)

Les Musées dessinés de Christelle Téa sont une promenade curieuse et intimiste, à rebours des galopades touristiques. Loin de nous extraire du temps présent pourtant, ses dessins en noir et blanc en proposent un miroir poreux, comme un arrêt sur image subtilement effleuré. Ils le transposent pour nous en une expérience épurée, à l’image de sa technique, réduite au minimum : encre de Chine et papier Canson blanc, sur format 65×50 cm. Annick Lemoine a ouvert les portes du petit musée parisien qu’elle dirige, le musée Cognacq-Jay, à cette jeune artiste de 31 ans pendant l’automne 2019, puis lui a proposé d’étendre l’exploration aux quatorze musées de la ville de Paris réunis sous l’égide de Paris Musées. Pas de chichis, pas de codes d’entrée, la visite graphique procède du voyage, d’un aller-retour entre le familier et l’inconnu, au pas lent qui fait des petits riens toute la saveur de l’aventure.

Les points de vue choisis sont un premier effet de surprise. En effet, aller au musée avec Christelle Téa, ce n’est pas entrer dans un lieu de savoir ou de contemplation, mais pénétrer dans un espace d’étrangeté. Regarder les tapis, les escaliers, les spots au plafond, au moins autant, sinon plus, que les murs et objets exposés. Depuis qu’elle les a découverts à l’âge du collège, elle pratique ces lieux comme on fait ses gammes et y affûte son regard. Ses dessins invitent le nôtre à fouiner dans les coins, à rester là où on n’y penserait pas, dès la borne d’accueil par exemple, pourquoi pas ? C’est à l’écart du passage qu’elle pose son tabouret et oublie les heures qui défilent, la journée entière bien souvent pour un seul dessin. Le temps se dilate encore autrement pour nous en les regardant tant les détails intriguent. On reconnaît bien sûr un grand escalier, les toits de la place des Vosges, des cadres et un mobilier anciens, mais les lignes font flotter les parquets et les vitrines, tout est un peu de guingois. Pourtant, volets ouverts ou fermés, cartels perchés sur leur piquet, cordelettes de mise à distance, spots d’éclairage, chaise du gardien de salle, rien n’est éludé, tout est scruté de près. Les anachronismes fourmillent discrètement. Loin d’une nostalgie compassée, l’invitation à être là frémit autant que celle de s’évader ailleurs. «  Ce que je recherche, c’est vraiment le détail, pour moi la vérité est dans les détails. […] Comment rendre quelque chose de très précis mais que ce soit mystérieux ? Dessiner d’imagination, c’est facile, tout le monde peut le faire, mais faire ressortir ce qui existe, c’est très difficile. C’est vraiment le détail qui m’inspire. Après, petit à petit, ça se construit comme un lierre, ou un puzzle, pas de trait de construction, pas d’ébauche, je travaille directement à l’encre. Avant de commencer, je ne sais pas ce que ça va donner, ni où ça s’arrête, c’est comme une errance dans une ville inconnue.  »

Dans cet exercice de curiosité, comprendre ou même questionner n’ont plus lieu d’être. Rien n’est plus entravant dans ces espaces d’encombrement. Les objets chuchotent entre eux et entre les traits, toute confusion se démêle dans leur accumulation à mesure que l’attention leur prête oreille. La complexité du réel se transforme en champ d’exploration frétillant de vie. La pollution visuelle à laquelle nous nous sommes habitués s’évanouit au profit de la seule présence. La perception s’éveille à désirer sans limites. «  Dessiner, c’est apprendre à observer. Mon atelier, c’est le monde.  » L’expérience d’observation nous expose et nous autorise en effet à une autre manière d’être au monde qui déborde amplement du musée. De sorte que la petite échelle de chacun s’en trouve immensément accueillante et agrandie au réel tout autour de nous.

Diplômée des Beaux-Arts de Paris en 2015 (avec les félicitations unanimes du jury), Christelle Téa sait son talent, s’étonne de sa chance mais compte surtout sur le travail pour progresser encore. Et si ses œuvres suspendent les bruits du quotidien, c’est sans doute qu’elle dessine comme elle respire. «  On n’a qu’une vie  », dit-elle encore. Rien ne presse, sinon la regarder au plus près de ce qu’elle est. Ce carpe diem qui est le sien, ses dessins le partagent merveilleusement.

Hélène Mugnier

Hélène Mugnier est historienne de l’art de formation. Elle est diplômée de l’école du Louvre, et conférencière du ministère de la Culture. Pionnière du management par l’art, elle a créé et dirigé pendant quatre ans l’agence de communication par l’art, Artissimo. Depuis 2005, elle est consultante en profession libérale avec son cabinet de conseil auprès des entreprises, HCM Art & Management.…

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