La prose, la poésie, à fronts renversés. Poèmes présentés par Jacques Darras


La prose, la poésie, à fronts renversés

Cela commence par une phrase extraite du Livre des recels1, cueillie au bas d’une des confessions autobiographiques qui scandent le parcours du livre. L’auteur y alterne ainsi que faisaient, rappelle-t-elle, les vidas et cantos des troubadours, des considérations sur ses voyages et exils successifs. La phrase qui nous intéresse est la suivante :

Si une œuvre est capable d’inciter à penser autrement, elle est neuve, moderne. Sa force vient plus que du sens, de la forme elle-même, n’en déplaise aux tenants d’un art d’engagement, d’une idéologie qui prime sur l’esthétique.

Il faudrait s’avancer sur le terrain miné de la modernité : il y aurait beaucoup à dire, et d’autant plus quand on est femme. Retardonsen l’astreinte.

En ces quelques phrases apparemment simples, Marie Étienne exprime sa conscience aiguë des problèmes de la modernité, à savoir l’opposition de la forme et du sens, de l’esthétique et de l’engagement, tout en esquissant une perspective, une ligne de fuite spécifique à la situation de l’auteur femme en littérature contemporaine. Ajoutons que cette phrase vient en conclusion d’un paragraphe consacré à l’art d’Antoine Vitez, dont Marie fut longtemps la collaboratrice à Chaillot, où elle organisait de mémorables lectures de poésie.

Cette œuvre, inaugurée en 1977 par Blanc clos2, compte aujourd’hui plus d’une vingtaine de titres qu’un souci commun de « modernité », fidèle à celui défini dans le paragraphe ci-dessus, anime. Marie Étienne est une chercheuse en littérature. Le dire n’est en rien amoindrir la valeur de ses textes, bien au contraire, tant l’exigence de l’artiste à parfaire son écriture, ses explorations, ses avancées la conduisent vers de très hautes sphères. Témoin le tout récent Cheval d’octobre3 qui est littéralement une manière de chef-d’œuvre, c’est-à-dire qui vient couronner le progrès d’une écriture. Soit une prose d’économie impeccable, dont la simplicité confine – c’est d’ailleurs le but recherché – aux exigences de la poésie, tellement précise et simple qu’elle en nimbe d’énigme le personnage axial, nommé Bart (abréviation du Bartleby de Melville ?).

De son existence voyageuse depuis l’enfance, par nécessité des déplacements de son père militaire, qui l’ont conduite du Vietnam au Sénégal puis à l’Allemagne et à la France, la jeune Marie Étienne a retenu de brefs éclats d’images, une vision décousue de la réalité où primaient les blancs, les trous, les déchirures qu’elle a appris de sa mère couturière à rassembler, à repriser. Comme elle le professe humblement mais aussi avec fierté :

Est-ce du fait de ma mère ? Écrire et coudre sont pour moi deux tâches similaires. Mais différence de taille : la première, inutile, est tournée vers le monde, la seconde, nécessaire, est limitée à la maison… J’ai préféré le gratuit artistique à l’inusable domestique, sans jamais renier l’héritage des gestes qui vaut celui des textes : rassemblant des fragments pour en constituer si possible un habit de lumière, une harmonie issue de la continuité mais conquise durement. Conquise « contre ».

(Le Livre des recels)

Est-ce à dire que l’art de poésie serait une belle inutilité ? Il semblerait quelquefois que ce retournement d’une pratique « utile » sur son avers « inutile » constituerait pour l’auteur une justification littéraire suffisante. Or on peut, en 2015, nous semble-t-il, se poser à nouveau la question s’il ne serait pas temps de surmonter l’opposition née au sortir de la Seconde Guerre mondiale entre les « existentialistes » et les « formalistes ». Ne pourrait-on parler, dans le cas de ces derniers, d’une stratégie d’évitement systématique du réel ? Nous laisserons ici la question en suspens. À l’évidence, le réel « littéraire » demande, pour la formaliste Marie Étienne, la subtilité et la rigueur d’une construction.

Pour celle qui fut auditrice assidue des séminaires donnés aux Langues O, rue de Lille, par Jacques Roubaud, la notion de contrainte et d’arbitraire est une constante de la réflexion. C’est sans doute dans Roi des cent cavaliers4 qu’elle aura réussi le plus grand tour de force, à savoir dissimuler une contrainte prosodique sous l’apparence d’une prose décousue. Les « cent » cavaliers en question sont cent sonnets de quatorze vers libres chacun, de longueur plus ou moins inégale, dépourvus de rime. Voici, en quatorze lignes invisibles à l’œil non averti, la définition d’un nouvel art « poétique ».

De la rigueur qui tourne, qui médite et qui chante.
Pas de ressassement. Des inflexions et des refrains.
Plutôt la phrase que le vers.
Livrée au mouvement mais dépendante. Librement dépendante.
Que la course obtenue soit le texte.
Ponctuation, ôtée ou mise, habits qui couvrent ou qui découvrent.
On a besoin, ou pas, d’espace, on aime, ou pas, les blocs de mots.
Moi maintenant j’aime les blocs, la phrase de la prose, comme un champ clos, à l’intérieur de quoi, variations infimes.
On cale bien son rythme, on compte l’e muet, on compte avec.
On improvise pour être vrai.
Une histoire apparaît que le vers empêchait, on la laisse passer, par instants, par saccades.
On ne la laisse pas s’emparer de l’espace.
On aime bien les mots suspendus au silence, posés sur le silence.
Comme des notes, uniques, graves, qui donnent sens et forme aux masses.

Cela est très cohérent, assurément, très réfléchi. Novateur, même. Comme un mariage du formalisme oulipien et du surréalisme de l’inconscient. Rien de plus « réel » somme toute que de rêver rigoureusement, esthétiquement la vie. Au point de laisser le « réel » quotidien, construit selon d’autres lois non moins contraignantes, prendre soin de lui-même. Nous voici au cœur du romantisme esthétique le plus absolu. Comme une version améliorée du « surréalisme ». Ce qui ne nous empêchera pas, quant à nous, d’aimer mieux revenir à tel texte antérieur où l’auteur, tout en faisant entrer en ligne de compte la distance théâtrale et les personnages de la tragédie classique (Titus et Bérénice) laisse intimement vibrer son cœur, sa sensibilité, bref son âme, comme un magnifique violoncelle d’amour.

Je partis de chez vous à la lumière des torches. J’embarquai, je partis.
Vous ne savez plus rien de moi, vous ne pouvez me faire signe.
Je dure devant la mer comme une femme qui a toute sa force mais j’ai coupé ma chevelure.
Ils disent : Nous avons entendu parler d’elle. Ils s’éloignent de moi.
Parfois ils me demandent. Je leur cède mon corps, emportée loin de vous, je ne suis plus à bord quoi qu’il advienne, eux scrutent ma beauté, allongés sur le sol de ma chambre. Je leur dis : je vis seule. Je m’endors.
Je construis votre absence. Je pèse votre absence. Je l’entends. Je l’étreins. Vous êtes le néant dont je suis affolée. Le soir arrive, le vent lui manque. À l’extrême de la mer, l’horizon redevient pacifié.
Je suis vivante, brûlée à la douleur mais vivante. Je pleure sans violence.
(Lettres d’Idumée, 1976-1978, extraits, repris dans le Livre des recels)

Ce qui importe ici, c’est le souffle que la passion donne au rythme, la ponctuation brève, syncopée qu’elle communique aux phrases. Oui la prose passionnée, passionnelle, quand elle court, se confond souvent avec le pas précipité de la poésie.

  • 1.

    Marie Étienne, le Livre des recels, Paris, Flammarion, 2011.

  • 2.

    M. Étienne, Blanc clos, Paris, La Répétition, 1977.

  • 3.

    Id., Cheval d’octobre, Saint-Benoît-du-Sault, Tarabuste, 2014.

  • 4.

    M. Étienne, Roi des cent cavaliers, Paris, Flammarion, 2002.