Poésie. Ludovic Janvier. Une gouaille aristocratique
Poésie
Ludovic Janvier (1934-2015). Une gouaille aristocratique
Il s’est dépeint sans complaisance dans un autoportrait malicieusement intitulé Negro spirituel, repris dans le mince volume de poèmes la Mer à boire1. Le citer in extenso occuperait trop de place, mais le bref extrait suivant dit l’essentiel :
Autoportrait sans complaisance, disions-nous, mais plein de nuances, où l’ironie et l’étonnement se marient à un sens aigu de la fatalité. C’est d’ailleurs ce plus ou moins grand détachement vis à vis de soi-même qui semble avoir conduit l’écrivain Janvier à diviser son activité entre le poème et la nouvelle. Janvier/Janus, l’homme aux deux visages ?
Nous qui l’avons approché à quelques reprises, nous sommes surpris à devoir nous tenir sur nos gardes. Chaque fois que la conversation venait sur un ou plusieurs tiers, la dent s’aiguisait à mesure que le portrait se dessinait et se détaillait, le tout finissant dans un repas commun féroce. Le nouvelliste paraissait faire ses gammes. Mais le poète ? Il y eut telle rencontre nocturne à Tunis, à la suite d’une lecture dans le cadre du Printemps des poètes. L’heure de la nuit, l’insolite du lieu – une demeure particulière pourvue d’une terrasse sous les étoiles – approfondit notre écoute réciproque. Je lui parlai de mon chantier de la Maye, il capta le cours de la confession par tous ses pores.
Des années plus tard paraîtrait un guide systématisé des rivières françaises, Des rivières plein la voix2.
Sans cesse sur le qui-vive, à l’affût, aux aguets, il y avait du chasseur de réel dans la démarche de Ludovic. Très peu de nonchalance en fait. Feinte, quelquefois. Pour mieux endormir l’interlocuteur ? Son poème fait place à la nostalgie, une inconsolable nostalgie, comme s’il n’était jamais revenu d’une enfance imaginaire dans les îles. Léger léger, dit-il, comme en jouant, dans son autoportrait. C’est à Pour fêter une enfance d’Alexis Léger3, alias Saint-John Perse, que l’écho se rapporte. Nous ne sommes pas faits pour l’innocence, dit Ludovic, pratiquant le poème comme un exercice d’accession impossible à l’innocence.
La musique, en ce sens, l’attire. La musique seule avec ses vertus d’enjouement. Pas tant la musique classique, d’ailleurs, que le jazz et son swing. Ludovic sait se montrer au besoin espièglement iconoclaste :
Car même s’il « entre à reculons dans la carrière » tel un patriote récalcitrant, Janvier réalise l’exploit de conjuguer le paysage français le plus provincial avec le blues new-yorkais le plus classique.
Prouesse, assurément, que d’avoir essayé d’inventer un bucolique français moderne où l’herbe laitière et l’élevage de boucherie (« À défaut de la terre au moins son herbe / à défaut de son herbe au moins son lait ») côtoieraient le saxophone ténor de Lester Young (« lâchez-moi complot de nègres lâchez / mon petit chagrin reparti pour l’Europe »).
Depuis toujours ou, du moins, depuis Cendrars et Apollinaire, le poème est cette forme élastique de la littérature capable de résoudre les plus grands écarts. La poésie de Ludovic Janvier, à leur suite, s’avère souplement déchirée, tragiquement réconciliée. L’ennemi, puisqu’il y en a un, c’est la muflerie mortifère de la petite bourgeoisie parisienne continuant de manger sa soupe pendant qu’en bas, sous ses fenêtres, la police de monsieur Papon précipite une manifestation d’Algériens en colère dans les eaux de la Seine. Plus rien de bucolique ici, mais l’irruption du politique dans le poème, comme un travail de mauvais goût assumé, revendiqué. Le poème s’intitule Du nouveau sous les ponts. Conçu en trois chants brefs à la mémoire des victimes de la « ratonnade » du 17 octobre 1961, il compose un oratorio redoutable dont la teneur mérite toujours d’être rappelée.
En éveil constant, Ludovic Janvier. Praticien lucide du poème, dont il n’oublie jamais qu’il est ensemble et contradictoirement l’art de la détente mais aussi de la tension la plus tragique. Ce qui distingue, à la fin, sa parole si singulière, c’est une gouaille aristocratique d’apparence indolente mais qui ne transige jamais sur la vérité. Comme si l’inspecteur Janvier, le nouvelliste, rappelait sans cesse à l’ordre Ludovic, le poète.
Jacques Darras
Cinéma
Éloge de la douceur
L’effet aquatique, Sólveig Anspach, Agat Films et Cie/Ex nihilo, 2016, 83 minutes
En anglais, l’Effet aquatique, le film de Sólveig Anspach, s’intitule The Together Project. Cela suffit à détourner l’attente du spectateur du seul imaginaire liquide vers une ambition un peu folle, celle d’un projet commun, qui concerne aussi bien les deux personnages centraux que la politique, discrètement mais sûrement présente dans le film.
Certes, dans la première partie du récit, il s’agit d’abord de la rencontre fracassante entre Samir (Samir Guesmi), grutier à Montreuil et Agathe (remarquable Florence Loiret-Caille), maître-nageur à la piscine Maurice-Thorez de la même ville. En ouverture du film, Samir assiste, médusé, à la façon dont Agathe remet en place un dragueur de piètre envergure. Cette petite bonne femme probablement écorchée vive, et qui toutefois ne s’en laisse pas compter, s’emploie toujours à refuser les faux-semblants. Or justement, Samir le timide ne sait faire autrement que d’engager, à partir de là, une cascade de mensonges pour approcher sa belle. Entre autres, pour prendre des leçons de natation, il prétend ne pas savoir nager. Commence alors ce que, après la présentation à Cannes en mai dernier, le Hollywood Reporter a appelé une charmante indie rom-com, comprenez une comédie romantique à petit budget. Sauf que, en même temps que le film flatte notre Q. M. (notre Quotient Midinette), il nous fait rire et la réalisatrice de dire volontiers :
L’objectif était de faire convoler le burlesque et la comédie romantique, en harmonisant ces deux sources d’inspiration souvent contradictoires et parfois dissonantes.
Du côté romantique, un superbe échange de regards sous l’eau, les difficultés qu’éprouve le prétendant à séduire la farouche Agathe mais qu’il surmonte avec une volonté à toute épreuve, allant jusqu’à la suivre en Islande où elle participe à un congrès mondial de maîtres-nageurs. Du côté du burlesque, une porte de cabine coincée, des personnages secondaires inénarrables avec, en particulier, un employé municipal au ralenti (Esteban), un duo impayable d’élus islandais alternant la position de pouvoir un jour sur deux (Didda Jónsdóttir, la poétesse, actrice et chanteuse de rock islandaise déjà complice de Sólveig Anspach dans plusieurs de ses films), et surtout le couple principal lui-même : elle est aussi menue et en vrac qu’il est grand et bien bâti, aussi irascible qu’il se terre dans une retenue pudique.
Toute cette première partie se déroule dans le huis clos de la piscine dont la fidèle chef opératrice de Sólveig Anspach, Isabelle Razavet, rencontrée à la Fémis – comme Annie Riegel la monteuse –, filme les camaïeux de bleu avec délicatesse. La comédie romantico-burlesque se poursuit en Islande où l’amoureux transi essaie de rejoindre sa congressiste. Les paysages sont alors très amples, dans les harmonies de brun des roches volcaniques que Sólveig a aimé filmer dès ses premiers courts-métrages. Le burlesque y prend alors d’autres formes : le fils immature de l’élue islandaise nous vaut une colère mémorable de son écolo de mère parce qu’il se livre au gavage d’oies destinées à une fabrique clandestine de foie gras, une bouilloire explose… certes, mais le comique se déplace ailleurs.
Samir se glisse dans le congrès des maîtres-nageurs et prend l’identité d’un absent, le délégué israélien. C’est là qu’il invente ex abrupto le « Together Project » : construire une piscine israélo-palestinienne, ce qui suscite l’enthousiasme d’une assemblée en manque de sens et de pensée commune. Ce qui est réjouissant, c’est que personne, et surtout pas le délégué palestinien, n’interroge l’identité de Samir. Il a dit être israélien, il l’est. En ces temps où l’opposition entre deux camps fait rage sur place, il est réconfortant de constater la sérénité de Sólveig : dans son récit, le mensonge réside dans le fait que Samir a usurpé la place d’un congressiste, pas dans celui qu’un personnage « beur » incarne un délégué de l’État hébreu ! Mieux, tant qu’à y être, l’imposteur en profite pour se rendre utile : cet homme généreux imagine une piscine cogérée par des populations qui, dans la réalité, se combattent, reprenant ainsi le modèle de l’orchestre Le Divan, conçu avec Edward Saïd, dirigé par Daniel Barenboïm et qui fait jouer ensemble instrumentistes israéliens, arabes et palestiniens.
Ce personnage masculin est gentil avec les autres, avec les femmes, ce qui est rare au cinéma. En ce sens, Samir le grutier n’est pas sans rappeler l’amoureux transi de Lena Dunham dans la série Girls, interprété par un Adam Driver aussi convaincant que l’est Samir Guesmi : tous deux incarnent des personnages attentionnés, soucieux du bien-être de l’être aimé, étonnants de prévention. Les deux réalisatrices ont su donner chair à des personnages d’hommes pour lesquels la tendresse n’est pas un défaut. D’ailleurs, dans le film précédent de Sólveig, Lulu femme nue (2012), Bouli Lanners jouait un rôle semblable.
Dans le cinéma de Sólveig Anspach, les gens ordinaires, les hommes, les femmes, les vieux, ne sont jamais pris de haut : sa formation de documentariste a dû conforter une tendance personnelle à l’empathie. Dans Made in the Usa, sorti en 2001, elle mène une enquête sur la condamnation à mort d’Odell Barnes, exécuté le 1er mars 2000, non pas pour prendre position sur son innocence ou sa culpabilité, mais pour chercher à nous faire réfléchir à un système judiciaire qui accepte la peine capitale. En 2003, Stormy Weather, une fiction, met en scène une femme qui a, dit la réalisatrice, « le fantasme de réparer le monde ». Car si le documentaire raconte ce qui arrive aux autres et la fiction ce qui m’arrive, selon un aphorisme de Godard cité par Sólveig, alors, ce qui est imaginé mérite de contribuer à rendre le monde meilleur.
Mais à bas bruit : les films de Sólveig Anspach travaillent en toute discrétion et, paradoxalement, le burlesque participe de cette pudeur. On rit de la pantomime de Samir imitant la danse du homard pour finir par sourire avec attendrissement. Même si parfois on s’esclaffe (l’otarie dans la baignoire de Queen of Montreuil en 2011), ce n’est jamais contre ce qui nous est raconté, ni en décalé.
Chez cette cinéaste, l’humour, le délire burlesque sont des formes d’élégance, celles que des étrangers peuvent se permettre quand ils sont entre deux mondes : dans l’Effet aquatique, le grutier montreuillois et sa dulcinée sont aussi étonnés que nous devant les paysages arides, sauvages et magnifiques du littoral islandais. Probablement, comme l’a dit Sólveig elle-même, le fait que son père américain, né à Berlin, se soit installé en Normandie après y avoir débarqué, qu’il ait rencontré sa mère islandaise née à Vestmannaeyjar et qu’après avoir vécu aux États-Unis, le couple ait fui le maccarthysme pour revenir s’installer en France, peut-être cela a-t-il permis que ses films racontent « quelque chose de tout ça, se sentir étranger et chercher en quoi l’autre est finalement proche, aussi différent qu’il puisse être ».
Cette vision généreuse du monde, Sólveig Anspach aura su la faire vivre dans ses films, à travers des personnages masculins doux, mais aussi à travers ceux de femmes très différentes : engagée dans Louise Michel la rebelle (2010), ou celle qui, d’effacée qu’elle était, relève progressivement la tête, sans forfanterie, dans Lulu femme nue avec Karin Viard8, qui a aussi interprété la merveilleuse héroïne de Haut les cœurs ! (1999), que nous suivons dans sa lutte, alors qu’un cancer la frappe au moment où elle est enceinte, portant à la fois la vie et la mort dans son corps. Il y a dix-huit ans, Sólveig en avait écrit le scénario depuis la chambre stérile où elle-même était soignée de son cancer, en refusant toute compassion, pour des raisons à la fois d’éthique personnelle et artistique parce que « le recul et l’humour permettent de ne pas sombrer ». Sólveig Anspach nous a quittés l’été dernier, des suites d’une récidive de son cancer, à 54 ans.
L’Effet aquatique est le dernier film espiègle, fraternel, émouvant, doux et drôle d’une cinéaste exigeante. Elle y apparaît une seule fois : dans une grande élégance de mise en scène, Sólveig y interprète le seul personnage désagréable de toute la fiction, celle qui incarne la loi avec raideur, la Présidente du directoire de la piscine. Dans M le maudit (1931), Fritz Lang avait tenu à ce que l’on filme sa propre main tenant le revolver. Certains cinéastes ont une haute idée de leur responsabilité.
Carole Desbarats
Winding Refn au tournant
The Neon Demon, Nicolas Winding Refn, Space Rocket/Vendian/Bold, 2016, 117 minutes
En 2011, Drive, film de commande pour un Nicolas Winding Refn déjà quadragénaire, valait à son réalisateur une reconnaissance internationale et un prix de la mise en scène au Festival de Cannes. Deux ans plus tard, Only God Forgives, projet plus radical tourné à Bangkok, recevait un accueil plus mitigé, peut-être en raison de sa poursuite jusqu’au-boutiste de principes de mise en scène viscéraux et de la méconnaissance de son œuvre par la critique9. Sorti en juin après une nouvelle présentation à Cannes, The Neon Demon pourrait s’appréhender comme l’œuvre décisive du cinéaste, qui poursuit ses recherches formelles, quitte à se perdre dans un hermétisme trop prononcé.
The Neon Demon, avec son héroïne Jesse, interprétée par Elle Fanning, utilise une figure de fiction qui, de James Ellroy (le Dahlia noir, 1987) à David Lynch (Mulholland Drive, 2001), habite les mythologies américaines : la belle jeune fille tout juste arrivée à Los Angeles et prête à tout pour réussir. Mais cette fois-ci, c’est l’industrie de la mode qui est dépeinte, milieu encore plus enclin à corrompre ou détruire celui qui y rentre. On retrouve le style formel de Winding Refn : son travaillé et amplifié, photo attrapant toute la lumière possible, utilisation de flashs, musique électronique à plein volume, jeu sur les couleurs et les spots – le spectateur se sent, pendant le premier tiers du film, immergé dans une boîte de nuit.
Le sens ne passe que par le montage, le découpage, l’enchaînement des plans et l’image, et presque jamais par un scénario, d’une simplicité étrange tant il se résumerait avec aisance. Un contre-récit initiatique, celui d’une fille innocente, superbe et coincée qui, tout en croyant s’endurcir au contact de son nouveau milieu, se verra peut-être dévorée par ceux qu’elle pensait dominer10. Los Angeles s’analyse comme la ville de l’irréalité, de l’artifice et des espoirs déchus par excellence : nous connaissions ses motels, ses collines, ses agences et ses éclairages nocturnes, nous découvrons ici ses mannequins, femmes bioniques pour reprendre leur terme, débarrassant leur peau du sang dans la douche, avec une lumière parme venant se refléter dans la buée.
Jesse ressemble à One-Eye dans le Guerrier silencieux, au conducteur dans Drive, à Julian dans Only God Forgives : des héros quasi anonymes, substituables, sans passé et avec un futur qui dépasse à peine le lendemain. Ils naviguent dans un monde qui ne les accepte que comme condamnés à une lutte permanente pour leur survie dans les grands espaces ou les mégalopoles. La croyance de « NWR » aux vertus d’identification et de radicalité du cinéma de genre l’autorise à varier ses registres : le thriller, l’horreur, le survival, agrémentés par une violence jamais gratuite, motivée par des envies de vengeance ou des sentiments de protection. Dans The Neon Demon, la présence parfois abondante du sang à l’écran, entre le pourpre et le bordeaux, en coulées sur les épidermes, se lit presque comme un retour à l’univers des vampires, impression renforcée par la peau de marbre des actrices, les corps refaits et rigides des mannequins, et le retour d’Elle Fanning, déjà aperçue en jeune fille vampirique dans Twixt (Francis Ford Coppola, 2012).
Le choc, le dégoût ou la fascination troublée devant certaines images et accès de violence n’existent encore une fois que du fait de leur soudaineté et par le choix d’une mise en scène sobre, directe mais sans effets d’artifice, pour les mettre en valeur. Une réalisation bienvenue, et qui témoigne d’une certaine éthique de cinéma.
Winding Refn se perd hélas dans ses influences : les éclairages rouges, roses et bleus du début du film renvoient à Suspiria (1977) de Dario Argento, mais le final ne parvient pas à réellement créer un giallo (thriller horrifique italien), choisissant la satire après la violence. Une scène d’habillage mortuaire emprunte son traitement visuel, son propos et ses éléments choquants au court-métrage Aftermath (1994) de Nacho Cerdà, une référence qui gâche quelque peu la séquence, par ailleurs puissante et évocatrice par son montage. The Neon Demon est meilleur lorsqu’il crée lui-même ses plans mémorables : ceux d’introduction, qui montrent Elle Fanning posant maquillée en adolescente ensanglantée ; ceux des mannequins en sous-vêtements et talons hauts, attendant de défiler ; ceux des soirées et performances que fréquentent les personnages. Leur réalisateur et leurs producteurs croient pourtant au potentiel iconique de leur œuvre, ayant multiplié les bandes-annonces énigmatiques, les premières images chocs et les affiches rappelant celles des séries B des années 1970.
Nous immerger, nous hypnotiser, nous amuser : ces trois buts successifs et peut-être contradictoires transforment The Neon Demon en objet filmique difficile à appréhender. Il déconstruit les images de marque, avec une froideur qui rappelle le Demonlover (2002) d’Olivier Assayas, mais avec une distance qui rend son message trop évident. Il offre un grand rôle à Elle Fanning, mais explore peu le thème des très jeunes mannequins, et de la limite de leurs représentations. Il ouvre des portes inconnues dans le portrait d’un milieu, la mode, mais se trouve vite à court d’idées neuves, relâchant son emprise sur les sens du spectateur.
Il fonctionne peut-être comme l’aboutissement des ambitions de Winding Refn qui avait pourtant carte blanche après Drive. Se rendre à Bangkok, retourner à Los Angeles, travailler les scénarios et les structures des récits pendant des mois, tester différentes musiques : autant de possibilités ouvertes, et dont bénéficient peu de cinéastes de genre aujourd’hui. Cette liberté lui permet d’explorer des personnages esseulés, à la recherche d’un devenir mais sans échappatoire, à interroger les limites du montrable, à alterner émotions sincères et effusions de sang. Bien que son ambition et ses aphorismes puissent agacer11, il reste un cinéaste honnête, qui tente de bâtir une œuvre cohérente en conservant son indépendance et sa radicalité.
Louis Andrieu
Le mainstream à l’œuvre
Dalton Trumbo, Jay Roach, États-Unis, Groundswell Productions/ShivHans Pictures, 2016, 124 minutes
Le film Dalton Trumbo, sorti en France le 27 avril 2016, retrace l’histoire de la chasse aux rouges menée aux États-Unis après la Seconde Guerre mondiale, à travers le parcours du romancier et scénariste Dalton Trumbo, sans doute le plus connu des « dix de Hollywood » mis sur la liste noire pour leurs idées politiques.
Dalton Trumbo est un film biographique, dans lequel on se prête volontiers au jeu des reconnaissances, d’autant plus que le casting est savamment pensé : les amateurs de séries retrouveront Bryan Cranston, le héros de Breaking Bad (2008-2013), dans le rôle-titre, ceux qui apprécient les frères Coen Michael Stuhlbarg, protagoniste de A Serious Man (2010), qui joue ici l’acteur Edward G. Robinson, et l’ogresque John Goodman (Barton Fink en 1991, The Big Lebowski en 1998, O Brother, Where Art Thou ? en 2000) dans le rôle du producteur Frank King, sans oublier Helen Mirren, qui incarne Hedda Hopper, pasionaria de l’anticommunisme. Le film joue aussi sur le parallèle entre images d’archives et images de fiction. Tout cela fait un bon divertissement, malgré quelques longueurs, une mise en scène très lisse et des personnages qui n’évoluent guère… Le réalisateur, Jay Roach, est d’ailleurs un habitué des comédies populaires (Austin Powers en 1997, 1999 et 2002, Mon beau-père et moi en 2000) plutôt que des œuvres historiques ou politiques.
Que la critique de la chasse aux sorcières se fasse à travers un film grand public servi par des acteurs relativement connus et très convaincants est plutôt une bonne chose12. Le cinéma américain ne rechigne pas à s’emparer de son histoire, qu’elle soit récente ou plus ancienne, pour réintégrer ses moments les plus sombres à la geste nationale. Ici, le verdict est sans appel : les agissements du Huac13 sont présentés comme contraires à la tradition américaine de liberté d’expression, et ayant détruit la vie et la carrière d’hommes et de femmes sur la seule base de leurs opinions politiques.
Le film se concentre sur le parcours personnel et professionnel de Trumbo, mais donne également à voir d’autres figures de la galaxie des « dix de Hollywood » : le personnage d’Arlen Hird (joué par l’humoriste Louis C.K.) « condense » ainsi plusieurs figures historiques de scénaristes et dramaturges qui ont figuré sur la liste noire (tels que John Howard Lawson, Albert Maltz ou Lester Cole) et dont les positions politiques étaient plus tranchées que celles de Trumbo.
La politique, justement, est largement absente du film. Lorsque sa fille Niki lui demande ce qu’est le communisme, Trumbo répond en substance que l’on est communiste lorsque l’on partage son repas avec quelqu’un qui n’a rien à manger. Dans le dossier de presse du film, la « vraie » Niki Trumbo déclare que dans les années 1940, être communiste aux États-Unis voulait dire
que l’on était en faveur des syndicats et opposé à Jim Crow [c’est-à-dire à la ségrégation], que l’on se battait pour les droits civiques des Africains-Américains. […] Ça n’avait rien à voir avec la Russie, et tout à voir avec la volonté de rendre meilleur un pays qui était déjà formidable.
Les liens entre communisme et patriotisme aux États-Unis sont complexes – le slogan du secrétaire du Parti, Earl Browder, en 1936, était : « le communisme est l’américanisme du xxe siècle » – et les convictions politiques de Trumbo n’étaient pas d’une absolue radicalité – il a d’ailleurs été qualifié de swimming pool Soviet (« soviétique de piscine »). Néanmoins, il est paradoxal qu’un film sur cette période, marquée par de violents affrontements politiques, qu’il s’agisse de la chasse aux sorcières ou des débuts du mouvement des droits civiques, soit aussi dénué de dimension politique, se concentrant sur le parcours d’un individu, son génie, sa capacité à s’en sortir malgré les obstacles (l’ostracisme, la prison, les difficultés financières) que la société place sur son chemin. Ou peut-être n’est-ce pas paradoxal du tout. Car cette ligne narrative, qui représente ce qu’il y a de plus classique dans le cinéma hollywoodien, réintègre ainsi Dalton Trumbo dans cette grande famille qui l’a exclu et, au-delà du cinéma, dans une nation qui l’a longtemps considéré comme un traître. Sans douleur, ou presque.
Ultime ironie : le film grâce auquel Dalton Trumbo retrouve son nom au générique est Spartacus (1960). Mis en scène, non sans conflits, par Stanley Kubrick, il est tiré d’un roman de Howard Fast, lui aussi communiste, lui aussi mis sur liste noire, lui aussi ayant fait de la prison14. Mais, alors que Fast fait le récit du combat collectif des esclaves pour renverser Rome et construire un monde égalitaire, le film se concentre sur la figure de Spartacus (incarné par Kirk Douglas, également producteur du film et qui ne fut pas pour rien dans cette évolution) et se transforme en ode à la gloire de l’individu exceptionnel, celui qui est capable, par son charisme, de guider les autres et de leur montrer la voie. Un véritable rêve américain…
Alice Béja
Livres
Chronique érotique de l’attente
La Jeune Épouse, Alessandro Baricco, Gallimard, 2016, 224 p., 19, 50 €
L’Italien Alessandro Baricco poursuit sa méditation poétique sur l’acte d’écrire, s’attachant à la fluidité entre le vécu d’un écrivain et l’architecture d’un roman, à ce fil ténu qui perdure au-delà même du temps dévolu à la lecture. En Italie, au début du xxe siècle, le jour de ses 18 ans, comme convenu trois ans auparavant, une jeune fille, dénommée la Jeune Épouse, frappe à la porte de ses futurs beaux-parents et se retrouve à attendre un fiancé qui tarde à revenir. Érotique quand elle se penche sur l’éducation sexuelle de la Jeune Épouse par tous les membres de cette famille déjantée, mystérieuse quand elle suggère les histoires de vie tourmentées des protagonistes, ambiguë quand elle questionne le sentiment d’appartenance, la notion de destin ou la complexité des liens affectifs, la narration glisse imperceptiblement du « je » de la Jeune Épouse à celui de l’écrivain, du « il » du Père à celui de l’employé du supermarché interpellé par le narrateur. Un charme suranné habite cette chronique d’un éveil à la sensualité distillée par un écrivain qui s’interroge sur son métier.
Alessandro Baricco joue de tous les paramètres qui définissent son univers, mais en les resserrant, en les introduisant en phrases tant sibyllines qu’inattendues, souvent au détour d’une scène de séduction, il leur insuffle une résonance autre, emblématique de la présence du narrateur comme acteur à part entière. L’étrange a toujours été l’un des ressorts de son écriture, avec des lieux imaginaires comme, dans Châteaux de la colère15, la petite ville de Quinnipak où, autour d’une femme magnifique et de son époux, toute une communauté insolite s’agite, ou encore avec des personnages équivoques, à l’image des sept hôtes de la pension Almayer dans Océan mer16, arrimés dans ce coin reculé du monde dans l’attente d’un signe du destin.
Tout relève du fantasque dans la riche demeure du fiancé, du cérémonial du petit déjeuner interminable où chacun se rend dans son plus simple appareil aux préparatifs pour la villégiature d’été ou au rituel qui vise à affronter la peur de la nuit car, dans cette famille, depuis cent treize ans, la mort a toujours frappé pendant le sommeil.
Le voyage vers des pays lointains est un élément déterminant. Dans Soie17, Hervé Joncour se rend jusqu’au Japon pour recueillir des œufs de vers à soie ; Novecento18 ne cesse de naviguer sur l’Atlantique, jouant au piano une musique étrange qui retentit dans tous les ports. La Jeune Épouse revient d’Argentine où son père a voulu étendre ses activités agricoles ; le Fils a été envoyé en Angleterre pour trouver de nouveaux débouchés à l’entreprise textile familiale.
La vision de l’amour oscille toujours entre luxure réaliste et idéal romantique. Dans Emmaüs19, quatre garçons amis, catholiques fervents, tous amoureux d’Andre, une jeune fille belle, riche et sensuelle qui distribue aisément ses faveurs, connaissent les affres de la tentation ; une tenancière de maison close détient souvent la clef de l’énigme, comme dans Soie, où elle connaît la véritable identité de l’auteur de la lettre d’amour et de rupture reçue par Hervé Joncour. C’est la Femme élégante dans le bordel où le Père se rend régulièrement qui, à la demande de ce dernier, révèle à la Jeune Épouse des secrets de famille, entre inceste, pouvoir destructeur de la beauté des seins, refus de la féminité, abstinence ou passion féroce.
Alessandro Baricco inscrit au cœur de ses romans la posture de l’artiste, musicien dans Novecento : pianiste, peintre dans Océan mer et surtout écrivain. Dans Mr Gwyn20, le héros, auteur à succès, renonce à publier pour concevoir dans un studio, sur fond de musique, éclairé par une seule ampoule, le portrait d’anonymes qui posent pour lui ; son assistante Rebecca découvre, après sa disparition, son dernier manuscrit, Trois fois dès l’aube21, recueil de nouvelles écrit et publié par Baricco, qui se met ainsi indirectement en scène.
Dans la Jeune Épouse, au contraire, il n’hésite plus à recourir à la première personne du singulier pour exprimer les difficultés qu’il rencontre dans l’exercice de son métier, sa conception de la littérature, le retentissement des événements qui ponctuent sa vie d’homme sur le roman en devenir et inversement. À l’angoisse du romancier de ne plus pouvoir écrire et de disparaître font écho toutes les peurs qui agitent les personnages de la Jeune Épouse et l’omniprésence de la mort ou de sa perspective, du suicide du père de la Jeune Épouse au décès du Père et du père du Père. L’incertitude, quant à ce qui a pu influer sur la conception du roman, renvoie aux doutes sur la maternité et la filiation des héros. Ces derniers sont d’ailleurs simplement désignés par leur position supposée dans la généalogie, le Père, la Mère, la Fille, le Fils, l’Oncle ; seuls se voient dotés d’un nom ceux qui peuvent être définis par un métier, le majordome, Modesto, le médecin, Dr Acerbi, ou le directeur commercial de l’entreprise du Père, sieur Comandini.
Les efforts désordonnés du narrateur pour contrôler ses dérapages dans la vie quotidienne accompagnent les errements des héros. Aux moments d’hésitation et d’épuisement qui affectent son travail, à la douleur qui les accompagne parfois, mais aussi à la volupté, à la jouissance même qui en découlent souvent, répondent les rites de l’initiation sexuelle plurielle de la Jeune Épouse. La liberté absolue avec laquelle le romancier se dévoile est en symbiose avec l’expression flamboyante, sans pudeur aucune, des moments érotiques vécus ou évoqués par les héros. L’apprentissage délicat de l’écriture est mis en parallèle avec celui tout aussi subtil de la sensualité. L’obstination du narrateur à vouloir achever le roman en cours est à l’image de l’obligation pour la Jeune Épouse de croire en l’arrivée imminente de son fiancé. Le narrateur reconnaît écrire sur le sexe parce qu’il veut mettre son talent à l’épreuve tout comme la Jeune Épouse s’abandonne à toutes les formes de pulsion pour approcher sa vérité.
La dépression, la solitude, la violence envers son psychanalyste n’ébranlent pas plus fondamentalement le narrateur que les expériences sexuelles, y compris son travail de prostituée dans le bordel où elle s’est réfugiée, n’entament la pureté de la Jeune Épouse : le Fils peut revenir.
Sylvie Bressler
Des femmes et une ville
L’amie prodigieuse. Enfance, adolescence, Elena Ferrante, Gallimard, coll. « Folio », 2016 (première parution 2014) 448 p., 8, 20 €. L’amie prodigieuse II. Le nouveau nom, Elena Ferrante, Gallimard, coll. « Du monde entier », 2016, 554 p., 23, 50 €
En janvier 2016, Ettore Scola est mort. Il est l’auteur de Nous nous sommes tant aimés (1974) et d’Une journée particulière (1977). Deux films qui semblent antagonistes dans leur manière de mettre en scène l’histoire de l’Italie : dans le premier, on suit le parcours de trois amis sur plusieurs décennies. La caméra nous fait traverser le temps, de la Résistance aux années 1970, et les lieux, des forêts enneigées, refuges des partisans, à la luxueuse villa que Gianni voudrait cacher à ses deux amis d’antan, Nicola et Antonio. Le second est un huis clos qui se déroule sur une seule journée, le 8 mai 1938, celle de la rencontre entre Hitler et Mussolini. Un homme et une femme se retrouvent pratiquement seuls dans une résidence populaire. Elle est fasciste, fascinée par le Duce, lui est homosexuel et attend d’être déporté.
Deux manières de présenter l’histoire à travers les parcours de personnages singuliers, à travers la façon dont, entre eux, des liens se tissent et se défont. Comme Scola, Marco Tullio Giordana a donné sa vision de l’histoire italienne dans Nos meilleures années (2003), une véritable saga (le film, initialement prévu pour la télévision, dure près de six heures) sur la génération 68. La tétralogie d’Elena Ferrante, l’Amie prodigieuse, dont le deuxième tome est sorti récemment en français, peut se targuer d’une semblable ambition. Si elle demeure plus proche de l’intime que du social, elle n’en livre pas moins une vision de l’évolution de l’Italie à travers la vie, ou plutôt la relation, entre deux femmes, Lila (surnom de Raffaela Cerullo) et Elena (la narratrice, Elena Greco), qui vivent dans un quartier populaire de Naples.
Les deux premiers tomes sont les plus intimes, ils suivent Lila – l’impétueuse, la géniale, la fantasque – et Elena, sérieuse, appliquée, masquant son ambition derrière sa modestie, de l’enfance à l’âge adulte. Dans le Nouveau Nom, Lila se marie, a un enfant, quitte son mari – un commerçant du quartier qui lui avait permis de sortir de la pauvreté et d’aider sa famille – et se retrouve, usée, fatiguée, à travailler dans une usine de saucisses. Elena, elle, poursuit ses études, soutenue par ses enseignantes malgré les réticences de ses parents, et publie son premier roman. Qui est l’amie prodigieuse de l’autre ? C’est la question, jamais résolue, qui parcourt les romans d’Elena Ferrante, un pseudonyme pour une auteure qui a rencontré un succès international (dans les pays anglophones bien plus qu’en France, d’ailleurs). Le style est simple, la priorité est donnée aux intrigues qui se déploient et se croisent à la manière d’un roman du xixe siècle. Le romanesque, ici, est assumé. Les deux jeunes femmes sont prises dans des histoires d’amour, de famille et de pouvoir, entre les Solara, mafieux locaux qui prennent sous leur coupe le mari de Lila, trahison qu’elle ne pardonnera pas, et les Sarratore, le père, qui se veut poète, et le fils, qui pose en révolutionnaire et fascine Elena.
Chez Scola et Tullio Giordana, les héros sont des hommes, dont les engagements politiques et amoureux portent en eux le destin de l’Italie, du combat contre l’injustice à la trahison de l’embourgeoisement, de l’espoir de révolution à la tentation de la violence. Elena Ferrante fait des femmes les héroïnes de sa saga, des femmes et une ville, Naples, qui les enferme, les malmène, sans qu’elles parviennent jamais à s’en détacher complètement. Lila cherche à s’y enfoncer pour mieux s’y perdre, Elena à en partir. Mais elle finit toujours par y retourner, attirée par le mystère que son amie continue à représenter pour elle autant que par les ruelles du quartier qu’elle voudrait tant haïr.
Alice Béja
L’Europe et la poésie
Une vie écrite, Eduardo Lourenço, Édition établie par Luísa Braz de Oliveira. Traduit du portugais par Annie de Faria et Anne-Marie Quint. Gallimard, 2015, 176 p., 12, 50 €
Cette anthologie est une initiative très juste, dédiée par l’auteur à sa femme, Annie Salomon de Faria, pour rappeler son rôle de merveilleuse traductrice, comme le confirme une part significative des textes qui constituent ce volume.
La sélection de Luísa Braz de Oliveira concerne l’Europe et la poésie. Elle permet de situer l’essayiste dans le mouvement d’ouverture cosmopolite de la fin du xixe siècle (Eça de Queiroz et Antero de Quental), actualisé par les modernistes du début du xxe siècle d’Orpheu (Fernando Pessoa, Almada Negreiros, Mário de Sá-Carneiro et Amadeo de Souza-Cardoso). L’insaisissable interrogateur de mythes qu’est Eduardo Lourenço a su rendre compte de la part d’implicite des cultures lusophones tout en restant attentif à leur diversité. On peut se rappeler des controverses suscitées par la publication dans les années 1970 de ses essais sur Fernando Pessoa, irréductibles à une lecture unilatérale de Mensagem22 ou à une lecture psychanalytique des textes publiés sous hétéronymes. Et quelle a été la trouvaille ?
Il a été suffisant de lire ce qui est à la poésie pour découvrir la sérieuse comédie des hétéronymes, c’est-à-dire l’intrinsèque intertextualité.
Eduardo Lourenço a souvent été accusé, à tort, de ne pas avoir une œuvre systématique. Le titre de cette anthologie nous renvoie à Michel de Montaigne et au genre des essais.
Il n’y a pas d’essais heureux. En son essence, c’est écrire sur le désastre personnel ou trans-personnel. Pour être plus juste, on peut dire que c’est une stratégie naturelle des époques calamiteuses, comme celle de Montaigne précisément quand deux ordres de certitudes opposées et également impérieuses exigent le sacrifice de l’intellect et de la volonté.
Montaigne est une référence centrale de l’ouvrage :
Il n’ignorait rien du vieux combat entre l’âme de vocation éternelle et le corps avec un destin mortel, ou encore plus métaphysiquement, les liens sombres entre temps et éternité.
Pour Lourenço, Montaigne a créé la première phénoménologie spontanée de l’homme comme temps. C’est ainsi qu’il a donné corps à la littérature elle-même, aussi bien qu’à la critique, « l’exercice sans vraie matière ». Comme Montaigne, Lourenço a suivi les divers chemins de l’incertitude qui permettent des intuitions fondamentales.
À propos de l’Europe, le penseur a exprimé deux préoccupations fondamentales : le besoin d’une conscience européenne, qui peut être un facteur de paix, de développement, de cohésion et de diversité culturelle, et l’urgence d’une volonté politique capable de combattre les égoïsmes nationaux, responsables des terribles et tragiques guerres civiles européennes. L’esprit européen qui s’affirme très tôt chez l’auteur le conduit à critiquer la logique bureaucratique ou purement utilitariste de l’Europe :
Une Europe privée de liaisons avec les valeurs spirituelles qu’elle a créées, indifférente à son héritage et à sa richesse culturelle ne serait plus qu’un Disneyland pour notre pseudo-enfance d’Européens.
Il s’agit de comprendre que la pensée et la volonté doivent être au service d’une culture démocratique, ouverte, pluraliste, avec des pouvoirs limités, et où prévalent les valeurs de paix et de justice.
Il est heureux de rencontrer un philosophe qui ose mettre la réflexion et la poésie en confrontation et en dialogue, tel Camoëns, Antero et Pessoa. Et on comprend que l’essai soit son genre littéraire de prédilection, puisqu’il écrit au nom d’une incorrigible liberté d’esprit.
Guilherme d’Oliveira Martins
La mort sur le vif
Un temps pour se séparer. (Notes sur Robert Capa), Sébastien Smirou, Hélium, coll. « Constellation », 2016, 160 p., 13, 90 €
Ce livre remarquable est un objet littéraire non identifié, difficile à ranger dans un genre défini. C’est d’abord le journal de Sébastien Smirou, poète, qui se lance sur les traces de Robert Capa pour répondre à la question qui le taraude : pourquoi Capa n’a-t-il photographié que la mort dans les guerres et jamais les camps de la mort à leur libération ? L’ouvrage tente ainsi de saisir la mort sur le vif.
C’est aussi une fiction psychanalytique dans laquelle l’auteur, également psychanalyste, se glisse dans la peau de Capa pour expliquer la trajectoire de cet homme voué à un destin exceptionnel du seul fait d’être né « coiffé » (avec un morceau de membrane fœtale sur la tête) et qu’il a réalisé en devenant un photographe de génie et un séducteur irrésistible.
C’est encore un essai sur la photographie qui regarde la mort en face par « l’embouchure de l’œil » sur laquelle Capa colle son Contax. Capa prend le risque de se « faire trouer la peau » et de s’agripper à la mort par les yeux pour ne pas la perdre et éviter sa chute hors du monde.
Mais ce livre représente surtout pour son auteur un exercice auto-analytique. Sébastien Smirou revendique de « rester l’autre pour être [s]oi-même ». Il tente d’offrir à Robert Capa une mort vivable et de s’envelopper dans son corps pour poursuivre une écriture de soi « qui ne reste pas lettre morte ». Sébastien Smirou est « psychiquement en guerre » (contre les initiales de son nom), à force de « se sentir viscéralement juif, et peut-être même plus juif que d’autres, pour compenser l’angoisse de ne pas l’être entièrement ».
C’est enfin un ouvrage sur les enfants malades d’une imparfaite séparation qui tente de comprendre comment un bébé peut avoir fait l’expérience de la mort dans l’épreuve de la séparation d’avec sa mère. Sa vie durant, Capa retournera au-devant de la catastrophe, rejouera l’imminence de la menace et en reviendra, selon une sorte de « traumatophilie » qu’il trouve à satisfaire sur tous les théâtres de guerre.
Et comme « on ne peut pas, en photographie, être à la fois celui qui meurt et le vivant qui se regarde mourir », il faut plutôt envisager la photographie comme donnant « le sentiment que la vie vaut d’être vécue, ne serait-ce que pour tenter de faire l’expérience de sa perte ».
Corinne Ehrenberg
Écrire les plaies
Les preuves de l’existence de l’homme. Pourquoi je lis Rigodon de Louis-Ferdinand Céline, Alain Jugnon, Le Feu Sacré éditions, coll. « Les Feux Follets », 2015, 88 p., 7, 50 €
Certains s’étonneront de voir le philosophe et écrivain Alain Jugnon dans les pas de Céline. Mais le premier a le mérite de ne pas suivre les voies trop rectilignes d’un bien pensé qui veut en finir avec Céline « ce scribouillard, ce banni, ce collabo, cet olibrius » (p. 37). Avec Rigodon, comme l’écrit l’essayiste, l’auteur fait le coup de Zarathoustra « qui lance la grosse caisse et toute une odyssée : riri-gogo-dondon ». Odyssée, non de l’espace, mais de l’histoire. Si bien qu’en apostat, Jugnon annonce : « Rigodon est une bible pour la fin des temps. »
Néanmoins, affirmer que l’auteur pousse le bouchon trop loin serait une erreur.
« Céline chauffé à l’anti-religion va écrire son dernier roman d’une seule traite en mille nuits et puis tomber mort en traçant au stylo le mot “exister” », rappelle Jugnon. Et il précise que ce livre reste « ce que les années 2000 nous promettent en termes de mort ».
Céline n’est pas un philosophe inconséquent, mais un poète démoniaque qui met le feu où ça brûle déjà. Et pour justifier son choix, Jugnon offre, à juste titre, pour compagnonnage à l’auteur de Rigodon : Nietzsche, Proust, Kafka, Deleuze, Artaud, Daumal, Pasolini. Preuve que dans le livre – où il prend le nom de Dionysos – la valeur du brame célinien est à la hauteur de ses œuvres et de son drame final. L’auteur énonce des vérités « pratiques », des rapports qui existent entre des principes premiers et les vérités dites secondaires dont les philosophes se repaissent. Céline, à l’inverse, les casse ; il écrit les plaies, les bosses, les croûtes ; il parle comme Artaud de « la viande » avec ses odeurs et ses miasmes ; il ramène aux corps. Cela ne fait pas un humanisme, mais ça interroge.
Céline fait vivre le mythe non en âme, mais en chair et en os. Le mythe est parfois puant mais cela décoiffe et ramène, loin du marbre, à la prise de joie d’être humain. L’auteur, comme Pasolini plus tard, nique la mort et a payé le prix pour ça. « Bien fait pour lui », pensent certains. Mais Céline comme Pasolini – et dans des expériences bien divergentes – auront transformé l’humanisme en ce que Jugnon nomme « hommisme ». Et l’essayiste d’ajouter : « L’humanité est morte, vive l’hommanité ! »
Refuser de lire les œuvres de fiction « déclassées » de l’auteur (Normance, Nord et bien sûr Rigodon), c’est refuser ce « décrochement » philosophique et la puissance d’une œuvre au nom d’un jugement moral sur son auteur. Qu’on le veuille ou non, Céline demeure un poète majeur et non seulement celui de Mort à crédit et de Voyage au bout de la nuit. Rigodon, bien au-delà de la mort, appelle non à une rédemption, mais à une résurrection très particulière, une fois que « plus rien n’existe », sans pour autant parler d’apocalypse – l’auteur est plus près de Beckett que des intégristes. Celui qui, comme Novarina le dit, « avait mal à ses animaux », n’aura écrit que pour eux, nos semblables, ses frères. Jugnon rappelle qu’il n’est pas le seul : Deleuze écrivait ses livres pour les animaux…
Rigodon demeure le texte moteur qui porte le virus mortel aux langages totalitaires. Le livre construit le « momo » qu’est Céline en accélérateur de l’histoire et de sa fin. Jugnon a compris que la dynamique reste omniprésente dans le livre. Elle permet de rejeter la pensée qui enferme, retient. L’écriture célinienne extrait la philosophie du contrôle mental qui enlève la vie. Et c’est de facto ce qu’on ne lui pardonne pas. Céline invente une autre impulsion, une autre direction à la pensée que celles de diverses idéologies totalitaires – d’où l’habile et probant rapprochement de Jugnon entre Céline et Nietzsche. Chez les deux, la pensée prend un caractère débridé. Le désir de force libre de l’être traverse de telles œuvres.
Le feu de l’intensité montre que Céline (même s’il a fricoté bêtement avec l’occupant) était toujours prêt à en découdre avec le discours totalitaire. Rigodon le défait au plus haut point. Et même si le livre se termine tragiquement, il prouve que le poète peut porter et venir à bout d’une philosophie de l’histoire : celle qui réifie et donne le change au lieu de la transformer et de donner du change au monde. Son « geste » créateur veut la liberté contre Dieu et l’ardeur pour sommer, et parfois assommer, les concepts jusqu’à les retirer de leur immobile splendeur. Le corps en ses désirs semble marcher en avant de lui-même, dans une écriture qui éclabousse dont Céline en parfait créateur retirait l’écume, comme on retirait jadis la peau sur le lait. Qu’importe si la mort fut au bout du chemin. Il était mort avant.
Jean-Paul Gavard-Perret
Déshérence du nomadisme
Une épopée tribale en Iran. Les Bakhtyâri, Jean-Pierre Digard, Cnrs Éditions, 2015, 428 p., 26 €
Oublié au tournant des xxe et xxie siècles, le fait tribal au Moyen-Orient, que l’on annonçait dissous par la sédentarisation, l’exode rural et la scolarisation depuis les années 1970, fait un retour critique inattendu. La curiosité que suscitent ces sociétés est liée aux interventions militaires en Afghanistan et en Irak, accompagnées d’instrumentalisation des allégeances tribales, et à la violence intercommunautaire qu’elles y ont développée.
L’épopée haute en couleur, abondamment illustrée et suivie d’un apparat critique d’une richesse rare dans l’édition française, que Jean-Pierre Digard consacre aux Bakhtyâri du Zagros méridional s’inscrit dans ces redécouvertes actuelles. Nourrie d’un demi-siècle de familiarité de son auteur avec la société bakhtyâri, elle révèle aussi, loin des clichés sur l’archaïsme ou l’intemporalité supposés du nomadisme, les enjeux de l’interaction entre l’État et la tribu, ainsi que les capacités d’adaptation et de réinvention des tribus face aux changements climatique, socio-économique, écologique et politique en Iran.
L’ouvrage s’ouvre sur l’adoption du grand nomadisme pastoral, du xie au xiiie siècle, par de multiples groupes tribaux que réunit la pratique du lor, langue iranienne occidentale. Leur organisation en une tribu unique, aux xviie et xviiie siècles, répond au besoin d’éleveurs nomades d’élargir leur espace et de coordonner leurs mouvements… jusqu’à l’adoption, au xixe siècle, de la chefferie centralisée des ilkhan, qui développèrent un système foncier partagé entre l’espace collectif voué au pastoralisme et des aires agricoles privatives aux mains des lignées de chefs. Ces ilkhan rivalisèrent parfois avec l’État, tout en constituant un pilier du système politique persan.
L’histoire des interactions entre l’État et la tribu des Bakhtyâri au xxe siècle connaît trois moments : la détribalisation menée par Rezâ Shâh Pahlavi (1925-1941) ; la nationalisation des terres pastorales par Mohammad Rezâ (1941-1979) ; l’intensification de la sédentarisation par la République islamique depuis 1979. Après la révolution, l’exode rural touche toutes les couches tribales intermédiaires, suivant le mot d’ordre de « doublement de la production agricole par doublement de la surface agricole ». L’Iran devient un pays à dominance urbaine et les mutations imprimées aux paysages du Zagros méridional prennent un caractère irréversible.
Dans cette ethnologie nourrie de géographie et d’histoire, chaque segment étudié à l’intérieur de la tribu se trouve décrit comme un microcosme de la société iranienne dans son ensemble. Une écologie du pouvoir se dessine avec la mise en perspective historique de l’autorité du chef, dont la fonction consiste à coordonner les déplacements de la société nomade dans son entier, hommes et troupeaux, et à arbitrer les inévitables conflits « que la nomadisation faisait naître de la pression sur les itinéraires, les pâturages et les points d’eau ». Les lignages de khan, solidifiés avec la lente reconstruction de l’État persan au xixe siècle, par le soutien britannique et les revenus du pétrole au début du xxe siècle, se construisent en classe sociale antagoniste de celle des lor ou simples nomades.
Le lecteur suit la transformation de l’autorité au sein de la tribu, au fur et à mesure des changements de fonction imprimés à cette dernière par un État de plus en plus interventionniste. Il voit l’élimination des ilkhan par Rezâ Shâh favoriser, un temps, l’autorité de chefs de rang intermédiaire, les kalantar et les kadkhoda. Ces derniers se bureaucratisent avec l’imposition de « lettres de créance », des patentes qui font d’eux un rouage de la monarchie : beaucoup seront pendus, au printemps 1979, comme agents de la police du chah. À partir de la guerre Iran-Irak de 1980-1988, nombre de jeunes Bakhtyâri exclus du pouvoir tribal vont aussi se couler dans le moule islamique, voire s’engager dans les unités combattantes du front, en particulier les milices basiji, pour achever de secouer le joug de leurs aînés.
La déshérence du nomadisme, sous la pression depuis la fin du xixe siècle d’une succession de guerres et d’interventions de grandes puissances, a fortement aggravé la conflictualité du monde tribal moyen-oriental. Inversement, l’État iranien, dont l’action est patiemment reconstituée, est ici loin d’apparaître comme un bloc indistinct. La République islamique, en particulier, étale ses contradictions, entretenues par la diversité institutionnelle qui la caractérise de plus en plus. Le lecteur se voit convié aux débats entre le personnel local de l’Organisation des affaires tribales, qui travaille au plus près des besoins des nomades, les technocrates du ministère de l’Agriculture, que leur pragmatisme fait passer à Téhéran pour réactionnaires, et les jeunes idéologues de la Croisade pour la reconstruction aux yeux desquels, dans une nouvelle interprétation approximative des textes, la terre appartient à ceux qui la cultivent. Pour cette ambitieuse somme, le nom d’épopée n’est en rien usurpé.
Stéphane Dudoignon*
Les révolutions arabes
The Arab Uprisings : Transforming and Challenging the State Power, Eberhard Kienle et Nadine Sika (sous la dir. de), Londres, I.B. Tauris, 2015, 288 p., 99 $. Authoritarianism in the Middle East: Before and After the Arab Uprisings, Jülide Karakoç (sous la dir. de), New York, Palgrave/MacMillan, 2015, 204 p., 95 $. The Arab Spring Five Years Later. Volume 1 : Towards Greater Inclusiveness. Volume 2 : Case Studies, Hafez Ghanem (sous la dir. de), Washington DC, Brookings Institute, 200 et 453 p., 32 et 36 $
L’optimisme suscité en 2011 par les contestations révolutionnaires, au cours desquelles des sociétés entières exprimaient leur volonté d’intégrer la cité démocratique, a indéniablement laissé place à une profonde inquiétude quant à l’avenir du monde arabe. Si la Tunisie, par ailleurs théâtre d’une violence chronique, connaît une expérience de démocratisation unique dans la région, il n’en va de même de l’Égypte où l’on observe la consolidation d’un régime autoritaire nettement plus répressif que celui de Moubarak. La Libye, le Yémen et surtout la Syrie avec, dans son sillage, l’Irak, sont livrés à une violence et à une fragmentation territoriale menaçant l’existence même de ces sociétés.
Doit-on, pour autant, effacer le « moment 2011 » des annales historiques, ou le réduire à une simple parenthèse ? Trois ouvrages collectifs ambitionnent de répondre tout en nuances à cette question24. Le premier précise que les contestations de 2011 étaient profondément ancrées dans un espace-temps propre, mais avaient également une portée universelle. En guise de rappel historique, il dresse d’abord un portrait des pouvoirs et sociétés dans le monde arabe d’avant les révolutions. Dans une démarche qu’on définira comme tocquevillienne, l’ouvrage montre combien les régimes vieillissants de Ben Ali et de Moubarak, qui étaient incapables de comprendre, encore moins de surmonter, leurs contradictions structurelles, avaient eux-mêmes largement préparé le terrain pour un changement radical. Au-delà de ce facteur lourd, il convient aussi de prendre en compte la gestion pathétique de la crise par les deux raïs, laquelle ne pouvait qu’accélérer le processus révolutionnaire en Tunisie et en Égypte. La vague contestataire, déclenchée d’abord dans ces deux pays centralisés de longue date, se propage dans un second temps à Bahreïn, au Yémen, à la Libye et à la Syrie, entités d’une construction récente et d’une texture sociale, politique, tribale, confessionnelle et territoriale infiniment plus complexe et hétérogène.
L’ouvrage déplace ensuite sa focale vers une histoire-monde : si les trajectoires post-2011 de ces derniers pays, marquées par de multiples fractures que les contestations ont accentuées, leur sont spécifiques, il n’en va pas de même des configurations révolutionnaires qui se produisent à une « échelle continentale ». La comparaison avec le moment 1848 en Europe, proposée à la suite de plusieurs autres études, apporte alors de nombreuses clefs explicatives. Elle permet d’élaborer une sociologie historique du fait révolutionnaire comme pleinement universel, y compris dans des ruses de l’histoire qui révèlent un sens de l’événement exactement opposé aux aspirations initiales de ses acteurs. Comment ne pas penser ici, en effet, aux analyses de Marx selon lesquelles « à l’exception de quelques rares chapitres, chaque période importante des annales de la révolution de 1848 à 1849 a pour titre : Défaite de la révolution ». Dans un contexte plus dramatique, celui monde arabe après 2011, la crise révolutionnaire débouche sur la désintégration des sociétés ou sur un nouvel autoritarisme, que les contestations démocratiques des débuts voulaient précisément prévenir.
Le volume qui accorde une importance spécifique à l’économie politique du monde arabe d’avant et d’après 2011 prend aussi en compte l’évolution de l’Algérie et des monarchies arabes, largement « épargnées » par les bouleversements révolutionnaires. Les analyses comparatives qu’il offre, d’une part, des pouvoirs jordanien et marocain qui, face aux mobilisations plus ou moins massives, surent réactiver leurs réseaux de clientèle et de loyauté et introduire, souvent à la hâte, des « réformes » constitutionnelles tout en préservant l’essentiel de leurs structures de pouvoir, et, d’autre part, des « républiques » arabes aux allures dynastiques qui sombrèrent dans la guerre civile, s’avèrent d’une grande richesse pour comprendre le fait politique dans le monde arabe des années 2010.
Le deuxième ouvrage, préparé par des chercheurs issus de la Turquie, est également placé sous le signe de comparaison, mais porte pour l’essentiel sur l’autoritarisme. Après un chapitre théorique consacré à ce concept, l’ouvrage prend acte des transformations majeures enclenchées par les contestations de 2011, mais, rapport annuel de 2014 de la Freedom House à l’appui, rappelle aussi que le Moyen-Orient demeure la région la plus répressive des libertés publiques au monde. Pour expliquer ce fait, l’ouvrage analyse l’autoritarisme au Moyen-Orient dans une perspective spatiale élargie au-delà du monde arabe. Le règne de l’Akp en Turquie (et « le gouvernement des jurisconsultes » en Iran, qui n’est pas pris en compte par les auteurs) montrent en effet que l’autoritarisme ne se limite pas aux pays arabes de la région et peut tantôt prendre la forme de la tutelle du système par un corps non élu, tantôt se reproduire dans la durée par des élections du type plébiscitaire. Les auteurs soulignent également la nécessité d’aller au-delà de la temporalité prérévolutionnaire et révolutionnaire de 2010-2011 pour interroger le processus d’élaboration d’une culture politique transcendant les frontières de chaque pays. Une telle approche multi-variante, qui ne saurait faire l’économie d’une réflexion sur l’interdépendance des champs religieux et politique, permet de définir l’autoritarisme tout à la fois comme une formation historique, un dispositif et une doctrine sécuritaires, et un ensemble de rapports de pouvoir capables de se reconfigurer constamment pour mieux répondre à de nouvelles contraintes ou mettre à leur profit de nouvelles opportunités. L’une des contributions de l’ouvrage à la littérature sur le Moyen-Orient réside dans son choix de prendre les questions du genre et des politiques familiales comme des entrées explicatives de l’autoritarisme dans la région. Le volume, qui consacre également un chapitre aux impacts des contestations révolutionnaires arabes sur les acteurs kurdes et plus généralement à la construction d’une entité kurde de fait autonome en Syrie, se conclut sur la nécessité de prendre la « sécurité humaine » comme l’un des indicateurs majeurs de sortie du régime autoritaire.
Le troisième ouvrage, dirigé par le président de la section Moyen-Orient-Afrique du Nord de la Banque mondiale, a le mérite de présenter un ensemble de travaux de spécialistes japonais, qui sont souvent peu connus du grand public, mais aussi de la communauté de chercheurs. L’autre particularité de ces deux volumes réside dans leur insistance sur les causes économiques dans le déclenchement des contestations révolutionnaires, ainsi que sur la faiblesse du tissu institutionnel, aussi bien public que privé, dans le monde d’arabe d’avant et d’après 2011. Enquêtes et sondages d’opinion à l’appui, les auteurs soulignent, en effet, que les considérations d’ordre politique, et a fortiori religieux, intervinrent peu dans les mobilisations révolutionnaires. Commentant avec intelligence une série de données macroéconomiques, ils suggèrent, d’une part, que les économies arabes témoignèrent d’une véritable croissance au cours des années 1990-2000, qui permit la formation des classes moyennes y compris dans les pays les plus périphériques comme le Yémen, mais que, d’autre part, cette croissance ne manqua pas d’aggraver les inégalités entre les catégories socioprofessionnelles, les générations, les genres et les régions. De même, cette croissance ne suffit pas à enrayer le processus de marginalisation des pays arabes sur la scène mondiale. Bien au contraire :
La comparaison avec la Chine est […] terrible : en 1980, le Pib par tête de l’Égypte était sept fois supérieur à celui de la Chine, alors qu’il lui est désormais inférieur de 10 % en parités de pouvoir d’achat. Aujourd’hui, le Pib par tête du Yémen représente un tiers de celui de la Chine. Il est difficile de croire qu’en 1990, le Yémen avait un Pib par tête plus de deux fois plus important que celui de la Chine.
Hamit Bozarslan
Contre la propagande russe
Le rapport Nemtsov. Poutine et la guerre, Collectif, Traduit du russe par Polina Petrouchina, Préface de Marie Mendras, Postface de Michel Eltchaninoff, Solin/Actes Sud, 2016, 176 p., 17 €
Le Rapport Nemtsov, publié en Russie le 12 mai 2015, est implacable. Le gouvernement russe est bien à l’initiative de la guerre russo-ukrainienne. Il est responsable pour la seule année 2014 de plusieurs centaines de décès de soldats russes sur le sol ukrainien, de plusieurs milliers de morts ukrainiens (soldats et victimes civiles réunies), de plusieurs centaines de milliers de personnes déplacées et d’une crise humanitaire sans précédent en Europe orientale. Boris Nemtsov, ancien vice-premier ministre du gouvernement russe à l’époque de la présidence de Boris Eltsine en 1996-1998, n’a pas eu le temps de publier la masse de documents qu’il avait rassemblés avec quelques membres de son parti d’opposition Parnas. Le 27 février 2015, à la veille d’une grande manifestation contre la guerre qu’il préparait à Moscou, il a été assassiné à quelques mètres du Kremlin. Mais Ilia Iashine, son plus proche collaborateur, est parvenu à rassembler toutes les preuves accumulées par Nemtsov et a pu les publier, d’abord en langue russe et aujourd’hui en traduction française, grâce aux éditions Actes Sud et à plusieurs associations comme InformNapalm, Ukraine Action, Russie-Libertés et Groupe de résistance aux répressions en Russie (Grrr).
Lors de la présentation de ce rapport à l’Assemblée nationale, le 23 juin 2015, Ilia Iashine a affirmé qu’il disposait de toutes les preuves selon lesquelles les conquêtes territoriales des séparatistes ukrainiens dans le Donbass ont été menées avec le soutien militaire russe.
Nous n’avons publié que les informations que nous avons pu vérifier, mais il est bien évident que le nombre de soldats russes décédés en Ukraine se compte en milliers et non en centaines de cas.
En ce qui concerne la Crimée, Poutine a reconnu lui-même, en mars 2015, avoir décidé de son propre chef l’annexion de la presqu’île dès le 20 février 201425. Le rapport Nemtsov présente des photos et des témoignages irréfutables sur le fait que plusieurs centaines de soldats russes sont morts en Ukraine en raison de cette guerre. Boris Nemtsov a rencontré personnellement les veuves des soldats russes décédés en Ukraine. Il a pu mesurer la pression dont celles-ci étaient victimes de la part des autorités afin qu’elles ne révèlent à personne que leurs époux étaient morts en Ukraine à la suite de leur mobilisation secrète par l’armée russe.
Le rapport montre le fonctionnement de la propagande officielle de l’État russe pour cacher cette vérité à sa propre population et au monde entier. Il explique aussi comment les républiques autoproclamées de Donetsk et de Luhansk sont armées et dirigées par le Kremlin. Avant même la publication des conclusions de l’enquête néerlandaise sur le crash de l’avion Mh 17 en juillet 2014 ayant fait 298 victimes, il révèle que l’avion malaisien avait été abattu par un missile Buk tiré depuis une zone contrôlée par les rebelles pro-Russes, dans l’est de l’Ukraine26. Le rapport parvient également à chiffrer, à hauteur d’un milliard de dollars, le budget mis en place en 2014 par le Kremlin pour faire la guerre à l’Ukraine. Pour Boris Nemtsov, la principale raison de cette guerre fut de faire monter la cote de popularité de Poutine, largement entamée par les manifestations de 2012. Le président russe souffle sur les braises du ressentiment de millions de Russes de plus en plus accablés par le fait que la sortie du communisme ne conduit pas automatiquement à la vie rêvée de l’eldorado capitaliste. En annexant la Crimée, il fait croire aux Russes qu’ils retrouvent le chemin de la grandeur et du respect international. Mais, comme l’explique parfaitement Michel Eltchaninoff dans sa postface au Rapport, ce contrat entre le président et sa population est à double tranchant. En effet, simultanément, les médias occidentaux expliquent que la quasi-totalité des pays de l’Onu et l’ensemble des pays membres de l’Union européenne condamnent la Russie pour son annexion de la Crimée. Il produit donc une permanente fuite en avant. Le régime doit sans cesse inventer de nouveaux mirages capables d’assurer à sa population qu’il dit bien vrai, que la nation autrefois humiliée se relève aujourd’hui et dicte ses conditions au monde.
Ce cycle tragique de poker menteur a commencé avec l’invasion de la Tchétchénie en 2000, au moment où Poutine accède au pouvoir. Il s’est poursuivi en Abkhazie et en Ossétie en 200827. Après la Crimée et le Donbass (plus de 9 000 morts et 1, 5 million de déplacés en avril 2016), il s’est prolongé en septembre 2015 en Syrie, ce qui a contribué à provoquer une vague de plusieurs centaines de milliers de migrants vers l’Europe, alimentant puissamment les populismes en Europe. Il se joue aujourd’hui entre la Russie et la Turquie, pays membre de l’Otan, et plus précisément dans le Haut-Karabakh, région disputée entre l’Arménie, alliée de Moscou, et l’Azerbaïdjan, soutenue par Istanbul.
Le danger que représente Poutine pour la paix en Europe est reconnu par un grand nombre d’experts indépendants et de personnalités politiques. Marie Mendras, l’une des meilleures spécialistes en France du Kremlin, écrit dans sa préface au Rapport Nemtsov :
Dans la résistance à la désinformation et à la violence, les Européens ont une responsabilité à assumer : n’apporter aucun crédit à la propagande, rétablir les faits, confronter les dirigeants russes avec leurs actions, et forcer ces derniers à reculer et à respecter le choix des citoyens ukrainiens. Boris Nemtsov l’expliquait avec limpidité : agresser l’Ukraine, c’est entretenir un régime de violence et d’arbitraire en Russie. Soutenir l’Ukraine, c’est donner une perspective aux habitants de la Russie, leur ouvrir la voie vers une évolution pacifique et démocratique.
L’Otan est formel sur le fait que le Donbass est occupé par la Russie et sur la nécessité d’aider le gouvernement ukrainien à se défendre28. Les faits présentés par Nemtsov sur les crimes de guerre russes en Ukraine en 2015 sont également corroborés et amplifiés par le rapport Russian War Crimes in Eastern Ukraine in 2014, de la députée polonaise Małgorzata Gosiewska, publié en avril 2016, qui est destiné à la Cour pénale internationale de La Haye29. Le président Obama a déclaré, à Hanovre, le 25 avril :
L’agression russe a violé de façon flagrante la souveraineté et le territoire d’une nation européenne indépendante, l’Ukraine, ce qui fragilise nos alliés en Europe orientale et menace notre vision d’une Europe entièrement libre et en paix30.
Dalia Grybauskaité, la présidente lithuanienne, n’hésite pas à désigner la Russie comme un « État terroriste31 ». On a rappelé maintes fois que la France est garante du Mémorandum de Budapest qui garantit l’intégrité du territoire ukrainien en contrepartie de sa dénucléarisation32.
Mais rien n’y fait. Les gouvernements français et allemand, plutôt que de faire pression sur le gouvernement russe pour qu’il applique les accords de Minsk et, par conséquent, qu’il retire ses troupes du Donbass, vont à Kiev pour exiger que le gouvernement ukrainien organise des élections sur une terre pourtant occupée par la Russie. Le gouvernement américain a même été obligé de rappeler, le 20 avril dernier, à ses collègues européens qu’aucune élection ne serait possible dans le Donbass tant que les Ukrainiens n’auront pas récupéré le contrôle de leur frontière avec la Russie, avec le soutien des observateurs de l’Osce33.
Qui aura la bonne idée d’offrir ce livre à Hélène Carrère d’Encausse, Éric Zemmour, Jacques Sapir, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Françoise Bechtel, Marine Le Pen, Nicolas Sarkozy, Thierry Mariani et tous ceux qui soutiennent activement le président russe en France, comme le montre excellemment Cécile Vaissié34 ? Cela devient urgent. Le 28 avril dernier, l’Assemblée nationale, à la demande du député de Les Républicains Thierry Mariani, a voté une résolution demandant la levée des sanctions contre la Russie35.
Antoine Arjakovsky**
La Croatie. Son histoire culturelle, ses liens avec l’Europe, Gabrijela Vidan, L’Harmattan, 2014, 219 p., 22 €
Dans une écriture à la fois savante, vivante et accessible à tous, Gabrijela Vidan, professeure émérite de littérature française à l’université de Zagreb et présidente de l’Alliance française à Zagreb, cartographie un réseau d’influences intellectuelles et de réalisations artistiques qui a maintenu vivante la conscience des Croates d’appartenir à un espace culturel commun. Située « sur des frontières conflictuelles entre l’Occident et l’Orient », puis de l’Empire ottoman et de la République de Venise, reconduite par « l’ascendant politique, administratif et culturel de la Hongrie et, plus loin, des Habsbourg », la Croatie dispersée ou retardée dans son essor politique et institutionnel n’aura de cesse de chercher son identité entre une volonté d’indépendance déclarée et des formes de dépendance plus ou moins refoulées. La Croatie offre l’aspect d’un polyptyque où les phénomènes d’acculturation se rabattent les uns sur les autres, un jeu de contrastes entre influences germaniques, italiennes et françaises, mais aussi orientales. Les points de fracture deviennent des lieux de rencontres qui façonnent une identité à plusieurs facettes, polycentriste, étendue en réseau dès le Moyen Âge par le biais des diasporas. Gabrijela Vidan appelle à une réciprocité, selon laquelle « l’apport des Croates au patrimoine intellectuel et artistique européen » mériterait d’être reconnu. Avec une aisance de style, émaillée de saillies qui laissent entendre son esprit enjoué et optimiste, Gabrijela Vidan est sensible aux manières dont « une nouvelle réalité spirituelle » s’invente lorsqu’il n’y a pas d’espoir, ces « métamorphoses » qui repoussent les « ténèbres » et deviennent des facteurs de résilience en temps de guerre. Ainsi donne-t-elle accès à une multitude d’expressions culturelles qui sont autant de solutions concrètes qui ont permis à la Croatie d’exister tout au long de son histoire, pour que s’ouvre aussi aujourd’hui le champ encore inexploré de tous ses possibles.
Nella Arambasin
Le moment du cerveau
L’Homme neuronal, trente ans après. Dialogue avec Jean-Pierre Changeux, Michel Morange, Francis Wolff et Frédéric Worms (sous la dir. de), Éditions Rue d’Ulm, 2016, 160 p., 12 €
Le développement remarquable des neurosciences depuis les années 1980 a constitué un défi constant et fécond, tant pour la philosophie que pour les sciences sociales, remarquablement traduit par la publication, en 1983, de l’Homme neuronal de Jean-Pierre Changeux. Trente après, des biologistes, des représentants des neurosciences et des philosophes ont décidé de faire le point sur son héritage.
Les contributeurs scientifiques sont tous des chercheurs qui ont travaillé dans des domaines proches de ceux où s’est illustré J.-P. Changeux et sont donc capables d’évaluer avec pertinence les perspectives qu’il a ouvertes (Yves Agid, Michel Imbert, Michel Morange, Lionel Naccache). Les contributions des philosophes sont plus contrastées et en cela même intéressantes : elles viennent d’un spécialiste de philosophie grecque (Francis Wolff), d’un grand connaisseur de Bergson et de philosophie morale (Frédéric Worms), enfin de deux philosophes proches de la tradition analytique et surtout cognitiviste (Pascale Gillot et Denis Forest) ; à quoi il faut ajouter l’étude d’une historienne (Céline Surprenant). Ces contributions sont couronnées par celle de J.-P. Changeux lui-même, qui livre ici son propre bilan sur le legs de son ouvrage.
La première conclusion qu’inspire la lecture de ce livre est celle d’une évaluation globalement positive des avancées opérées par l’Homme neuronal. Certes, on note des réserves, mais elles restent peu marquées. F. Wolff conclut ainsi son étude :
Trente ans après, l’Homme neuronal demeure l’horizon scientifique indépassable de notre temps.
F. Worms note que ce livre a permis « non de réduire l’homme au cerveau, mais d’élargir le cerveau à l’humain » (p. 58).
Pour les chercheurs, l’ouvrage faisait figure de manifeste, le genre de manifeste dont la nouvelle neuroscience avait besoin pour se donner de l’ampleur et de la dynamique. Ce qui rassurait, comme le rappelle M. Morange, c’est que Changeux venait de la biologie moléculaire, discipline qui aborde le vivant en termes physico-chimiques, et qui donc vise à le naturaliser. En même temps, J.-P. Changeux se démarquait clairement du « programme génétique » très déterministe, auquel il substituait un modèle sélectif (dit « allostérique ») de type darwinien, selon lequel le cerveau sélectionne les variations les plus favorables dans un milieu particulier. Comme l’écrit encore M. Morange, ce changement de paradigme permettait
l’essor d’une vision systémique, rendant à chaque niveau d’organisation du vivant, et particulièrement au niveau cellulaire, une autonomie partielle.
Ce modèle est non cybernétique et non centralisé ; c’est un modèle d’échanges de messages de centres nerveux entre eux et avec le cerveau. C’est à ce niveau neural de « conversation », dont le fonctionnement peut être décrit et mesuré, que J.-P. Changeux entend repérer l’émergence et l’existence du mental.
Sans entrer ici plus avant dans l’évaluation scientifique de cette révolution théorique qui exigerait des compétences éprouvées, il est crucial de mieux comprendre ce qui s’est joué là du point de vue philosophique. On peut d’abord dire, avec F. Worms, que les travaux de J.-P. Changeux exemplifient un vaste tournant dans la pensée : « le moment du vivant ». Ce moment n’est pas nouveau ; il s’est ébauché dès le xviiie siècle et imposé aux xixe et xxe siècles. Ce qui change la donne, c’est la possibilité de penser le vivant lui-même en termes strictement biochimiques.
Avec les neurosciences, s’est produite à l’égard du concept d’esprit (mind) une révolution comparable à celle que les sciences linguistiques avaient opérée à l’égard du concept de langage. Avec la science linguistique, on a commencé à comprendre que la moindre parole – informative ou poétique – n’était possible, audible et sensée, que soutenue et élaborée par un dispositif d’une complexité prodigieuse impliquant des règles et des opérations à la fois phonétiques, syntaxiques, sémantiques, stylistiques ou pragmatiques. Ces contraintes étaient d’abord des moyens et n’ôtaient à aucun locuteur le pouvoir de former des phrases absolument originales. De même, avec les neurosciences, on comprend que l’activité de pensée n’est pas séparable d’un fonctionnement cérébral d’une complexité encore plus vaste (et dont le langage est du reste un composant crucial).
Les chercheurs dans ce domaine le disent : les découvertes n’en sont qu’à leurs débuts. Mais les promesses sont telles que J.-P. Changeux ne doute pas du résultat final : une complète identification du cérébral et du mental. Toute la question est de savoir si « mental » signifie ou non « acte de pensée ». Si l’on reprend l’exemple de la langue, on peut dire qu’elle constitue un ensemble de disponibilités que chaque parole mobilise au moins partiellement ; pour autant, la langue ne « parle » pas. Semblablement, les circuits neuronaux sont activés dans le moindre acte de pensée ; pour autant, ces circuits ne « pensent » pas. Il reste alors à se demander quel est le statut ontologique de cet acte de pensée. Selon Paul Ricœur, dans son dialogue avec J.-P. Changeux37, cet acte est bien inséparable de l’activité neuronale, mais il est lui-même méta-cérébral.
Un deuxième problème inséparable de celui de la nature du mental est celui du rapport interne-externe (problème discuté par D. Forest et P. Gillot). Ainsi, selon P. Gillot, la position de J.-P. Changeux est clairement internaliste : tout se passe dans le cerveau ; le monde n’est compris et agi que par l’opération de « projection » que le cerveau opère sur lui. Pourtant, Changeux évoque de plus en plus
des mémoires extra-cérébrales enregistrées dans des substrats plus stables que nos neurones et nos synapses comme la pierre, le bois, le papier, les ordinateurs.
Il resterait alors à se demander quelle est la nature matérielle de ce codage autre que celui des circuits neuronaux. Ce serait la tâche nouvelle d’une neuro-sémiologie.
Cette réflexion procède d’un élargissement du concept d’épigenèse. Ce concept, qui est le titre d’un chapitre clef de l’Homme neuronal, définit d’abord le processus de développement du cerveau après la naissance, en interaction constante avec le milieu externe, naturel et social. Il devenait dès lors crucial de comprendre ce qu’il en était du langage, de l’écriture, de l’éducation, du rapport à autrui, et plus globalement de l’ordre de la culture.
Pour sortir des apories du rapport interne/externe, peut-être faudrait-il repasser le film à l’envers. Si le cerveau peut se projeter dans le monde, c’est qu’il en a émergé ; s’il peut le comprendre, c’est qu’il s’est constitué dans son codage le plus fin pour interagir avec lui. Il est le résultat de millions d’années d’évolution depuis les premiers mammifères, les premiers hominidés, depuis le premier habilis jusqu’au récent sapiens. Et de milliards d’années depuis l’apparition de la vie. Le cerveau s’est formé dans ce devenir d’un vivant sentant, percevant, interagissant, luttant, se codant de manière sans cesse plus complexe pour comprendre son milieu, s’y adapter, le transformer, vivre avec ses semblables, s’organiser, gérer une capacité de violence que l’évolution n’a pas su limiter.
La vie est organisation ; elle l’est par codage. C’est ainsi que l’évolution n’a cessé de complexifier et de diversifier les formes du vivant ; ce processus intelligent n’a pas attendu la conscience humaine pour exister et se développer. Notre intelligence ne fait que reconnaître – lire dans ses formes matérielles – une intelligence qui la précède. Dès lors que cette conscience existe et que le vivant en question est inachevé du point de vue neuronal, l’épigenèse n’est plus simplement une adaptation tardive. Elle est néoténie active ; elle devient production de nouveauté ; le temps s’affirme comme pouvoir de changer ; l’inachevé se mue en promesse et événement. Ce qui est un autre nom pour l’histoire et pour la création d’innombrables mondes inconnus. À l’homme neuronal, tout peut arriver : de produire, par exemple, les peintures rupestres de Lascaux, les masques dogons, la Bhagavad Gîtâ, la musique de Bach, les portraits de Rembrandt, ou la destruction de l’espèce qui l’a vu émerger.
Marcel Hénaff
L’irrévérence de Hans Jonas
Essais philosophiques. Du credo ancien à l’homme technologique, Hans Jonas, Édition d’Olivier Depré, Vrin, 2016, 364 p., 32 €
Dans une première vie, Jonas fut spécialiste de la Gnose. Dans la seconde, il a écrit sur la bioéthique, saint Paul, l’histoire des sciences, la philosophie de l’histoire et celle de l’économie. Ce florilège polymathique est fidèlement représenté dans ses Essais philosophiques, récemment traduits en français.
Jonas le bioéthicien s’attaque à tous les sujets de son temps : l’avortement, l’expérimentation animale et humaine, la thérapie génique (qu’il appelle « eugénisme négatif »), l’augmentation des capacités humaines (« eugénisme positif », même si l’homme augmenté de Jonas ne porte pas encore d’implants connectés à l’instar du posthumain) et même le clonage. En ligne de mire, la frontière entre la vie et la mort. Tantôt Jonas semble espérer que la science, même si elle brouille davantage cette frontière, permettra un jour de la rétablir avec clarté. Tantôt il démasque cette espérance comme un leurre en incorporant le « fait de l’ignorance », qu’on pût penser provisoire, dans l’impératif éthique. Celui-ci se traduit, chez Jonas, par une préconisation à l’adresse de l’humanité : fuir la pleine connaissance. Le droit à l’ignorance doit conditionner toute « action authentique ».
Dans le même temps, Jonas reconnaît que l’état ainsi prescrit à l’homme est « probablement misérable ». L’argument se déploie en trois temps. Premièrement, la gravité des questions éthiques posées par la recherche biomédicale est due à sa réussite inévitable. Ce succès désiré par les « bienveillants amis de l’humanité » les rend plus dangereux que les « intérêts [explicitement] maléfiques de la puissance ». Autrement dit, l’enfer est pavé de bonnes intentions. Le constat n’est sans doute pas original : les bioconservateurs ont transformé cette même idée en action politique. Deuxièmement, lorsque « les vannes sont ouvertes », seul le droit le plus fondamental, celui à la vie, peut nous sauver de la technologie « fatidique » devenue une « destinée » : un repli aux allures vitalistes. Troisièmement, Jonas ne souscrit nullement à la politique des bioconservateurs ou des vitalistes. Ce qu’il préconise n’a rien d’un retour au paradis ou à l’innocence de la Mère Nature. L’état d’ignorance est un état d’homme déchu et triste, libre de toute naïveté, qui se fond néanmoins dans un « émotionnalisme immodéré ».
L’ingénieur jonassien, ce « démiurge aveugle et arrogant au cœur sensible de la création », travaille « les yeux fermés » et s’adonne à la « divination » ou à un « jeu » dont la seule issue passe par la voie d’expérimentations sur l’homme. Or la notion de clonage que Jonas promeut dans les années 1970 fournit une conception éloignée de celle qui sera réalisée techniquement deux décennies plus tard. Cet écart est grand : il s’étend du recours à la modélisation au problème de la complexité, qui ne fait pas partie du soubassement scientifique de l’éthique jonassienne. Les biotechnologies s’appliquent tout de suite à l’homme : si expérimentation il y a, elle est humaine. Comme souvent avec les nouvelles technologies, l’interrogation philosophique procède d’une vision ultime et utopique, sans doute plus radicale que la réalité en construction. Mais, contrairement à l’opinion de certains biologistes, cette démarche n’affaiblit pas l’argument : l’affaire étant portée directement à l’échelle de l’homme, il est plus facile d’en envisager les conséquences pour la société.
C’est à ce moment qu’entre dans la réflexion jonassienne la question du temps. Elle est cruciale pour son éthique des technologies, qui va au-delà de la seule bioéthique. La métaphysique jonassienne du temps peut être résumée en trois points : le toujours-devenir, qui définit la vie ; la vitesse, donnant sens à la notion de la révolution technologique qui nous place devant un problème éthique sans précédent ; et le temps physique, qui se remodèle selon l’exemple du temps mental de la pensée discursive, celui-ci étant antérieur au devenir du monde.
Jonas trouve pour le problème éthique contemporain une formule mémorable : un décalage entre la vitesse de notre action et celle de l’évolution de notre capacité de prévoir ses conséquences. L’avenir est déterminé par le présent mais celui-ci sera fixe, glissé dans le passé, au moment où celui-là va se dérouler. Pure construction mentale, donc, que cet avenir moralement asymétrique par rapport au présent et incapable de se défaire de l’alibi éternel dont se prévaut ce dernier. Si un changement technologique décidé aujourd’hui est jugé néfaste demain, l’émotion de l’homme futur s’étouffera faute de moyens d’action sur le passé. Combiné avec la puissance du changement, ce décalage met Jonas en colère.
Les générations futures ne pourront que subir les effets imposés par les choix technologiques des générations précédentes, mais ces dernières ne seront plus là pour en répondre : une nouveauté radicale pour l’éthique, proclame Jonas dans sa colère. Par conséquent, les générations futures doivent devenir un agent moral dans le présent. L’innovation philosophique est tellement brutale que nous, générations précédentes, n’avons de cette nouvelle éthique ni l’intuition ni la connaissance des valeurs.
En insistant sur la rupture éthique, Jonas se prive de toute possibilité de recours à la doctrine. Il est un instant tenté par la référence au sacré, mais rejette cette idée aussitôt : la religion n’a plus « la force de détermination de l’âme ». Il tourne ensuite à la rationalité : la raison et son aptitude philosophique seraient peut-être les seules à pouvoir innover en éthique. Là aussi, l’issue se referme lorsque Jonas cite Origène :
Parmi toutes les créatures raisonnables, il n’y en a pas une qui ne soit capable de bien autant que de mal.
La recherche jonassienne se trouve ainsi dans une impasse.
La méthode qu’emploie Jonas pour en sortir est celle de l’écoute de la tradition. Porter attention à la tradition, c’est nous orienter pas uniquement vers la sagesse humaine, mais aussi vers la voix qui révèle la signification trans-empirique (mettant sur le même plan le présent et l’avenir) des choses. Ayant fait le choix d’éviter la métaphysique et les catégories du sacré, Jonas débouche sur « la réflexion la plus ordinaire » : le jugement éthique est déterminé par l’existence d’une responsabilité morale prise volontairement ou imputée à l’agent. Le rabbin Adin Steinsaltz, qui appartient à la même tradition, le dit ainsi :
C’est une machine ou pas une machine. La vraie question est : êtes-vous responsable de quelque chose ?
Une manière d’appréhender le rôle du récit traditionnel et du mythe dans la pensée de Jonas, c’est constater que l’analyse du temps mental, troisième aspect du problème du temps, résout enfin l’énigme de sa méthode. C’est à la Gnose que Jonas emprunte ses grands principes. Premièrement, le temps de la création démiurgique, écrit-il après avoir appliqué la métaphore de « démiurge aveugle » à l’ingénieur, est mis en marche par le déroulement progressif de la vie mentale. Étendu à l’éthique, cela signifie que le monde technologique de demain existe d’abord en tant qu’image et discours, avant que l’homme ne se lance dans la fabrication d’artefacts. Le projet technologique est considéré avant d’être réalisé, et cette considération procure son pouvoir à l’éthique. Deuxièmement, dans la Gnose, le progrès temporel est une crise et l’émanation des sphères, une catastrophe. Elle présuppose un ordre hiérarchique, qui produit l’asservissement de l’homme ; son principal instrument est l’ignorance. Cette dernière exerce une influence active en privant l’homme de pleine connaissance. Cependant, l’homme n’en est pas responsable ; il est la victime. Troisièmement, contraire de la résignation, l’humeur gnostique comporte un élément de rébellion et de protestation. Cette psychologie est une forme particulière d’irrévérence, d’où l’« émotionnalisme immodéré » de Jonas.
Ces parallèles, déjà frappants, sont plus que des parallèles. La reconnaissance du même par le même, écrit Jonas, n’est pas liée à l’usage de l’analogie. Il ajoute :
C’est en soi une expérience… Médiatisée par des symboles, [elle] est précisément ce que j’entend[s] par « compréhension ».
Grand interprète des récits modernes et anciens, empli d’irrévérence active, il est devenu lui-même une figure mythique. Fidèle à la philosophie de la vie de Hans Jonas, ce constat se veut plus qu’une figure de rhétorique.
Alexei Grinbaum
L’actualité d’un inactuel : Ronald Dworkin
Justice pour les hérissons. La vérité des valeurs, Ronald Dworkin, Labor et Fides, coll. « Le champ éthique », 2015, 554 p., 39 €. Ronald Dworkin ou la valeur de l’égalité, Alain Policar, Cnrs Éditions, 2015, 224 p., 25 €
L’œuvre considérable de Dworkin va-t-elle enfin connaître en France une légitime consécration, après une longue phase de latence que, parmi les premiers, Paul Ricœur a tenté de briser en promouvant l’apport spécifiquement dworkinien de l’« interprétation constructive » à la philosophie morale et juridique ?
Il est vrai qu’avoir la tête entre deux chaires, l’une de droit, l’autre de philosophie politique, pendant sa carrière universitaire, n’a pas facilité l’identification de ce Janus académique que fut Ronald Dworkin (1931-2013). Sa réflexion apparaît, qui plus est, fortement ancrée dans l’expérience de la démocratie américaine, donnant une responsabilité éminemment politique aux juges constitutionnels, aussi étrange à nos yeux que le rôle des archontes dans la démocratie athénienne. Enfin, et surtout, le retard accumulé au sujet de la (re)connaissance de Dworkin, « l’un des philosophes les plus lus et les plus commentés des États-Unis », présente des analogies – loi du genre ou ironie de l’histoire ? – avec la réception de John Rawls (1921-2002), son grand rival en matière de théorie du libéralisme.
Dworkin était jusqu’à présent classé de façon assez réductrice dans la famille des « modèles de justice post-rawlsiens ». Il est beaucoup plus judicieux de lui imputer une théorie de la communauté politique et une philosophie morale étroitement articulées à un « cosmos », comme aurait dit Max Weber, de valeurs et de principes. Avec la traduction du dernier livre de Dworkin, publié en 2011 aux États-Unis, et la première monographie de langue française consacrée aux différents aspects de sa pensée, nous pouvons comprendre pour quelles raisons ce penseur crânement inactuel s’impose, selon Alain Policar, comme « l’un des plus grands philosophes du droit de langue anglaise ».
Le rejet d’un conflit entre les différentes valeurs forme l’argument le plus incisif que l’on puisse découvrir dans Justice pour les hérissons. En toute lucidité, Dworkin savait que cette thèse ne contribuerait pas à le rendre populaire, en dépit du style fluide et vivant grâce auquel l’auteur capte immédiatement l’attention du lecteur et l’entraîne dans une conversation soutenue. Comme on le sait, le hérisson est un petit animal urticant, ce dont Dworkin a tiré non seulement le titre énigmatique de son « testament », selon Alain Policar, mais également une parabole de l’« unité de la sphère axiologique » contredisant son adversaire pluraliste symbolisé par le renard. Il fait ainsi écho à une controverse à propos de l’antagonisme de la liberté et de l’égalité le mettant aux prises avec Isaiah Berlin.
Le maître ouvrage de Dworkin n’est donc pas « un plaidoyer pour les droits des animaux ni un réquisitoire contre les gérants de fonds de placement avides ». Mais il affronte les questions préjudicielles relatives à la cohérence et la consistance des valeurs morales et tranche sereinement en faveur de leur « vérité » qui leur confère une forme d’objectivité. La notion de « concept interprétatif » – qui nous aiderait beaucoup à réfléchir à notre laïcité si conflictuelle – permet de mieux appréhender les débats moraux et politiques sans sombrer dans le mauvais infini des conceptions du monde.
Dworkin établit la primauté de l’égalité sur les principes politiques concurrents, au terme d’une analyse philosophique conduite sur le modèle d’une expérience de pensée. Mais la force de conviction de cet argument tient aussi au système dit d’« intégrité » des valeurs que défend Dworkin, où la liberté, la dignité, la fraternité semblent s’articuler les unes aux autres et prendre ainsi sens. La vision de la justice sociale promue par Dworkin, et sa défense d’une distribution équitable des ressources, apparaît moins comme une simple conséquence de valeurs qu’elle ne semble aimantée par la considération de leur profonde unité. Sur ce thème central qui détermine la conception de la communauté politique libérale et la nature même de la discussion démocratique, Alain Policar insiste avec justesse sur les débats philosophiques qui permettent d’appréhender l’affirmation dworkinienne de l’« indépendance de la morale », voire de la métaphysique des valeurs vers laquelle tend l’auteur. C’est la raison pour laquelle le philosophe américain incarne aux yeux de son commentateur un libéralisme qualifié de « substantiel ». On peut aussi trouver que l’option dworkinienne de réfléchir à la justice sociale à l’aune des « vies gâchées » est bien finalement la meilleure entrée en matière pour ce sujet si grave et souvent si frustrant.
Isabelle de Mecquenem
Le gouvernement républicain
La force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France, xixe-xxie siècles, Nicolas Roussellier, Gallimard, coll. « Nrf Essais », 2015, 848 p., 35 €
À un moment où la notion de République se trouve de plus en plus sollicitée, face aux dangers représentés tant par la montée de l’extrême droite que par le terrorisme islamiste, le livre de Nicolas Roussellier apporte un éclairage original sur l’histoire du régime républicain dans notre pays, depuis la stabilisation politique de la France au lendemain de la défaite de 1870 jusqu’à l’instauration de la république gaullienne. En concentrant son enquête sur le moins bien connu des trois « pouvoirs », dont la séparation est censée garantir la légitimité des gouvernements modernes selon Montesquieu, l’auteur lance un puissant appel au renouvellement de la réflexion constitutionnelle.
Cette exploration – heureusement nourrie d’une érudition infatigable – du territoire ingrat des arcanes des décisions politiques, des commissions parlementaires aux cabinets ministériels, de la jurisprudence du Conseil d’État jusqu’aux choix stratégiques de l’état-major militaire, relève d’une sociologie historique du politique précieuse et singulière. Pour l’auteur, la légitimité des décisions publiques ne relève pas seulement de normes fondamentales – telles que la démocratie « représentative » ou « délibérative », les conceptions utilitaristes ou anti-utilitaristes de la justice, etc. –, mais bien davantage de structures institutionnelles pour partie héritées de sédimentations historiques multiples et hétérogènes.
L’auteur oppose deux conceptions de l’exécutif et montre comment s’est opérée une lente transition de l’une à l’autre, à partir d’importantes difficultés initiales dans la conception républicaine de l’exercice du pouvoir. Surgi à l’improviste au lendemain de la défaite de 1870, le régime républicain s’est d’emblée trouvé relativement démuni quant à sa conception du gouvernement. Hantés par le spectre du pouvoir autoritaire, les républicains conçurent d’abord le pouvoir d’exécuter les lois comme devant être subordonné au pouvoir d’en délibérer et d’en décider : l’exécutif ne doit être qu’un exécutant soumis aux ordres de la « nation assemblée », c’est-à-dire d’un Parlement véritablement souverain.
Mais faute d’avoir pensé la puissance nécessaire à l’action gouvernementale, la conception républicaine s’est vue progressivement débordée par les forces qu’elle avait ou bien négligées (comme l’administration), ou bien choisi d’ignorer (comme l’armée). De sorte qu’avec l’avènement de la Ve République, c’est bien l’exécutif qui aura soumis le législatif. L’auteur nous replonge ainsi dans les débats politiques internes au camp républicain, de Gambetta à Mendès France, avant que de Gaulle n’apporte le coup de grâce à une suprématie du Parlement déjà bien entamée en pratique.
Or, bien que marqué par des défauts irrémédiables, l’exécutif républicain originel n’en révèle pas moins d’importantes qualités encore trop oubliées. L’ambiguïté du jugement de l’auteur à cet égard est révélée par le premier morceau de bravoure du livre, l’examen – précieux par les temps qui courent – de la genèse de la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État. D’un côté, il souligne la force et la richesse de la discussion parlementaire ainsi que du texte auquel elle aboutit ; de l’autre, il montre comment la naïveté des tenants du « régime de la discussion » a laissé les mains libres à l’administration des cultes et au Conseil d’État pour transformer en profondeur les décisions de la « nation assemblée ». Le célèbre « âge d’or » doctrinal et jurisprudentiel du droit administratif est ainsi la reprise en main, par des juristes héritiers des régimes autoritaires précédents, de la politique républicaine.
L’autre leçon la plus frappante de cette histoire est le bilan de l’expérience politique de la Grande Guerre. Contre l’attente de ses contempteurs – dont le jeune de Gaulle –, elle a profondément renforcé le régime républicain, sorti vainqueur de la confrontation avec un empire militariste. Riche d’enseignements jusqu’à la France libre, l’expérience guerrière aurait même eu des effets sur les premières tentatives de management public, au vu de l’influence du fayolisme, qui insistait sur l’aspect hiérarchique et quasi militaire de la division du travail.
La leçon du livre paraît paradoxale. Elle souligne à la fois la résilience des conceptions autoritaires de l’exécutif et l’étrange faiblesse où elles se trouvent plongées à l’heure des transferts partiels de souveraineté qui font du chef de l’État un dirigeant à la fois « juridiquement surarmé » et « politiquement faible ». Cela indique paradoxalement, pour l’auteur, la nécessité de repenser la légitimité gouvernementale en dehors du cadre normatif libéral des « trois pouvoirs ». Si les conceptions républicaines de l’exécutif ont oscillé entre la théorie d’une délibération souveraine et les sédiments des régimes autoritaires, force est de constater l’absence apparente d’une problématisation proprement socialiste du gouvernement.
Thomas Boccon-Gibod
François Châtelet : la ligne claire, mais brisée
L’apathie libérale avancée et autres textes critiques (1961-1985), François Châtelet, Paris, Seuil, 2015, 288 p., 8, 80 €
D’abord, peut-être, un souvenir personnel : à la fin des années 1960, une conférence-débat rassemblait, dans un amphithéâtre de la Sorbonne, François Châtelet et Kostas Axelos autour de la question du nihilisme, que la revue Arguments avait remise en selle. Axelos s’était lancé dans un long et substantiel exposé de la « table du rien » chez Kant. Châtelet, qui devait sortir de cours – Louis-le-Grand et Saint-Louis étant à deux pas – désigna, quand vint son tour de prendre la parole, le paquet de Lucky Strike devant lui, dont il avait usé immodérément, pour déclarer :
Axelos, qui est un penseur du nihil, a fait son plein de munitions ; moi qui suis un philosophe du plein, je n’ai rien d’autre sous la main.
Bien sûr, on fera la part qu’il faut à l’académisme rhétorique. Reste que cette formule ne joue pas seulement sur une stature léonine, mais éclaire sans conteste la philosophie de Châtelet. Que faut-il donc entendre par : « moi qui suis un philosophe du plein » ? Rien d’autre qu’une revendication obstinée et intransigeante de rationalisme. Du reste, Deleuze, lors de l’hommage rendu à Châtelet à sa mort, n’a pas choisi d’autre incipit pour sa conférence38.
À nous de préciser la nature de ce rationalisme. Le plein veut signifier la visée de l’égalité du réel et du rationnel, du logos et de la praxis (pour reprendre le titre de sa thèse secondaire). C’est ce que nous avons présenté comme le choix de la ligne claire. Tout ce qui est du réel doit pouvoir s’illuminer du rationnel ; la raison doit déterminer de son trait tout le réel, le frapper de son « type », à parler comme Lacoue-Labarthe.
Mais le rationalisme de Châtelet, précisément parce qu’il est le résultat d’un choix, se double de la méditation de l’énigme qu’est ce choix, sans jamais l’occulter, et accepte l’inquiétude qu’impose Nietzsche. Châtelet le dit clairement dès son livre sur Platon. Tout son travail ultérieur sera, peut-on dire, de penser ensemble Platon et Nietzsche : maintenir la ligne claire, mais avouer sa brisure, combattre pour elle car elle garantit que la ligne ne se fige en vignette ou cadastre.
Le recueil d’articles, s’étageant de 1961 à 1984, tirés pour la plupart du Nouvel Observateur ou de La Quinzaine littéraire, qu’Ivan Chaumeille nous propose, restitue une part de cheminement, même si on peut aussi lire ces textes comme une chronique de la vie intellectuelle des années 1960-1970. Si on s’attache à les resituer au sein des préoccupations personnelles de Châtelet, on ne manquera pas alors d’être frappé par son extraordinaire acharnement à parler de la « querelle du structuralisme » pour la récuser. On doit comprendre ce refus et lui accorder une autre valeur que celle de l’irritation professorale. Dans son esprit, Lévi-Strauss, Lacan, mais surtout Foucault représentent tout ce qui interdit l’idéologie, loin d’en fabriquer une nouvelle. Nulle surprise que Châtelet se trouve ici à son affaire : la philosophie est toujours menacée – faute d’interroger en elle une possible bâtardise et de suspecter sa filiation directe et noble – par son idéologisation : humanisme, positivisme, histoire des idées, philosophies de la conscience et/ou de l’empirisme. Les masques sont légion.
On peut noter que les derniers articles semblent marquer une accentuation nouvelle : la conviction que l’idéologisation n’est pas séparable des pratiques et des institutions qui la portent et qu’elle porte, tout ce qu’il regroupera sous le thème de l’État savant (et non plus législateur), qui lui fait retrouver, à côté de la référence foucaldienne, le sens de l’ébranlement de 1968, renouant sans le savoir avec Nietzsche. Qui es-tu quand tu philosophes ? Que veux-tu donc ? Et que caches-tu ? Ce qui est, aussi, donner son plein sens philosophique au (trop) fameux, et (trop) souvent policier : d’où parles-tu ?
Jean-Loup Thébaud
À l’école du silence
Histoire du silence. De la Renaissance à nos jours, Alain Corbin, Albin Michel, 2016, 204 p., 16, 50 €
Avec ce nouveau livre, Alain Corbin poursuit sa réflexion sur l’histoire des émotions et des sensations intérieures, qui avait précédemment inspiré son enquête sur l’arbre, de l’Antiquité à nos jours39. Cette fois, l’historien manifeste son étonnement : il observe que nos contemporains sont friands d’ambiances sonores, que remplissent paroles, musiques et sons, et sans lesquels ils se sentent égarés. Ne s’inquiètent-ils pas du silence qui pourrait les envoûter ou les tenir à l’écart de la vie et d’un monde qui évolue à vitesse accélérée ? À contre-courant de ces représentations et de leurs évidences, Alain Corbin interroge le silence, les silences.
Celui des lieux intimes d’abord, tels que la chambre ou la cathédrale ; le silence de la nature aussi, qu’illustrent le désert ou la montagne ; celui des ruines également, qui plongent leurs admirateurs dans les rêveries des mondes disparus. Plus intime, le silence de la jouissance qui accompagne l’orgasme dont il est autant le signe que la condition de son avènement. Le silence des mœurs et des disciplines enfin, qu’imposent les maîtres dans la classe ou les moines au réfectoire. La tradition monastique use des injonctions au silence ; c’est l’un de ses principes pédagogiques, voire de l’éducation tout entière. Il conditionne la méditation et la prière, la relation avec le surnaturel et la transcendance. Plus récemment, au xixe siècle, le silence a servi de signe à la dignité et aux civilités bourgeoises. Le bruit ou le tintamarre sont populaires ; ils interdisent la concentration et la réflexion. Aujourd’hui pourtant, le silence semble être devenu une exigence arbitraire ; il ne devient supportable qu’occasionnellement, mais induit la mélancolie ou le recueillement, suggère aussi la mort et ses cérémonies. En un mot, sous la plume d’Alain Corbin, le silence ouvre la voie à une aventure intérieure ou une exploration des profondeurs.
Pourtant, l’essentiel de ce livre n’est peut-être pas dans cette stimulante ouverture du regard et de la réflexion sur des thématiques que la recherche historique a jusqu’ici laissées inexplorées. Il tient d’abord à l’invitation de son auteur : revisiter les grands textes de la littérature qui servent de sources à son enquête. Non plus les archives qu’Alain Corbin a si brillamment exploitées jusqu’ici, mais ces grands textes littéraires qui débrident les imaginaires de la rêverie avant de nourrir les représentations du réel. En ce sens, la lecture de Georges Rodenbach, de Huysmans ou de Georges Bernanos peut servir d’initiation pionnière à des validations futures d’historiens et de sociologues. Précédemment, son livre les Filles de rêve40 nous avait déjà avertis de l’importance de l’imaginaire dans nos perceptions et nos représentations du réel.
Au-delà du sensible, Alain Corbin attire l’attention sur ce qui relève de la complexité symbolique du silence. À l’église ou au temple, le silence sert d’osmose : signe de respect à l’égard du divin, il maîtrise toutes sortes de distractions passionnelles ou pulsionnelles qui divertissent, permet de dominer les élans qui parasitent la vénération de Dieu. Distraction et dispersion de la pensée n’ont pas leur place dans le recueillement et la prière. Ce silence a valeur d’initiation : apprendre à faire silence, à se taire, à ne rire ni tousser, sont autant d’exercices éducatifs qui construisent la personne, en un mot « l’élèvent », dans tous les sens du terme. Alain Corbin rappelle à ce propos la pratique de l’Adoration perpétuelle, au second xixe siècle, « terrible école du silence », où l’élève vénérait l’eucharistie dans son ostensoir. Maîtrise du bruit, plongée dans l’intimité, maîtrise du corps et de la posture, connaissance des symboles et des dogmes étaient ici intimement conjugués. Voilà quels horizons de la vie intérieure prospecte cette histoire.
Le silence, paradoxalement, peut aussi devenir parole, « faire sens ». Répondre par le silence, opposer un silence sont autant de stratégies de défense, mais aussi de positionnements personnels, ceux du mépris, par exemple. Mais il peut aussi devenir le silence de la haine, lorsque dans un couple l’amour s’est tu et que le « ciment », cette « haine recuite », assure paradoxalement sa longévité à l’union. Ces silences-là ne se réduisent pas à leurs réalités sonores, ils ont valeur personnelle ou relationnelle, et agissent sur les émotions et les passions qui y sont associées.
Pourtant, bien plus terrible, surgit le silence de Dieu, lorsque « L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne », selon une formule des Contemplations de Victor Hugo. Pour le croyant, cette fois, le silence de Dieu induit souffrance et remet en cause la foi. À noter qu’au xxe siècle, ce silence de l’Éternel s’est évanoui, provisoirement ou pour longtemps. Quoi qu’il en soit, cette histoire du silence tend la main aux réflexions de la philosophie et de la théologie.
Car Alain Corbin invite lecteurs et lectrices à éprouver les citations qui émaillent son livre. Il les invite à faire de cette quête esthétique une épreuve de leur propre sensibilité ; non plus seulement expliquer, ambition de l’historien, mais ressentir, désir de comprendre pour entendre cette parole intérieure qui calme et qui apaise, afin de donner une texture à tous ces silences, si différents et si uniques.
André Rauch
La spiritualité d’enfouissement
Foucauld après Foucauld. Le livre du centenaire (1916-2016), Jean-François Six, Le Cerf, 2016, 596 p., 34 €
Jean-François Six présente la « réception » du fait Foucauld au long du siècle qui a suivi sa mort, de 1916 à 2016. La postérité d’un héros ou d’un maître spirituel, laïque ou religieux, est souvent autre chose que ce qu’il a vécu lui-même. Il en est ainsi de Charles de Foucauld, dont l’itinéraire par essais et erreurs le mena à l’apprentissage de la langue des Touaregs jusqu’à son assassinat au Sahara en 1916.
Pour réussir un tel ouvrage, il faut savoir unir l’histoire politique, l’histoire religieuse, l’histoire de la sainteté, un exercice déjà pratiqué par Jean-François Six à propos de Thérèse de Lisieux41. Le bilan de ce dont Foucauld a été l’occasion depuis cent ans relève parfois d’une inspiration libre, parfois au contraire, il part d’une fidélité suscitée par sa vie (plus ou bien mal comprise) et ses écrits (variant au gré du fil de sa vie). La figure de Foucauld transformée par les avatars du temps. Un bon nombre des aspirations de catholiques du xxe siècle se côtoient ici et se contredisent : mystiques de tout poil, convertis, écrivains, amoureux du désert, de l’Algérie, religieux classiques, aventuriers, universitaires, marginaux… Sur ce fond de tableau, quelques figures majeures se détachent : celle de Louis Massignon, dont la vie et l’œuvre universitaire a été consacrée à la langue arabe et à l’islam et qui connut personnellement Foucauld ; celle de René Voillaume, prêtre, fondateur des petits frères de Jésus ; celle de Magdeleine Hutin et d’autres femmes de grande personnalité. La foule diverse de ces épris d’absolu est travaillée par l’obsédante question : comment se situer dans un monde qui, depuis longtemps, vit sa vie dans l’indifférence religieuse ? En d’autres termes, comment témoigner du message du Christ aux « plus éloignés » dans une société ambiguë par définition ? Les réponses données à cette question sont l’enjeu de vies, mais on se rend compte en ce livre à quel point elles sont conflictuelles, même lorsque la bienséance ou l’amitié feutre les conflits.
Je retiens deux des questions les plus décisives, peut-être des interrogations de toujours. Un mouvement puissant pousse certains de ceux qui sont inspirés par Foucauld à se rattacher au rameau monastique, à la conception d’un ordre religieux à la fois nouveau et classique, approuvé par l’autorité catholique. Petits frères et petites sœurs de Jésus seront ainsi des contemplatifs menant une vie commune de fraternité « au cœur des masses ». Mais un autre mouvement puissant pousse à frayer la voie du « défricheur isolé », selon sa propre expression. Cette voie de Foucauld lui-même, en ses dernières années, pousse à rester simple laïc ou simple prêtre, gardant un statut plus libre, l’Union, défendue par Massignon et J.-F. Six, en se contentant de liens institutionnels ténus. En pratique, il y a là l’enjeu d’une option majeure, pleine de conséquences sur la vie concrète et sur la pensée.
À partir de 1945 et jusqu’à la fin du xxe siècle, un autre courant puissant a favorisé, chez les chrétiens (ou les catholiques ?), une spiritualité d’« enfouissement », n’assumant pas le visage traditionnel du catholicisme, voulant échapper aux glorioles ou arrogances de ses formes visibles, animée par l’image du levain dans la pâte ou attirée par l’image de « la vie cachée ». Mais la spiritualité de l’enfouissement au cœur des masses s’est révélée difficile et problématique elle aussi, dans les conditions de la vie postmoderne.
Quoi qu’il en soit, aujourd’hui, on prône de nouveau une annonce explicite de l’évangile. La nécessité de rendre raison de la foi au plan de la vie publique s’impose, puisque les fondements intellectuels et culturels de cette foi ne vont plus du tout de soi, sont ignorés et contestés : il faut les examiner, les méditer, avant de les présenter. Les deux nécessités sont en tension. Jean-François Six, à la fois historien et responsable de l’Union, dénoue les fils de cette histoire, encore embrouillée pour le profane, mais qui a ceci de fondamental : les héritiers de Foucauld, mort à Tamanrasset au moment des 700 000 morts de Verdun, sont de part en part marqués par l’absence de Dieu au xxe siècle et, en conséquence, par une logique d’incarnation, consciente du doute et du défaut de confiance de nos contemporains.
Jean-Claude Eslin
Hospitalité nocturne
L’avènement du sans-abri. Les asiles de nuit 1871-1914, Lucia Katz, Libertalia, 2015, 151 p., 14 €
Voici un petit livre que toute personne s’intéressant à l’action sociale et à son histoire devrait lire pour mieux comprendre comment est née la catégorie des sans-abri dans la France de la fin du xixe siècle.
Lucia Katz, docteure en histoire, y résume avec vigueur la thèse qu’elle a soutenue sous la direction de Dominique Kalifa, historien du crime et des bas-fonds au xixe siècle : loin d’être une invention de la République, l’asile de nuit a d’abord été pensé par des monarchistes catholiques et conservateurs. À la sortie du Second Empire, le pauvre errant devient lentement un objet de soin « digne d’intérêt ». On ne l’assimile plus forcément au vagabond qui, lui, relève du bagne en cas de récidive. La croissance industrielle et urbaine est en effet considérée en partie responsable de sa situation. Le mot chômage prend d’ailleurs à ce moment-là le sens que nous lui connaissons aujourd’hui.
À la veille de Noël 1872, rue Marengo à Marseille, naît ainsi le premier asile de nuit, l’Œuvre de l’hospitalité de nuit. Puis, grâce à l’abbé Ardouin et au baron de Livois, l’Œuvre ouvre son premier asile parisien en 1878. Ces lieux essuient les critiques de ceux qui pensent qu’il est impossible de faire la différence entre délinquant potentiel et sans-abri vulnérable, que l’enfermement condamnerait à la relégation. Mais ces asiles de nuit poussent également les hôteliers et logeurs, qui profitaient jusqu’alors de ce marché de la pauvreté en garni, à protester auprès des autorités.
Rien n’y fait : les asiles se multiplient à Paris et en province. D’autant que la république bourgeoise ne veut pas laisser le monopole de ces soins aux seuls catholiques : les municipalités ouvrent elles aussi leurs asiles qui ont d’abord pour but d’éloigner de la révolution ceux qui pourraient être tentés d’y tomber.
La capitale ne compte néanmoins que 4 000 places de nuit en 1900. Un nécessaire turnover s’instaure donc, qui empêche le sans-abri de rester plus longtemps que trois nuits. Une fois accepté, il découvre le nom de son philanthrope inscrit sur le lit qu’on lui attribue. On le lave, on passe ses vêtements à l’étuve, on l’exhorte à reprendre courage.
Ce livre a la vertu de nous redonner à lire de longs passages de discours en vogue à la fin du xixe siècle et qui inspirent encore aujourd’hui une certaine vision de l’assistance aux plus démunis. Clairement ancrée à gauche, Lucia Katz décrit bien la concurrence qui s’instaure entre charité privée et assistance de l’État dans la volonté de consolider le système en place et considère que cette invention des asiles de nuit a surtout permis aux classes dominantes d’empêcher la révolte populaire de gronder.
Emmanuel Laurentin
Tous propriétaires ?
L’immobilier, une passion française Retour sur dix ans de spéculation exceptionnelle, Sylvie Landriève, Éditions Demopolis, 2016, 130 p., 19 €
« Exception française » : l’expression, pour une fois, n’est pas galvaudée en ce qui concerne l’immobilier. Les prix des logements ont doublé en France dans les années 2000. Pourtant, la crise de 2008 n’a pas provoqué, comme dans les autres pays européens qui avaient aussi connu de fortes hausses (Espagne, Irlande…), de retournement du marché. Cet essai cherche à expliquer cette singularité française qui conduit les ménages à consacrer une part toujours plus importante de leurs revenus à l’acquisition de leur logement (dans les années 2000, la durée moyenne des emprunts passe de quinze à vingt-cinq ans). Il constate la coïncidence de deux mouvements contradictoires. D’une part, les grandes entreprises commencent à vendre leur patrimoine immobilier parce qu’elles considèrent, pour des raisons que l’auteur discute, qu’il est de bonne gestion d’être locataire plutôt que propriétaire. C’est la vogue du recentrage sur le cœur de métier et de l’externalisation des autres fonctions (une mode qui atteint d’ailleurs aussi l’État). De leur côté, les ménages sont convaincus du contraire : il est plus rationnel d’être propriétaire que locataire. Toujours au nom de la bonne gestion…
La rencontre de ces deux convictions très solides (dont l’auteur conteste pourtant la belle assurance) dynamise le marché, pour le plus grand bénéfice de tous les intermédiaires, particulièrement gourmands en France (agences immobilières, banquiers, notaires), qui encouragent à leur tour l’accès à la propriété (plutôt que la location). En outre, un changement des règles comptables, qui impose aux entreprises cotées d’évaluer les biens qu’elles détiennent à la valeur de marché (et non plus à la valeur historique), encourage les entreprises à se défaire de leurs immeubles de rapport. Cela conduit au rétrécissement d’une partie du marché de la location accessible aux classes moyennes non éligibles au logement social. Bien qu’on ait beaucoup parlé de ce mouvement de « vente à la découpe » dans cette période, notamment en raison d’opérations de grande envergure (comme la rue de la République à Marseille), tout ce mouvement s’est fait sans intervention forte des pouvoirs publics dont la priorité est la construction du neuf et le contrôle des prix des terrains. À tort, selon Sylvie Landriève, puisque les transactions se font avant tout sur le marché de l’ancien. C’est donc là que l’État devrait agir, sans attendre une baisse spontanée des prix, qui n’interviendra pas, soutient-elle, tant qu’une écrasante majorité de Français souhaitera devenir propriétaire. L’auteur en tire une série de leçons et préconise une intervention beaucoup plus volontariste sur les prix du logement ancien. Le livre s’achève à la fois sur des considérations macro-économiques, qui s’inquiètent de la part croissante de l’épargne nationale immobilisée dans des actifs peu liquides, et des préconisations beaucoup plus pratiques (comme la forfaitisation des commissions des intermédiaires). Synthétique et accessible, cet essai rappelle que le logement devrait figurer parmi les priorités du débat politique, tant il rassemble d’enjeux économiques : baisse du pouvoir d’achat disponible, mauvaise allocation de l’épargne, inégalités croissantes.
Marc-Olivier Padis
Abris de fortune
Habiter le campement, Fiona Meadows (sous la dir. de), Actes Sud/Cité de l’architecture et du patrimoine, 2016
Lorsque les populations à la dérive jettent l’ancre, elles font d’une bâche un abri de fortune et un étendard nu sur des terres inhospitalières. Richement illustrée par des reportages photographiques, une exposition42 et son catalogue explorent les manières d’habiter les campements des nomades, voyageurs, contestataires, conquérants, infortunés et exilés.
Le campement est un espace à part (une « hétérotopie »), ayant vocation au provisoire et pourtant inscrit dans la durée43, quitte à devenir un « brouillon de ville », voire un « raccourci d’univers ». L’attention portée à ces espaces à part, denses et confinés, nous permet de découvrir notre condition commune de marins « précaires face aux tempêtes néolibérales » (Arnaud Le Marchand). Les camps de travailleurs, par exemple, ressemblent plus à des « mouillages forains » (Alain Morice), hors des ports, qu’à des havres de paix. Les camps humanitaires mettent en œuvre des « technologies du désastre » (Anooradha Iyer Siddiqi), souvent nées de la tendance des conflits du xxe siècle à affecter les populations civiles. Dans nombre de ces camps, il est possible de déceler des formes communes, de la « logique de la caserne » (Stéphane Audoin-Rouzeau) des camps militaires au « gouvernement humanitaire » des indésirables (Michel Agier).
Pour leur part, les habitués du camping cherchent à fuir les villes pour prendre l’air et le soleil. Dans ces villages de toile, ils apprécient une certaine gaieté et promiscuité, les rituels de l’apéro et les parties de pétanque, sans oublier l’élection de Miss Camping. L’exposition est l’occasion de s’intéresser aux objets et aux cultures techniques : l’Opinel, la bonbonne de gaz, le parasol et la chaise pliante, les différents modèles de tente (la pergola italienne, la tente « Itisa », le « bonnet de police », la canadienne, la « deux secondes »…). Du campement au camping, il est possible de déceler, dans les pratiques de récupération et de détournement des objets, une même « pensée sauvage agissante » (Olivier Sirost).
L’exposition semble rejoindre le diagnostic de l’expulsion comme dynamique essentielle de notre époque44. Selon les chiffres du Haut Commissariat aux réfugiés des Nations unies, plus de 65 millions de personnes étaient déplacées à cause de persécutions à la fin 2015, dont 80 % sont accueillis par les pays du Sud (Global South). Ces chiffres ne concernent pas les déplacements dus aux changements climatiques ou à la prédation des terres.
Cette dernière a pris, selon Sassen, une ampleur considérable à partir de 2006 : elle a entraîné un grand nombre d’expulsions de petits exploitants agricoles et de villages, empoisonné les terres et les eaux, fait apparaître la famine dans des zones auparavant fertiles, poussé les populations à s’entasser dans les bidonvilles et brisé les cultures et solidarités traditionnelles.
Là où l’exposition « Habiter le campement » donne la mesure du phénomène, Sassen identifie une dynamique systémique (mais elle semble réticente à désigner des responsables). Ainsi, les normes d’austérité budgétaire et d’ouverture des marchés imposées aux pays du Sud par le Fmi et la Banque mondiale à partir des années 1980 ont eu pour effet d’accroître l’endettement auprès des prêteurs étrangers et de réduire les dépenses sociales d’éducation, de santé et d’infrastructures. Ces politiques ont donc rendu possible la prédation des terres par les entreprises globales qui, avec les conflits armés et les changements climatiques, expulsent les populations civiles de chez elles.
Les camps sont finalement des espaces d’exception où, à la vulnérabilité des personnes, de leur habitat et de leur emploi, viennent s’ajouter les violences du pouvoir. « L’infortune encampée » constitue alors un espace politique où la survie dans « les affres du dénuement » n’empêche pas de développer des formes de solidarité « face à l’inévitable urbicide » (Marc Bernardot). En Méditerranée comme ailleurs, nous assistons, « encampés » ou campeurs, au risque du naufrage du monde. Il est donc particulièrement louable que l’ouvrage attire notre attention sur « un cosmopolitisme ordinaire » (M. Agier) au sein des campements et sur « la puissance politique du campement revendicatif » (Michel Lussault) telle qu’elle s’exprime dans le mouvement des places.
Jonathan Chalier
Filmer les frontières, Corinne Maury et Philippe Ragel (sous la dir. de), Presses universitaires de Vincennes, coll. « Esthétiques hors cadre », 2016, 206 p., 21 €
Notre monde globalisé et ouvert ne cesse de dresser de nouvelles frontières (plus de 250 000 km aujourd’hui). Elles sont polymorphes, leur physionomie est évolutive, leurs fonctions complexes, à la fois séparatrices et médiatrices. Elles séparent deux espaces et constituent elles-mêmes un espace singulier, hostile ou dangereux, lieu d’espérance, de transit et parfois de relégation, qu’elles se présentent sous la forme d’un no man’s land militaire, d’une « zone internationale » aéroportuaire, d’un mur blanc ou d’une barrière électronique, d’une rive ou d’une chaîne de montagnes. En traitant de la frontière comme un motif en soi, ce qui constitue une première originalité, la quinzaine d’universitaires réunis par Corinne Maury et Philippe Ragel interroge la capacité du cinéma contemporain à rendre compte de la réalité géopolitique et humaine de ces espaces de surveillance et de clandestinité. Surtout, les auteurs décryptent les dispositifs qui mettent en scène les tragédies que ces frontières génèrent et les imaginaires qu’elles nourrissent.
Le lecteur retrouvera des cinéastes renommés dont la présence, sur ce sujet, n’étonnera pas (Theo Angelopoulos avec le Regard d’Ulysse en 1995, Chantal Akerman à qui deux articles sont consacrés). Il en découvrira d’autres, moins connus ou moins attendus, comme ces deux films, Lakshya (Farhan Akhtar, 2004) et 1971 (Amrit Sagar, 2007), tirés du cinéma populaire hindi, ou encore cette installation de l’artiste Till Roeskens, qui donne à voir, par transparence sur un écran blanc, le dessin de la carte du quartier d’un camp palestinien se tracer progressivement en fonction de la narration et du vécu subjectif d’une de ses habitantes (Vidéocartographies : Aïda, Palestine, 2009).
Les articles, relativement concis et illustrés, nous transportent vers des lieux emblématiques des tensions géopolitiques internationales (mur de Berlin, frontière entre les Corées du Sud et du Nord, Israël-Palestine) ou de la globalisation et des reconfigurations socio-économiques (la région de Naples dans Gomorra [Matteo Garrone, 2008], la jungle de Calais dans Qu’ils reposent en révolte [Sylvain George, 2010]).
Mais également vers des zones-frontières plus ordinaires, dites aussi « réticulaires », à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle par exemple, plus proches de nous et pourtant, telles ces zones d’attente, inaccessibles aux observateurs et souvent encore plus méconnues, au point d’être désignées comme « la face cachée de la frontière » dans l’étude consacrée à la Blessure (Nicolas Klotz, 2004). Le motif de l’aéroport fait d’ailleurs l’objet d’un autre article sur Atom Egoyan, cinéaste d’origine arménienne qui a émigré au Canada, et qui donne à voir les crises identitaires de ses personnages, en organisant à l’écran la confrontation entre différents régimes d’images (photos, vidéos, peintures…), faisant de l’image un lieu de césure, mais aussi de suture, pour renouer avec un pays et une mémoire blessée.
C’est tout l’intérêt de ce recueil que de ne pas réduire le motif de la frontière à un simple élément narratif autour duquel se structurent des histoires, mais de montrer plus profondément comment elle s’incarne : la dépersonnalisation des regards fixes, corps rigides et fragmentés des policiers de la Paf (police aux frontières) chez Klotz ; à l’inverse, la personnalisation d’une anonyme par David, le fils resté au Mexique, dont la mère émigrée aux États-Unis pour subvenir aux besoins de sa famille a disparu sans laisser de traces (De l’autre côté, Chantal d’Akerman, 2002). De montrer aussi comment la frontière s’intériorise : dans la réclusion à l’intérieur d’un appartement, dans Là-bas, autre film d’Akerman (2005), et surtout dans le très beau chapitre consacré à la frontière eau-terre chez Jean-Luc Godard pour qui la traversée du lac Léman est aussi celle de l’enfance. La frontière se déploie dans toute sa complexité, devenant « matières d’images et de sons, de temps et de mouvements ». C’est la dimension aseptisée, la lumière crue et les couleurs neutres d’un intérieur d’aéroport, et la viscosité du temps dans les cellules de la zone d’attente, chez Klotz. C’est aussi l’attention portée à l’emploi des voix (télescopage entre le dialecte local et les langues venues de loin chez Matteo Garrone, la localisation indécise de la voix d’Akerman, entre le hors-champ et le off, et le grain de sa voix et des accents) et à l’usage de la bande-son (les références musicales et littéraires chez Tariq Teguia qui mêlent Orient et Occident). Le choix de la couleur ou du noir et blanc en clair-obscur chez Sylvain George. Les mouvements de balayage de la caméra de Godard et ses basculements par arrêts brusques, « très Cut », dans le montage.
Corinne Maury et Philippe Ragel entendent placer leur ouvrage sous le signe d’une double matrice : esthétique et politique. Ils parviennent à tenir cette ligne car au-delà de la représentation d’un motif et au-delà d’un discours militant sur l’effacement ou la transgression des frontières, le véritable enjeu et la réussite des analyses de leur livre sont de montrer comment des artistes arrivent par leurs œuvres à une « appropriation fictionnelle et symbolique » de la frontière.
Joël Hubrecht
La géopolitique des séries ou le triomphe de la peur, Dominique Moïsi, Stock, 2016, 196 p., 18 €
Le succès des séries télévisées a fait d’elles depuis quelques années un phénomène social sur lequel se sont penchées les sciences humaines comme en témoignent plusieurs colloques récents, notamment en janvier dernier à Lyon (sous le titre « Troubles en série : les séries à l’âge adulte ») ou en mars à Paris-Ouest-Nanterre-La-Défense (sous le titre « Séries et dépendance »). Les analyses sociologiques et sémiologiques, la réflexion sur les effets en matière de comportement et d’addiction ne manquent pas. La philosophie elle-même s’en empare (« Philosopher avec Game of Thrones » était au programme des rencontres de Pop philosophie de Marseille en 2014 et, au moment où nous écrivons, un livre est à paraître sous ce titre aux éditions Ellipse, signé par Sam Azulys). On s’interroge également sur les mutations dans l’économie de la production des images, la qualité des programmes…
Le phénomène n’est pas seulement social, il est mondial. Dominique Moïsi, cofondateur de l’Institut français des relations internationales, qui a enseigné les relations internationales à Harvard et au King’s Collège de Londres, a choisi de regarder les séries à travers le prisme de la géopolitique, en se demandant quel rôle elles jouent en matière de soft power. Ne participent-elles pas au jeu des puissances en lutte pour l’hégémonie mondiale ? Ne traduisent-elles pas les émotions politiques qui dominent la planète ? Et ne contribuent-elles pas à les façonner ?
L’incroyable audience de Game of Thrones, qui met en scène un monde où la violence se déchaîne, où le cynisme est sans limite, où les valeurs personnelles et collectives sur lesquelles se sont construites les grandes démocraties modernes sont piétinées, semble signer la mort du rêve des fondateurs des Nations unies et avant elle de la Société des Nations. Faut-il le voir dans ce fascinant retour, mené au grand galop, vers « Hobbes », comme une prémonition artistique ou culturelle de ce qui nous arrive ? Aurions-nous là un « modèle » pour Daech, une sorte de prophétie autoréalisatrice ? Poser ces questions, c’est constater d’abord leur imbrication. Le jeu des images et la manipulation de leurs effets en retour sont désormais les lieux communs de l’affrontement mondial, non pas entre des civilisations ou des religions, mais entre des conceptions du pouvoir, entre des passions politiques.
Avant Game of Thrones, d’autres séries sont venues mettre le doigt – ou la caméra – sur la crise de nos démocraties. Downton Abbey témoigne de la disparition d’un monde ordonné, diffusant le sentiment du déclin avec une efficacité redoutable. Poussant le bouchon plus loin, House of Cards montre que les jeux sont pipés, que le cynisme et le mensonge ont imposé leur loi derrière les façades blanches du rêve américain. La duplicité, l’hypocrisie ont ruiné le modèle. Enfin avec Homeland, qui traite de l’irruption du terrorisme en Amérique, c’est la peur qui envahit l’écran.
On pourrait objecter à Moïsi que le prisme qu’il a choisi – des œuvres, pour l’essentiel, anglo-américaines – biaise l’analyse. La Russie produit ses propres séries, et la Chine les siennes. Il répond par avance que l’usage qui en est fait dans et par ces pays est interne et qu’il conforte en fait les objectifs des régimes qui les diffusent, tandis que ce que les producteurs anglo-saxons concoctent, en conviant les meilleurs scénaristes, en sollicitant de solides réalisateurs et des acteurs talentueux, a désormais un impact mondial. Bon an mal an, la planète suit, et les images produisent leurs effets. Avec quelque chose qui a un parfum de suicide ou à tout le moins de lucidité si décapante qu’on se demande ce qui va résister. Comme si le « monde libre » d’hier ne croyait plus en lui. Au final, en effet, la peur domine. La peur, comme conséquence mais aussi comme instrument de l’action politique. Le plus terrible du livre, vu du « vieux continent », c’est au bout du compte ce qu’il dessine comme effacement de l’Europe. Occupied, la série norvégienne présentée sur Arte à la fin de l’année dernière, la montre incapable de résister à l’agressive montée en puissance de la Russie. Les principes de solidarité qui la fondent volent en éclat devant une conscience munichoise des intérêts de chaque nation, tandis que pour les États-Unis, les enjeux sont ailleurs… En face, l’implacable détermination des dirigeants russes est glaçante. Comment ne pas penser à la manière dont Poutine a ramené Moscou sur la scène internationale où son pays avait été marginalisé ?
Mais alors, que veut donc l’Occident, en peignant ainsi ce qui ressemble à sa défaite ? Moïsi ne répond pas à la question. S’intéressant aux conséquences plutôt qu’aux causes de ce basculement des représentations qui étale sur les écrans la perte de confiance en soi de l’Occident, il imagine une série qui met en scène un pacte sino-américain pour tenir le monde sous le contrôle d’une nouvelle bipolarité. Prospective plausible, mais peu réjouissante.
Moïsi dessine ainsi la fonction parabolique de ces séries : elles mettent en scène les défis qui sont devant nous et, en particulier, puisqu’elles sont pour l’essentiel des produits occidentaux, les peurs qui tenaillent l’Ouest et les menaces qui pèsent sur les démocraties européennes et américaines. Huit ans après la Géopolitique de l’émotion, du même auteur, on mesure la « dérive des sentiments » : il n’y a plus guère matière à optimisme et l’espoir est plus que ténu. Désormais, la confiance qui fait défaut, à la fois chez soi et sur la scène internationale, ne se reconstruira pas sans se poser la question de la force (pas simplement militaire ou policière) qu’il faut opposer à la violence, au cynisme, au mensonge et au mépris du droit.
Jean-François Bouthors
Brèves
Le peuple des rats. Dans les sous-sols interdits de la Chine, Patrick Saint-Paul, Grasset, 2016, 255 p., 20 €
À Pékin, un million de « rats » peuplent les sous-sols insalubres de la ville, construits du temps de Mao à la fin des années 1960, pour protéger les habitants d’éventuels raids aériens déclenchés par les Soviétiques. Ces rats, ce sont les milliers de paysans venus de la campagne à la ville dans l’espoir d’une vie meilleure. Employés dans le bâtiment, les grands hôtels, les hôpitaux ou les services, voués à toutes les tâches ingrates d’entretien et de nettoyage, ils sont privés de toute garantie et de toute protection sociale. Ils ont laissé derrière eux des millions d’enfants, souvent abandonnés à eux-mêmes auprès de grands-parents âgés. Au prix d’une enquête courageuse, semée d’obstacles, Patrick Saint-Paul, correspondant du Figaro en Chine, va à la rencontre de ces « sous-hommes » (et femmes) dans les sous-sols de Pékin et de leurs parents dans les campagnes. Il restitue leur vie misérable, souvent dans des dortoirs et des salles collectives, toujours en sous-sol, en les faisant tout simplement parler, raconter… ou en tentant d’y faire un petit séjour lui-même. Ils vivent à côté des milliardaires, amis du pouvoir circulant en voitures de luxe. Surveillés pour éviter tout contact avec les curieux, ils n’échappent pas au contrôle du Parti communiste, soucieux de ses privilèges, et à la férule d’un président qui voudrait remettre ce Parti à l’école de Marx et de Mao pour le sortir de la corruption, pendant que flambent les bourses chinoises. En dépit de tout, les « rats » espèrent pour eux et leurs enfants un avenir meilleur.
J.-L. S.
À l’abattoir, Stéphane Geffroy, Seuil, coll. « Raconter la vie », 2016, 95 p., 7, 90 €
L’un des mérites de la collection « Raconter la vie » est de susciter et d’éditer des « récits de vie » qui auraient difficilement vu le jour sans elle. Celui-ci, sur le travail à l’abattoir, est impressionnant. « La première fois que je suis entré à la tuerie, ça a été violent » : c’est la première phrase du livre de Stéphane Geffroy. Il travaille depuis vingt-six ans dans un abattoir breton, à la « tuerie » précisément, « le plus dur » des abattoirs, car tout s’y cumule : décibels, cadences, le très froid et le très chaud, les odeurs âcres et envahissantes, le sang qui s’écoule en quantité. Travail au couteau surtout, aidé de scies électriques et de pinces, un « travail de combattant », « comme une espèce de corps à corps avec la bête dépecée ». La mise à mort n’est pas décrite, mais de la bête dépecée, du travail à la chaîne qui rationalise les opérations et de l’usure corporelle qu’il produit, rien n’est caché au lecteur. Stéphane Geffroy gagne aujourd’hui 1 850 euros par mois, plus 1 500 euros de prime annuelle. Il a « digéré » intérieurement l’échec scolaire qui l’a mené, si l’on peut dire, à l’abattoir. Il est délégué syndical. Mais « ce qui a bouleversé [sa] vie en profondeur », c’est d’avoir été juré dans des procès d’assise : le réel qui l’a transporté « sur une autre planète » n’a nul besoin des tours et des fictions ridicules qu’invente la téléréalité pour sortir les individus d’un métier épuisant ou d’une vie d’ennui.
J.-L. S.
La valeur de l’art contemporain, Annie Cohen-Solal et Cristelle Terroni (sous la dir. de), Puf, coll. « La vie des idées », 107 p., 9 €
La « valeur » doit être comprise ici dans ses deux sens, artistique et économique. Qui veut comprendre le décrochage entre les deux et plus généralement les débats autour de l’art contemporain doit lire ce petit livre à plusieurs voix. Il se veut explicatif et non polémique. Force est tout de même de reconnaître que le passage d’un « système d’œuvres » à un « système d’artistes » ou de « démarches d’artistes », bien au-delà du « produit fini », et plus généralement l’évaluation des œuvres à partir de critères totalement extérieurs à l’objet créé, laisse quelque peu pantois. La conséquence en est, selon une des auteures (Nathalie Moureau), que « la déconnexion entre la valeur économique et la valeur artistique semble être plutôt la règle que l’exception ». Les cinq textes (d’Anne Martin-Fugier, de Cléa Patin et des trois auteures déjà nommées) apportent de nombreuses informations sur ce système ou plutôt ce marché déroutant, à l’échelle mondiale. Elles éclairent utilement le lecteur, mais déçoivent aussi, il faut bien le dire, l’idéalisme esthétique qui reste le lot – heureusement ? – de la plupart d’entre nous.
J.-L. S.
Migrants et réfugiés. Réponses aux indécis, aux inquiets et aux réticents, Claire Rodier, avec la collaboration de Catherine Portevin, La Découverte, 2016, 95 p., 4, 90 €
Le titre du livre annonce le programme, qui est tenu. Mais il ne faudrait pas que sa tonalité militante estompe l’essentiel : c’est, sur la forme et le fond, un petit guide absolument remarquable, qui serait très utile aussi et surtout à ceux qui sont bourrés de certitudes sur le sujet. Pour la forme, il répond, en deux ou trois pages chaque fois, à vingt-trois questions banales à propos des migrants et des réfugiés (« Migrants, réfugiés, quelle est la différence ? », « Comment savoir s’ils fuient pour des raisons économiques ou politiques ? », « Que se passe-t-il à Calais et à Grande-Synthe ? », « L’arrivée des migrants en Europe n’augmente-t-elle pas le risque de terrorisme ? », etc.). C’est précis, sans fioritures, dépourvu de pathos et de rhétorique, et d’une clarté au-dessus de tout éloge. Un glossaire des institutions concernées par la question des migrants et des réfugiés complète cet excellent petit ouvrage.
J.-L. S.
Que faire des corps des djihadistes ? Territoire et identité, Riva Kastoryano, Fayard, 2015, 336 p., 23 €
Riva Kastoryano suit à la trace les trajectoires des corps des terroristes : les lieux de naissance, les déplacements multiples, leurs lieux de sépulture permettent de cartographier le djihad global. Alors que des terroristes tuent et se tuent pour une cause non territoriale (la communauté imaginée de l’Oumma), la nécessité de les enterrer revient à « reterritorialiser » leur corps, acte par lequel les États réaffirment leur souveraineté sur un territoire. L’examen comparatif des attentats de New York, de Madrid et de Londres souligne l’embarras qui saisit les différentes parties devant les restes humains des terroristes et les compromis qui sont trouvés entre les familles et les autorités. Au terme de ce parcours, il devient possible d’opposer à l’Oumma la diaspora, comme une autre manière d’articuler la globalisation à la question du territoire.
J. C.
Fugitif, où cours-tu ?, Dénètem Touam Bona, Puf, coll. « Des mots », 2016, 144 p., 12 €
Le terme « marrons », qui désigne les sociétés d’esclaves fugitifs des Caraïbes, ne renvoie à aucune couleur, mais aux animaux domestiques importés qui, après s’être échappés des enclos, retournent à l’état sauvage. Le marronnage possède une signification à la fois esthétique – il est un « art de la fugue » – et politique – il met en œuvre ce programme de « désordre absolu » par lequel Frantz Fanon voulait dépasser la situation coloniale. En rappeler l’activité, c’est ainsi corriger l’histoire : les esclaves n’ont pas attendu le mouvement abolitionniste pour contribuer à leur libération. L’auteur de ce petit livre s’attache, en fouillant les archives et en remontant le Maroni, à suivre le subterfuge du marronnage, qui est « une ligne d’ensauvagement », et à rejoindre ainsi leur « indocilité créatrice ». Cette dernière est nécessaire aujourd’hui pour résister aux pratiques d’enfermement et d’expulsion.
J. C.
Les âmes sauvages. Face à l’Occident, la résistance d’un peuple d’Alaska, Nastassja Martin, La Découverte, 320 p., 22 €
Ce livre tente de saisir « le temps éphémère et fondateur des rencontres imprévisibles […] aux confins des terres hyperboréennes ». Issu d’une enquête auprès de Gwich’in, ces chasseurs-cueilleurs retranchés en Alaska qui se battent contre les projets d’exploitation pétrolière sur leurs terres, il se fait l’écho, poétique et militant, des inquiétudes d’une société face à la destruction des ressources naturelles et l’éclipse des animaux. L’auteure montre que sacralisation et exploitation de la nature maintiennent toutes deux l’extériorité de l’homme à son environnement. Mais ni les prospecteurs pétroliers, ni les gestionnaires de l’environnement ne sont parvenu à briser « la constellation de détails » qui persiste entre les Gwich’in, les animaux et les esprits. La lecture de ce livre est un voyage dont on revient transformé par la rencontre avec des fragments d’histoire, des bribes de cosmologie, le bruissement des fougères au passage des animaux et l’ombre au fond de la nuit subarctique.
J. C.
En écho
Restaurer
Études, no 4228, juin 2016
Adrien Denizeau analyse « l’inattendue fragilité de la Turquie » à laquelle Erdoğan répond par un autoritarisme croissant. Brice Deymié consacre un article à la « justice restaurative », définie comme la résolution de problèmes découlant d’une infraction à laquelle participent ensemble la victime et l’accusé. L’auteur en appelle à une transformation du système des peines (revue-etudes.com).
Monnaies
Un dossier d’Alternatives économiques, no 6, mai 2016
Ce dossier propose une réflexion sur la monnaie en partenariat avec l’Institut Veblen pour les réformes économiques. Le système monétaire, à l’origine de la crise, doit devenir un instrument démocratique pour répondre aux enjeux environnementaux et sociaux. C’est l’occasion d’une enquête sur les mouvements des « monnaies citoyennes » (alternatives-economiques.fr ; veblen-institute.org).
Handicap
La Revue nouvelle, no 3, 2016
La Revue nouvelle consacre un dossier sur le handicap. Une société juste doit permettre aux handicapés d’être de véritables acteurs de leur communauté politique, en termes d’accès aux biens matériels et culturels, notamment les nouvelles technologies, la sexualité et l’art. L’autodétermination y apparaît comme un vecteur de citoyenneté (revuenouvelle.be).
Rationalité scientifique
La rationalité scientifique aujourd’hui, Claude Debru, Jean-Pierre Kahane et Evariste Sanchez-Palencia (sous la dir. de) (Académie des sciences, 2016)
Dans un contexte de poussée du relativisme, cet ouvrage dresse un panorama des enjeux d’une méthode scientifique consciente de ses mécanismes et limites.
Marges de la guerre
Annales, janvier-mars 2016
La revue des Annales explore les géographies de la Première Guerre mondiale en décentrant l’Europe au profit de ses marges, notamment moyen-orientales et écologiques. (annales.ehess.fr)
Expériences communautaires
Les Cahiers d’enquêtes politiques, mai 2016
Avec une riche iconographie et une maquette originale, Les Cahiers d’enquêtes politiques sont consacrés aux récits d’expériences communautaires. Un collectif d’auteurs nous invite à penser « d’autres vies possibles » à travers sept récits (sur la mise en place d’un jardin collectif ou la création d’une maison d’accueil de sans-abri, par exemple).
Soldat augmenté
Inflexions, no 32, 2016
La revue de l’armée de terre interroge l’abandon des barrières morales lié à l’augmentation technique des capacités de combat des soldats et à l’inhibition de leurs émotions en vue d’une plus grande efficacité.
Avis
Aux abonnés et aux lecteurs de la revue
Depuis janvier 2016, une nouvelle équipe de direction et de rédaction est aux commandes d’Esprit (voir dans le numéro de janvier 2016, Olivier Mongin : « À nos lecteurs : une nouvelle étape dans l’histoire d’Esprit », p. 158-159). Antoine Garapon et Jean-Louis Schlegel représentent la mémoire et l’histoire, Anne-Lorraine Bujon et Jonathan Chalier la nouveauté et la réalisation présente de la revue, mais, sans excès de rhétorique, nous avons tous le désir d’inventer dans la fidélité à son titre ce qu’elle doit nécessairement incarner aujourd’hui.
En commençant par l’extérieur, mais qui n’est pas secondaire même pour une revue intellectuelle : il nous semble nécessaire de renouveler la maquette, extérieure et intérieure. L’actuelle a vieilli, et l’austérité qui la caractérise n’est pas obligatoirement vertu. Nous n’adopterons pas les derniers canons à la mode, mais tenterons d’allier modernité, élégance, lisibilité et qualité de l’objet. Le rendez-vous avec cette maquette nouvelle est fixé à début janvier 2017.
Nous n’avons pas attendu cette date pour repenser le fond ou le contenu. Le plus urgent nous semble être de marquer plus fortement l’identité de la revue, non pas dans le sens « identitaire » qui fleurit à droite et à gauche mais en indiquant nettement nos préférences et nos refus, étant sauves des divergences, notamment politiques, légitimes. L’éditorial, ou des éditoriaux, expriment plus clairement l’orientation de la direction et de la rédaction. La rubrique « À plusieurs voix », placée au début de la revue, est la voix, plurielle mais approuvée, de la revue sur les questions d’actualité. Les dossiers et articles doivent aussi, quand il y a lieu, affirmer notre différence. La rubrique « Culture » au sens le plus large est encore en chantier : nous souhaitons l’enrichir et en préciser mieux les contours. Le numéro de septembre, sur l’avenir de la gauche et plus largement la crise politique que nous vivons en France, servira plus directement à cette clarification politique, s’il est possible d’employer ce langage. Mais d’ici l’échéance de la présidentielle et des législatives de 2017, nous continuerons à approfondir la réflexion sur la politique française et européenne, au moment où semble s’achever, avec l’émergence d’un parti important à droite de la droite et d’une agitation virulente à gauche de la gauche, la longue période ouverte en 1945 par une droite et une gauche démocratiques, proches finalement dans leurs objectifs politiques, sociaux et économiques, par-delà leur rhétorique partisane, mais aujourd’hui dévaluées et épuisées dans leur capacité à donner sens à la vie publique.
Au-delà de la politique française, l’actualité historique, très mouvementée au seuil de cette nouvelle étape de la revue, constitue un vrai défi pour l’« esprit » qui tente de réfléchir sur la situation et de l’interpréter correctement. Conflits internationaux de toutes sortes, néolibéralisme avec des promesses mais aussi des capacités de destruction en tous domaines, terrorisme globalisé, flux de migrants et exode de réfugiés partout dans le monde : ces thèmes sont abordés partout. Le pari et l’effort spécifiques d’Esprit consistent à tenter de problématiser ces questions, à orchestrer leurs liens et leurs contradictions internes, à les « penser ». À nous de trouver les sujets, les auteurs, les textes qui permettent de jeter une lumière originale sur des événements terribles (aux effets durables) et des évolutions lourdes (aux conséquences « dures » pour les hommes) que nous avons vécus et vivons.
Il se trouve que vient de paraître la correspondance complète, de 1929 à 1949, entre Jacques Maritain45 et Emmanuel Mounier (Desclée de Brouwer, 2016). Une part importante, de 1931 à 1933, couvre les mois de fondation de la revue. On y retrouve un « Programme pour 1933 », rédigé par Mounier et publié dans le numéro 4 (décembre 1932), qui revenait sur l’idée de « révolution ». On y lit ces lignes, qui ne sont pas totalement décalées, à quelques mots et expressions près, par rapport à notre actualité de 2016 :
Les événements nous pressent. […] Nous ne combattons pas des abstractions. Il y a une réalité capitaliste actuelle : des hommes réduits à la passion du profit qu’ils accumulent ou à la jalousie du profit qu’on leur refuse ; le bénéfice et le contrôle de l’économie concentrés en un petit nombre de puissances qui règlent follement la production, l’asservissement aux caprices de la finance, et font main-basse, pour leurs intérêts, sur les gouvernements, la presse, l’opinion et la paix des peuples ; un machinisme orienté vers leurs fins au lieu de servir l’expansion d’une vie plus humaine ; l’anarchie, le chômage, la misère. Nous ne cesserons de la dénoncer à ceux qui l’ignorent encore. Il y a en face une réalité communiste actuelle : l’idéologie marxiste et ses vérités de propagande […]. Quant à notre œuvre constructive, nous partirons du principe qu’il n’y a pas un seul système pour hériter du système défaillant.
Cet « ouvert » nous convient, non comme une facilité mais comme une exigence.
- 1.
Ludovic Janvier, la Mer à boire, préface de Chantal Thomas, Paris, Gallimard, « Poésie/Nrf » en 2006. Signalons également la parution posthume d’un recueil de nouvelles : Apparitions, Gallimard, coll. « Blanche », 2016.
- 2.
L. Janvier, Des rivières plein la voix (Promenade), l’Arbalète/Gallimard, 2006.
- 3.
Saint-John Perse, Pour fêter une enfance (1907), repris dans Œuvres complètes, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1972.
- 4.
L. Janvier, la Mer à boire, op. cit.
- 5.
L. Janvier, la Mer à boire, op. cit.
- 6.
Ibid.
- 7.
L. Janvier, la Mer à boire, op. cit.
- 8.
Voir le compte rendu de Claude-Marie Trémois dans Esprit, janvier 2014.
- 9.
Avant Drive, rares étaient les journalistes ou les revues à lui consacrer leurs éloges, pour la trilogie Pusher (1996-2005), le biopic Bronson (2009) ou le film labyrinthique de Vikings, le Guerrier silencieux (2010), qui figura cependant en une de Positif (no 589, mars 2010).
- 10.
Mais, de Polanski (Répulsion, 1965 ; Rosemary’s Baby, 1968) à Lynch (Twin Peaks, 1990-1991), nous connaissons déjà cette structure de fiction et The Neon Demon ne l’expérimente que peu.
- 11.
À Cannes cette année, il se compara aux Sex Pistols, déclara qu’il aurait dû gagner la Palme d’or pour Only God Forgives, et définit son œuvre comme un moyen de “f*ck the establishment youth culture” (« envoyer balader la culture dominante des jeunes »).
- 12.
Rappelons tout de même qu’il y a eu d’autres œuvres, et de bien plus audacieuses, sur la chasse aux sorcières, dont la plus connue est sans doute la pièce d’Arthur Miller, les Sorcières de Salem (1953). Plus récemment, George Clooney, avec Good Night and Good Luck (2005), a livré une vision du maccarthysme plus intéressante que celle de Jay Roach, tant sur le plan cinématographique que politique, en se concentrant lui aussi sur un personnage emblématique, le journaliste Edward R. Murrow.
- 13.
House Un-American Activities Committee, commission de la Chambre des représentants créée à la fin des années 1930 dans le but initial d’enquêter sur la propagande nazie aux États-Unis et sur le Ku Klux Klan, mais qui s’est bien vite tournée vers les activités du Parti communiste américain et de ceux qui en étaient considérés comme proches. Elle a étendu son champ d’investigation dans l’après-guerre, dans le contexte de la « chasse aux sorcières » menée entre autres par le sénateur Joseph McCarthy.
- 14.
La traduction française a récemment été rééditée : Howard Fast, Spartacus, trad. Jean Rosenthal, Marseille, Agone, 2016.
- 15.
A. Baricco, Châteaux de la colère, Paris, Albin Michel, 1995.
- 16.
Id., Océan mer, Paris, Albin Michel, 1998.
- 17.
A. Baricco, Soie, Paris, Gallimard, 1997.
- 18.
Id., Novecento : pianiste, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 2002.
- 19.
Id., Emmaüs, Paris, Gallimard, 2012.
- 20.
A. Baricco, Mr Gwyn, Paris, Gallimard, 2014.
- 21.
Id., Trois fois dès l’aube, Paris, Gallimard, 2015.
- 22.
Fernando Pessoa, Message, trad. Bernard Sesé, Paris, José Corti, 1989.
- *.
Cnrs/Cetobac, Paris.
- 24.
Signalons aussi la parution de trois numéros spéciaux de revue en français : Myriam Catusse, Aude Signoles et François Siino (sous la dir. de), « Révolutions arabes : un événement pour les sciences sociales ? », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, no 138, 2015 ; Choukri Hmed et Laurent Jeanpierre (sous la dir. de), « Révolution et crises politiques au Maghreb et au Machrek », Actes de la recherche en sciences sociales, no 211-212, mars 2016 ; Béatrice Giblin (sous la dir. de), « Le monde arabe. Regards géopolitiques », Hérodote, no 160-161, 2016.
- 25.
Rfi, le 9 mars 2015.
- 26.
France 24, le 13 octobre 2015.
- 27.
Le Figaro du 10 août 2012.
- 28.
www.nato.int., 22 avril 2016.
- 29.
Disponible sur vk.com.
- 30.
Communiqué de presse de la Maison-Blanche du 25 avril 2016.
- 31.
The Daily Beast du 18 mars 2016.
- 32.
Voir mon entretien du 12 juillet 2014 sur www.diploweb.com.
- 33.
Voir uawire.com, le 29 avril 2016.
- 34.
Cécile Vaissié, les Réseaux du Kremlin en France, Paris, Les Petits Matins, 2016.
- 35.
Scrutin no 1267 de l’Assemblée nationale.
- **.
Historien, membre du Comité Ukraine, il est l’auteur de Russie-Ukraine, de la guerre à la paix ?, Paris, Parole et Silence, 2014.
- 37.
Jean-Pierre Changeux et Paul Ricœur, La Nature et la Règle. Ce qui nous fait penser, Paris, Odile Jacob, 1998.
- 38.
Gilles Deleuze, Périclès et Verdi. La philosophie de François Châtelet, Paris, Minuit, 1988.
- 39.
Alain Corbin, la Douceur de l’ombre, Paris, Fayard, 2013.
- 40.
A. Corbin, les Filles de rêve, Paris, Fayard, 2014.
- 41.
Jean-François Six, Thérèse de Lisieux au Carmel, Seuil, 1973.
- 42.
À la Cité de l’architecture et du patrimoine, du 13 avril au 29 août 2016.
- 43.
Le camp de Dadaab, au Kenya, accueille 350 000 réfugiés somaliens depuis 1992. Certains camps palestiniens au sud du Liban, comme celui de Chatila, existent depuis 1949.
- 44.
Voir Saskia Sassen, Expulsions. Brutalité et complexité dans l’économie globale, trad. Pierre Guglielmina, Paris, Gallimard, coll. « NRF essais », 2016 et le compte rendu d’Olivier Mongin dans Esprit, janvier 2016.
- 45.
Philosophe chrétien (1882-1973), dont la réflexion sur la démocratie et les droits de l’homme a marqué et intéresse toujours des chrétiens et des non-chrétiens.