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Dans le même numéro

Nationalité : une jeunesse en auto-déchéance

mars/avril 2016

#Divers

Après les attentats de janvier 2015, Mohamed Ulad et Isabelle Wekstein-Steig décidèrent d’aller ensemble à la rencontre de lycéens issus de l’immigration, de deuxième ou de troisième génération, pour tenter de comprendre comment ils se définissaient par rapport à la France et aux différentes composantes de la société française. Le débat sur la déchéance de nationalité n’était pas alors d’actualité. Mais leur documentaire présenté sur France 2, le 3 février 2016, vient justement télescoper ce débat en mettant en scène une génération de jeunes qui, pour être presque tous de nationalité française, déclarent tout de go ne pas se sentir français. Autrement dit, comme le titre de l’émission l’énonçait : « Les Français, c’est les autres ! »

Premier constat, ces jeunes pratiquent une sorte d’auto-déchéance de la nationalité : plutôt que revendiquer leur appartenance à la communauté nationale, ils actent leur exclusion pour chercher ailleurs, du côté de l’origine de leurs grands-parents, une identité fantasmée. Ce n’est pas simplement un phénomène individuel, mais un réflexe collectif structuré par le conformisme du groupe d’adolescents, où chacun endosse le discours et les postures attendus dans son milieu scolaire. Discours et postures de rupture par rapport aux adultes – parents, profs – et à la société et recherches d’une validation de soi par les camarades de classe sont caractéristiques de l’adolescent qui a besoin de s’affirmer pour accéder à lui-même.

Affirmer que « les Français, c’est les autres » est une manière pour ces jeunes de se défendre du sentiment de n’être pas aimés. Non seulement il leur est difficile de croire qu’ils sont aimés de leurs parents auxquels ils s’opposent, mais il leur est difficile de croire qu’ils sont aimés de la société dans laquelle ils vivent : ils pensent, pas toujours à tort, être perçus comme des étrangers, voire des menaces, et se savent bien peu attendus en termes d’emploi ou de responsabilités. Dans une tentative désespérée de reconstruire une estime de soi, l’appareil fantasmatique fonctionne à plein pour valider ce sentiment négatif : victimisation, soupçons, préjugés, racisme et antisémitisme sont autant de réponses possibles.

On se trouve là dans le mode de connaissance malade que pointait récemment Edgar Morin1 : une connaissance pervertie par le fantasme, le simplisme, l’absence de perception de la complexité. Le sociologue appelle à la mise en place d’un authentique enseignement de la connaissance. En l’absence d’un tel enseignement, les jeunes sont livrés pieds et poings liés à toutes les manipulations, et il ne faut pas s’étonner qu’ils versent dans le radicalisme. Mais cet enseignement indispensable est-il suffisant ?

D’aucuns pensent qu’il faut d’abord réinstaller l’autorité de l’État et celle de l’école. Mais il n’est pas difficile de comprendre que pour défaire cet enfermement, cette malédiction (cette énonciation à la fois malheureuse et malfaisante de la réalité), il ne suffit pas de brandir des symboles martiaux. En l’occurrence, faire de la déchéance de nationalité un étendard de reconquête validerait plutôt les représentations qui poussent à l’enfermement et à la rupture…

Comme tous les adolescents, ces jeunes doivent être intégrés dans la communauté des adultes2. Or notre société est privée de rites de passage capables de faciliter cette intégration. Cette absence explique à bien des égards la fascination que peuvent exercer des formes religieuses extrêmes qui investissent ce vide rituel.

Le documentaire de Mohamed Ulad et d’Isabelle Wekstein-Steig met en évidence d’autres pistes, qui toutes passent par l’expérience de la parole échangée, soit dans une forme de dialogue socratique qui interroge intelligemment les fantasmes pour permettre de les déconstruire – on est loin d’un enseignement formel des valeurs de la République, mais plutôt dans une maïeutique qui éveille à l’acte d’une pensée vraiment libre –, soit par le témoignage et la transmission de la mémoire commune. Une visite du mémorial de la Shoah à Drancy, pour y rencontrer une rescapée d’Auschwitz, et un entretien à la mosquée de Paris, le jour où l’on y rend hommage aux musulmans morts pour la France, avec d’anciens combattants maghrébins de la Seconde Guerre mondiale, fiers d’avoir combattu pour la France, suffisent à bouleverser les représentations de ces jeunes souvent imprégnés d’un discours historique totalement manichéen, dans lequel on passe facilement de l’anticolonialisme, de l’antiaméricanisme et de l’antisionisme à l’antisémitisme et à la théorie du complot. Sur les visages des lycéens, détaillés par la caméra, on peut lire l’émotion produite par ce qu’ils découvrent.

Autre expérience, celle de confier à ces mêmes lycéens une caméra et un micro, pour qu’ils aillent, hors de la cité dont ils sortent rarement, demander à des passants ce qu’ils avaient à dire sur « être Français ». Les outils techniques opérant comme une sorte de sauf-conduit protecteur, le dialogue s’engage simplement, à la grande surprise des jeunes. L’hostilité dont ils étaient persuadés être l’objet s’évanouit sous leurs yeux pour laisser place à une forme de bienveillance et de reconnaissance qu’ils n’attendaient pas. En d’autres termes, ils font l’expérience d’un commencement d’intégration dans la communauté nationale dont ils se considéraient exclus.

Certes, il ne suffit pas de se présenter à la société pour qu’elle vous accueille à bras ouverts. Les fantasmes œuvrent partout et leur puissance désocialisante est redoutable. Mais justement, si une leçon peut être tirée du documentaire de Mohamed Ulad et d’Isabelle Wekstein-Steig, c’est que l’intégration suppose un travail qui ne se résume pas à l’amélioration des conditions socio-économiques des populations issues de l’immigration, ni à une politique de la ville, si intelligente soit-elle. Elle exige de la relation et de la transmission, de la rencontre, la mise en œuvre d’un échange de sorte que s’élabore une parole commune – pas une pensée unique, mais une parole complexe, nuancée, plurielle et partagée en raison même de sa pluralité. C’est ainsi que s’élabore une identité commune, mélange de mémoire et de culture, dans un rapport au passé toujours à reprendre, mais aussi dans une tension vers l’avenir, car intégrer c’est aussi reconnaître à l’autre que c’est avec lui que nous envisageons le futur. Comme l’explique Delphine Horvilleur dans son dernier livre sur la transmission3, cela suppose de commencer par permettre à ceux que nous souhaitons intégrer d’exprimer leur questionnement. Ce n’est qu’à partir de ce questionnement qu’un processus de transmission peut advenir et produire ses effets. Se mettre à l’écoute de ce questionnement est le début d’une forme de bienveillance sans laquelle la confiance qui fait défaut ne saurait advenir. Ceux qui prétendent prévenir la radicalisation et les dérives terroristes des jeunes en souffrance (de quelque origine qu’ils soient) autrement – par la seule « fermeté » et un discours abstrait sur les valeurs de la République – risquent fort de nous conduire vers de douloureuses déconvenues.

  • 1.

    Edgar Morin, « Nul ne naît fanatique », Le Monde, 7 février 2015.

  • 2.

    Le fait qu’on trouve parmi les jeunes qui basculent dans l’islam radical une proportion importante de Français convertis (de 20 à 25 % selon Olivier Roy) suggère que la question n’est peut-être pas tant celle de l’intégration des migrants que celle de l’intégration des générations nouvelles – parmi lesquelles celles des jeunes issus de l’immigration, mais pas seulement.

  • 3.

    Delphine Horvilleur, Comment les rabbins font les enfants, Paris, Grasset, 2015.

Jean-François Bouthors

Éditeur, journaliste et écrivain, il est l’auteur de plusieurs livres, dont La Nuit de Judas (l’Atelier, 2008), Paul le Juif (Parole et Silence, 2011), Délivrez-nous de "Dieu". De qui donc nous parle la Bible ? (Médiaspaul, 2014), Comment Poutine change le monde (François Bourin, 2016), Nous, Français (L’Observatoire, 2018) et, avec Jean-Luc Nancy, Démocratie ! Hic et nunc (François Bourin, 2019).…

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Colères

Pour son numéro double de mars-avril, la revue consacre le dossier central à la question des colères. Coordonné par Michaël Fœssel, cet ensemble original de textes pose le diagnostic de sociétés irascibles, met les exaspérations à l’épreuve de l’écriture et se fait la chambre d’écho d’une passion pour la justice. Également au sommaire de ce numéro, un article de l’historienne Natalie Zemon Davis sur Michel de Certeau, qui reste pour le pape François « le plus grand théologien pour aujourd’hui », ainsi que nos rubriques « À plusieurs voix », « Cultures » et « Librairie ».