Soixante ans de pouvoir communiste en Chine : les illusions perdues
La Chine, qui fête cette année les soixante ans de sa fondation, veut conjurer toute réminiscence du printemps de 1989, malgré les demandes en faveur de la liberté d’expression. Mais si le régime semble plus déterminé que jamais, le système reste-t-il stable, avec des migrants mécontents, une croissance moins soutenue, une urbanisation forcenée, une corruption endémique ?
Depuis l’intrusion de l’Occident en Chine à la faveur de la guerre de l’opium, en 1840, les dirigeants politiques, les lettrés, les entrepreneurs, bref ce que les politistes désignent du nom d’« élites », sont obsédés par la volonté de faire de la Chine un pays prospère et puissant (fuguo qiangbing), afin de rendre à l’ancien empire du Milieu la place qu’il n’aurait jamais dû perdre dans le monde. Pour atteindre cet objectif, ces élites ont tout essayé : l’empire traditionnel jusqu’en 1898, la monarchie constitutionnelle pendant les fameux « Cent jours », la république bourgeoise en 1911, une période de flirt avec le fascisme dans les années 1930, le communisme dans sa variante totalitaire de 1949 à la mort de Mao, et le communisme dans sa variante capitaliste mondialisée depuis le retour au pouvoir de Deng Xiaoping.
Après toutes ces hésitations, la Chine a-t-elle donc vraiment trouvé sa voie ? Un régime autoritaire à coloration post-totalitaire présidant au développement d’une économie capitaliste peu soucieuse des droits des travailleurs (et des autres) ? La République populaire serat-elle son régime pour tout le siècle à venir ? Ou son soixantième anniversaire annonce-t-il sa fin1 ?
L’approche de cet anniversaire est un moment adapté pour tenter de répondre à cette question en esquissant un bilan du régime.
« À soixante ans, j’atteignis le parfait discernement2 »
Puisque aujourd’hui, les paroles de Confucius sont revenues à la mode dans la Chine de ceux qui se proclament héritiers du mouvement du 4 mai3, il est sans doute temps de se demander si la République populaire a atteint la maturité, et présente au monde un exemple de sagesse.
Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclamait la naissance du nouveau régime du haut de la tribune de Tian’anmen. « Le peuple chinois s’est levé ! » avait-il dit la veille. Il pouvait être fier de sa réussite. Au bout d’un siècle qui avait vu la Chine plongée dans une série de guerres civiles et étrangères, partagée entre des « seigneurs de la guerre » et convoitée par toutes les grandes puissances de la planète, le pays était enfin unifié sous un même régime politique dominé par le Parti communiste chinois, et les impérialistes occidentaux et japonais avaient été chassés du pays. Après un siècle au cours duquel il avait enduré de terribles souffrances, le peuple chinois allait enfin pouvoir panser ses blessures et se lancer dans la modernisation.
Cet espoir s’est révélé vain, et les soixante années qui ont suivi ont été plutôt agitées, puisque la Chine a connu trois guerres étrangères4, la plus grande famine de son histoire, une lutte interne au Parti qui l’a menée au bord de la guerre civile, la répression violente d’un mouvement pacifique pour la démocratie ; au bout de six décennies, si la science a fait son entrée sur la scène chinoise et a transformé le pays, l’autre importation, celle de la démocratie qu’appelaient de leurs vœux les activistes du 4 mai 1919, semble toujours un rêve lointain.
Rien ne le montre mieux que l’absence de débat qui a caractérisé l’approche de l’anniversaire. Alors que le Parti s’apprête à célébrer en grande pompe, par un défilé militaire et des réjouissances sur la place Tian’anmen, cette date propice qui représente l’accomplissement d’un cycle du calendrier chinois, il a systématiquement interdit à tous ceux qui en ont fait la demande, d’organiser des conférences sur les événements des six dernières décennies. Tandis qu’au dernier trimestre de l’an dernier les conférences sur le trentième anniversaire du lancement des réformes se suivaient à un rythme effréné, que les journaux étaient pleins de souvenirs de participants au 3e plénum du 11e comité central5 et de débats sur l’orientation adoptée à l’époque, cette année, c’est le silence. Plus que jamais, le Parti tient absolument à conserver le monopole de l’interprétation de la période historique et ne tient pas à lancer de débats qui conduiraient nécessairement à s’interroger sur le rôle du fondateur de la République populaire.
Et cela s’explique. Déjà il y a deux ans, un débat opposait les partisans des « trente années » à ceux des « soixante années » : le retour de la Chine sur la scène internationale est-il l’apogée d’un mouvement commencé il y a soixante ans lorsque Mao Zedong a décidé d’instaurer le socialisme, ou il y a trente ans lorsque Deng Xiaoping a adopté la politique de « réforme et (d’)ouverture », prenant largement le contre-pied du Grand Timonier ?
Les partisans de la nouvelle gauche, critiques à l’égard de la politique d’ouverture qu’ils assimilent à l’acceptation de l’oppression de la globalisation libérale, défendent la thèse des 60 ans6 tandis que les « libéraux » affirment que le véritable décollage de la Chine n’a été rendu possible que par la politique de réforme et d’ouverture et célèbrent les trente ans. Mao ou Deng ? De fait, il n’y a pas de réelle contradiction et nous verrons que derrière les impressionnants changements de politiques qui ont marqué l’histoire de la République populaire, on peut affirmer que la continuité l’emporte sur le changement.
Les promesses du Parti communiste chinois
Au lendemain de la proclamation de la République populaire, la population chinoise, fatiguée de deux décennies de guerre, a accepté sans opposition l’installation au pouvoir du Parti communiste. Il faut dire que le programme commun adopté en 1948 prévoyait que le Parti mettrait fin à la « dictature du parti unique » (le Kuomintang), et établirait un régime de démocratie nouvelle garantissant les libertés fondamentales. Or, à l’occasion du soixantième anniversaire, un vieux cadre du Parti rappelle que :
Dans les années 1990, un livre est sorti, dont le titre était la Voix de l’histoire : les promesses d’il y a un demi-siècle et il a été très rapidement interdit… C’était un recueil des éditoriaux, des commentaires, des protestations de notre parti pendant les années 1930 et 1940, tous authentiques. À l’époque, notre parti avait fait au peuple chinois la promesse d’établir un État indépendant, libre et démocratique… De fait ces promesses se trouvaient dans bien des écrits des années 1930 et 1940 du président Mao. Mais dans les années 1950 et 1960, elles ont été corrigées et enlevées par le comité de rédaction des œuvres de Mao Zedong7.
Et de fait, ces promesses ont été très rapidement trahies.
Le Parti, qui promettait aussi d’instaurer une société sans exploitation où les citoyens seraient libres et égaux, a-t-il rempli son contrat ?
L’accumulation primitive dans les campagnes…
L’ouverture au compte-gouttes des archives de l’État montre que, dès le début des années 1950, la Réforme agraire, considérée par l’ensemble des observateurs comme un grand succès du régime puisqu’elle a permis de redistribuer une grande partie des terres aux paysans, s’est accompagnée de terribles excès et que, surtout, elle ne constituait, dans l’esprit de dirigeants marqués par le stalinisme, qu’un premier pas vers autre chose. Pour le Parti, plus que de réaliser une mesure de justice, il s’agissait d’étendre son emprise sur la société rurale en éliminant la classe des propriétaires fonciers et en supprimant les nombreuses organisations sociales liées aux lignages ou aux temples qu’ils dirigeaient.
Pour atteindre cet objectif, le Pcc a organisé dans tous les villages de Chine des réunions de mise en accusation au cours desquelles les paysans dénonçaient les propriétaires, les paysans riches ou les personnes influentes qui refusaient de se soumettre à son pouvoir. Ces réunions se terminaient souvent soit par des passages à tabac, soit par des exécutions auxquelles l’ensemble de la population du village devait assister. Qui s’y opposait risquait de se voir accusé de pactiser avec l’ennemi de classe. Au bout de trois ans, les solidarités primaires lignagères et religieuses qui structuraient la société rurale avant 1949 avaient été brisées, et les paysans se retrouvaient isolés face au Parti devenu la seule organisation présente dans les villages.
De fait, ce mouvement a préparé le terrain au Grand Bond en avant qui, de 1958 à 1960, a imposé un degré de collectivisation sans précédent, les paysans étant transformés en serfs au service de la politique décidée par le Centre, et perdant toute autonomie, y compris dans le domaine de l’agriculture. Cette destruction de la société rurale, l’une des manifestations les plus criantes du totalitarisme du régime, est indéniablement l’une des causes principales de la famine qui, de 1959 à 1962, a fait 36 millions de morts8. Cette catastrophe n’a pourtant pas provoqué de révoltes de grande ampleur, et la légitimité du régime n’a pas été entamée. Au cours des années 1950, le Parti a donc réussi à imposer un contrôle à peu près absolu sur la société rurale, et à la soumettre intégralement à sa volonté. C’est ce que le philosophe de la nouvelle gauche Gan Yang appelle la « destruction créatrice9 ».
Mao Zedong, souvent présenté comme un révolutionnaire paysan, a en fait porté un coup terrible à la société rurale. Et peu après que Liu Shaoqi et Deng Xiaoping eurent décidé de rétablir le lopin individuel et de réintroduire une dose de marché dans l’économie rurale pour relancer la production au lendemain de la famine, il a créé le mouvement d’étude de Dazhai pour s’opposer à cette « restauration du capitalisme ». Ce n’est qu’après sa mort en 1976 que Deng Xiaoping, sous la pression de paysans qui ne supportaient plus l’absurdité économique de la collectivisation et voulaient reprendre le contrôle de l’agriculture, a pris des mesures qui ont abouti au démantèlement des communes populaires.
Dès 1984, la décollectivisation de fait a été réalisée, ce qui s’est traduit par une récolte record (400 millions de tonnes de céréales) et un essor impressionnant des industries légères dans les campagnes. L’élimination des « étiquettes de classe », la réhabilitation des propriétaires fonciers et des paysans riches (ou plutôt de leurs descendants), le relâchement des contrôles ont provoqué un retour des vieilles solidarités, une recrudescence du pouvoir des organisations lignagères, en somme, un retour de la société campagnarde. Les paysans se sont alors lancés avec enthousiasme dans la production. On observe donc une grande différence entre les politiques agraires du Grand et du Petit Timonier. Et pourtant, il y a une indéniable continuité : que ce soit pour Mao ou pour Deng, l’agriculture doit financer l’accumulation primitive et le développement de l’industrie.
Sous le règne de Mao, les paysans étaient obligés de vendre leurs produits à l’État à des prix particulièrement bas par rapport à ceux des produits industriels, et le livret de résidence (Hukou), généralisé en 1958, leur interdisait de chercher fortune en ville où les salaires et les garanties étaient nettement supérieurs. Attachés à la terre, ils ne pouvaient quitter leur village qu’en entrant dans l’armée ou à l’université. Inutile de dire que cela ne concernait qu’une toute petite minorité de la population rurale. Les statuts rural et urbain étant héréditaires et se transmettant par les femmes, les citadins n’étaient guère enthousiastes pour épouser des femmes de la campagne, car ils condamnaient ainsi leurs enfants à rester dans les villages arriérés. Même si le discours officiel affirmait que les paysans pauvres constituaient l’avant-garde de la société, nul ne souhaitait résider dans les campagnes et, du reste, les personnes, voire les catégories sociales tombées en disgrâce y étaient envoyées sans possibilité de revenir en ville.
Aussi à la mort du Grand Timonier, la Chine était en proie à un véritable apartheid où les ruraux tenaient le rôle des Noirs en Afrique du Sud. Même illégalement, il leur était impossible de s’installer en ville puisqu’ils ne pouvaient obtenir les tickets de rationnement (de céréales, de coton, d’huile) indispensables à la survie. Confinés dans les communes, ils étaient à la merci des cadres locaux qui décidaient de tout et pouvaient accorder des faveurs ou, au contraire, des punitions.
On peut donc imaginer avec quel enthousiasme a été accueillie la décollectivisation : elle a été qualifiée de « deuxième libération » (dierci jiefang) et, dans un premier temps, elle a effectivement énormément profité aux paysans. Entre 1976 et 1985, la production agricole a considérablement augmenté, le niveau de vie de la population rurale s’est beaucoup amélioré puisque les paysans ont été autorisés à choisir ce qu’ils cultivaient sur leur terre (à condition de livrer un certain quota de céréales à un prix fixe à l’État) et à vendre leurs surplus sur le marché après s’être acquittés de l’impôt. Ils ont également eu l’autorisation de créer des petites industries et de se lancer dans l’artisanat. Cependant, après cette phase de rattrapage, leur niveau de vie a recommencé à prendre du retard sur celui des citadins (celui-ci est aujourd’hui plus de 3, 5 fois supérieur à celui des ruraux) et ce mouvement s’est poursuivi jusqu’à ce jour.
Peu après le lancement des réformes, les paysans ont recommencé à financer l’accumulation primitive, notamment par le biais des impôts qui venaient les frapper, provoquant souvent des réactions de colère. C’est ainsi qu’au cours des années 1990, les émeutes contre les taxes imposées par les pouvoirs locaux se sont multipliées dans les campagnes, phénomène qui rappelle la période républicaine, lorsque, par la multiplication des taxes, le Kuomintang s’aliéna les masses paysannes. Peut-être est-ce pour éviter ce danger que le pouvoir central est intervenu : en 2006, il a aboli l’impôt agricole et a décidé de surveiller de plus près les diverses taxes imposées par les pouvoirs locaux. Cette décision a satisfait en partie les paysans, mais l’agitation n’a pas totalement disparu, puisqu’en 2008, les autorités ont annoncé qu’il y avait eu 120 000 épisodes d’« agitation collective », dont la plupart à la campagne. Deux types de facteurs sont à l’origine des révoltes paysannes.
Le premier est l’accaparement des terres par les gouvernements locaux sans compensation raisonnable. La décollectivisation de fait n’a en effet pas abouti à la privatisation de la terre. Au contraire, à la campagne, celle-ci est restée propriété collective, et ce sont les autorités locales qui décident de son affectation. Le développement de l’immobilier à la périphérie des petites villes et la création de zones industrielles constituent des sources d’enrichissement non négligeables pour les cadres des cantons et des bourgs. Ils peuvent en effet réquisitionner les terres pour toutes sortes de motifs en compensant les paysans de manière symbolique, et la céder à des promoteurs ou à des industriels en faisant des profits importants. Les tribunaux étant le plus souvent à la solde des pouvoirs locaux, les paysans n’ont souvent d’autre issue que de se révolter en allant brûler le siège du comité du parti du canton.
En 2007, un mouvement en faveur de la privatisation de la terre, que ses animateurs qualifiaient de « nouvelle réforme agraire », s’est développé dans les campagnes du nord-est du pays. Fatigués des réquisitions effectuées par les cadres ruraux sans compensations, des milliers de paysans ont signé des pétitions dans ce sens. L’animateur principal du mouvement a été arrêté et condamné à une peine de rééducation par le travail10. Il semble que cela ait suffi à mettre un terme au mouvement, mais le mécontentement reste grand et l’on voit des explosions de colère se produire dans la plupart des régions.
L’autre cause des révoltes est la dégradation de l’environnement : celle-ci est étroitement liée à la nature du pouvoir politique. Depuis le lancement des réformes en effet, les cadres sont promus en fonction de leur capacité à développer le Pib de la région qu’ils contrôlent. Pour atteindre ce but, ou parce que les industriels leur offrent des pots-de-vin, ils autorisent l’implantation d’usines qui ne se soucient guère de l’environnement. Cela aboutit souvent à la pollution des rivières, qui rend les terres impropres à la culture pour des décennies. Les populations sont souvent victimes de maladies liées à ces industries. Là encore, les protestations dans le cadre institutionnel étant inutiles, il arrive souvent que les paysans se soulèvent11 ou aillent se plaindre à la capitale provinciale ou à Pékin.
Ainsi, après une période de six ans au cours de laquelle les paysans ont retrouvé leurs droits économiques et une partie de leur liberté de mouvement, la situation s’est à nouveau dégradée. Il leur est toujours interdit de s’organiser et leurs protestations ne s’inscrivent pas dans un mouvement qui verrait émerger une force sociale organisée capable d’imposer ses revendications au gouvernement. Soixante ans après la prise du pouvoir par le Parti communiste qui leur avait promis qu’ils deviendraient les maîtres du pays, les paysans restent à l’échelon le plus bas de la société, et se trouvent toujours à la merci de l’arbitraire des cadres.
Malgré leur nombre qui, s’il diminue, reste impressionnant dans l’absolu (officiellement 60 % de la population vit dans les campagnes), ils ne peuvent guère peser sur les orientations politiques du pays. En effet, leurs révoltes ne menacent pas le pouvoir du Parti, puisqu’elles restent circonscrites à un village, un canton au maximum, et peuvent être assez facilement réglées au moyen de faibles concessions et de la répression des « meneurs ». La menace pour le pouvoir est d’autant moins grave que l’agriculture ne constitue plus la source unique de revenus des habitants des campagnes.
Des ouvriers exploités par le Parti des travailleurs
Dès sa prise du pouvoir, le Parti communiste a cherché à développer la classe ouvrière des entreprises d’État nouvellement créées. Jouissant de l’emploi à vie, leur existence était totalement contrôlée par la danwei, l’unité de travail qui leur fournissait le logement, les soins, l’école pour les enfants, etc. La danwei pouvait même empêcher les femmes d’avoir des enfants et c’est par elle que toutes les campagnes lancées par le Parti atteignaient les travailleurs. En échange de ces contraintes, ceux-ci disposaient d’un niveau de vie garanti et ne craignaient pas le chômage. Mais les entreprises d’État n’étaient la plupart du temps pas rentables et, après le lancement des réformes, les dirigeants ont cherché à les transformer, notamment en licenciant la main-d’œuvre pléthorique. Entre 1995 et 2000, près de 40 millions d’ouvriers ont été mis à pied (xiagang) et ceux qui étaient considérés comme l’avant-garde de la production socialiste ont été stigmatisés comme des obstacles aux réformes. La privatisation sournoise a profité aux directeurs des entreprises, des cadres du Parti, et les ouvriers se sont retrouvés sans organisations pour les défendre.
On a vu des mouvements de protestation se produire, certains ont abouti à l’obtention de compensations plus conséquentes mais, dans l’ensemble, les licenciements n’ont pas entrainé de révoltes de grande ampleur. Certaines régions comme le Nord-Est, bastion des entreprises socialistes, sont aujourd’hui frappées par le chômage et on a même vu des ouvriers licenciés émigrer vers l’Europe. Mais aujourd’hui, ces ouvriers ne constituent plus qu’une minorité de la classe ouvrière, les grandes entreprises socialistes étant en voie de disparition.
En effet, ils se sont retrouvés à l’écart du grand mouvement d’industrialisation qui s’est produit à partir de 1992, lorsque l’afflux des investissements étrangers a fait de la Chine « l’atelier du monde ». La main-d’œuvre à bon marché, qui représentait son principal avantage comparatif, n’est pas composée de travailleurs urbains mais de jeunes qui ont quitté leur village pour aller chercher du travail en ville et ont accepté des conditions de rémunération et de travail bien pires que leurs homologues citadins.
Conscientes de la nécessité de cet exode rural pour le développement de l’économie, les autorités font aujourd’hui preuve d’une plus grande tolérance à l’égard de la mobilité géographique des ruraux.
La dernière décennie du xxe siècle et la première du xxie ont été marquées par le plus grand exode rural de l’histoire qui a conduit les jeunes paysans à aller chercher du travail dans les villes et les usines installées dans les régions côtières. Ces nongmingong (littéralement ouvriers paysans), qui ne disposent pas de livret de résidence urbain et ne peuvent donc prétendre aux avantages sociaux réservés aux résidents des villes, sont au nombre de 200 millions.
Artisans du « miracle chinois », ils font de longues journées dans les usines des zones économiques spéciales dont les produits sont destinés à l’exportation, effectuent tous les travaux du bâtiment, sont vendeurs, serveurs, cuisiniers, réparateurs… Ils assurent en somme tous les services indispensables à la vie des citadins. Toutefois, pour envoyer leurs enfants à l’école en ville, ils doivent s’acquitter de taxes que ne paient pas leurs homologues citadins, n’ont pas accès aux soins et envoient une grande partie de leur salaire au village. Ils constituent en quelque sorte le prolétariat qui a permis l’essor industriel de la Chine. Ils ne disposent cependant d’aucun des droits conquis par le prolétariat européen au xixe siècle. Les syndicats autonomes sont rigoureusement interdits et ceux qui ont cherché à en fonder l’ont payé de lourdes peines de prison12. Il y a naturellement des mouvements sociaux et les grèves se sont multipliées notamment dans la zone économique spéciale de Shenzhen en 2007. Mais celles-ci ne sont pas reconnues et leurs organisateurs sont, au minimum, renvoyés de leur usine. De ce point de vue, on peut dire que la situation est pire que sous le régime du Kuomintang avant 1949 puisqu’à l’époque les ouvriers réussissaient à s’organiser. Depuis 1949, le Parti communiste est parvenu à interdire non seulement les partis d’opposition et les syndicats autonomes, mais même les associations de personnes originaires d’un même district (tong xiang hui) qui, traditionnellement, permettent l’entraide entre « pays ».
Cela ne signifie pas que les nongmingong ne disposent d’aucun moyen de faire entendre leur voix. Depuis la fin des années 1990 en effet, et surtout depuis l’arrivée de Hu Jintao et Wen Jiabao aux affaires en 2002-2003, des associations créées le plus souvent par des citadins, mais aussi par les nongmingong eux-mêmes, aident ces derniers à défendre leurs intérêts en ville. Naturellement, elles se situent résolument dans la légalité, ne remettent pas en question la légitimité du pouvoir, et ne se prononcent pas publiquement sur des questions politiques. Elles aident les nouveaux arrivants à s’installer en ville, leur donnent des conseils juridiques lorsqu’ils ne reçoivent pas leur salaire ou sont victimes de mauvais traitements de la part de leurs employeurs. Leur rôle n’est donc pas dépourvu d’ambiguïté. Si elles aident les nongmingong à prendre conscience de leurs droits et à revendiquer une citoyenneté égale à celle de leurs compatriotes citadins, elles diffusent aussi les normes établies par le pouvoir dans une catégorie sociale qui ne les connaît guère13. Pourtant, elles ne disposent d’aucune garantie juridique et il arrive souvent que le gouvernement ne voie que le premier aspect de leur fonction et les ferme parce qu’il les considère comme subversives ou en recourant à tout autre prétexte14.
Ainsi, les nongmingong restent des résidents provisoires qui ont du mal à envoyer leurs enfants à l’école en ville, à bénéficier des aides sociales, et n’ont pas droit au revenu minimum (dibao) en cas de perte d’emploi, tous avantages sociaux réservés à ceux qui disposent d’un livret de résidence urbain. Aujourd’hui, pour obtenir ce document, il faut être propriétaire d’un logement, ce qui n’est naturellement pas à la portée de la plupart de ces ouvriers d’origine paysanne qui effectuent des travaux peu qualifiés pour des salaires très bas. En fait, les gouvernements municipaux ne veulent pas assumer la responsabilité des travailleurs pauvres, et ne permettent qu’aux migrants aisés d’accéder au livret de résidence. En quelque sorte, ils sont prêts à accorder des avantages sociaux à ceux qui n’en ont pas besoin !
Donc, soixante ans après la fondation d’un régime qui prétendait représenter les prolétaires et les exploités, les paysans sont à la merci des cadres locaux qui peuvent les spolier de leurs terres, les ouvriers originaires des campagnes sont victimes d’une discrimination administrative qui les situe en dessous de leurs homologues urbains, en faisant de véritables immigrés de l’intérieur, et seuls les plus riches d’entre eux peuvent s’élever dans l’échelle administrative. Les promesses d’égalité faites en 1949 sont donc loin d’avoir été réalisées. S’ils disposent de plus de libertés que sous le règne de Mao Zedong où ils étaient entièrement soumis aux diktats du Parti, ils sont encore loin de jouir d’une véritable citoyenneté, et ne sont guère en mesure de lutter contre la discrimination institutionnalisée.
Un pouvoir qui représente les élites
Si les simples travailleurs n’ont jamais réussi à obtenir la garantie de leurs droits fondamentaux, les élites ont été en mesure de largement affirmer leur pouvoir au cours des six dernières décennies. Le discours fortement anti-élitiste de Mao Zedong n’a pas empêché les cadres du Parti, en tant que couche sociale, de devenir une catégorie privilégiée. Certes, la multiplication des « mouvements de masse » dirigés contre la bureaucratisation, la corruption, le style de vie capitaliste, etc. a créé une forte insécurité pour les individus pendant les trois premières décennies du régime : en effet, les purges qui faisaient appel à la mobilisation des masses prenaient pour cible de manière récurrente les dirigeants du Parti à tous les échelons. Pourtant, l’absence de contre-pouvoirs institutionnalisés, de justice indépendante et d’organisation des citoyens a permis à la nomenklatura en tant que groupe social, de conserver une position privilégiée.
Ainsi, sous le règne du Grand Timonier, les cadres habitaient dans des quartiers disposant d’un confort très supérieur à ceux des logements des ouvriers ou des paysans, ils se fournissaient dans des magasins spéciaux en produits de luxe vendus à des prix très bas, leurs enfants avaient plus de chance que les autres d’entrer à l’université et on notait une forte dose d’endogamie dans ce groupe social. Le monopole exercé par le Parti sur les domaines économique, social et politique leur permettait sinon de s’enrichir, ce qui ne signifiait pas grand-chose dans la Chine maoïste, du moins de jouir de conditions de vie très privilégiées et de promouvoir leurs proches, leurs anciens subordonnés ou les membres de leur parentèle15. Ainsi, l’égalitarisme prôné par le régime était loin d’être une réalité.
Les réformes lancées par Deng Xiaoping n’ont pas mis un terme à ces privilèges, loin de là, mais elles ont considérablement élargi l’assiette du recrutement des élites. Au cours des trente dernières années, avec la politique consistant à permettre à certains de « s’enrichir d’abord » (xian fu qilai), on a vu émerger de nouvelles catégories privilégiées. Alors que pendant la guerre civile, entre 1945 et 1949, le Parti communiste dénonçait le pouvoir des « Quatre clans » qui dominaient la République, certains analystes affirment qu’aujourd’hui, le pouvoir est concentré entre quelques grandes familles16. Ainsi, les rejetons des fondateurs du régime, que l’on appelle les « princes », sont nombreux parmi les membres du comité central et du bureau politique : par exemple, Xi Jinping, qui sera probablement le successeur de Hu Jintao, est le fils de Xi Zhongxun, membre du bureau politique pendant les années 1980, tandis que Bo Xilai, fils de Bo Yibo, l’un des « huit immortels » des années 1980, est secrétaire de la municipalité de Chongqing et membre du bureau politique. On trouve aussi ces « princes » dans les affaires, et dès les années 1980, les fils de Zhao Ziyang, alors Premier ministre, dirigeaient des entreprises d’import-export, tandis que le gendre du président de la République éliminé par Mao, Liu Shaoqi, était le Pdg de la première entreprise privée d’informatique, Stone.
Si les grandes familles dominent la politique et l’économie, la classe des entrepreneurs s’est largement développée et elle compte aujourd’hui plusieurs millions de membres. Toutefois, ces nouveaux patrons disposent en général de relations étroites avec les représentants du pouvoir politique, tant au niveau local qu’au niveau national. C’est notamment le cas des promoteurs qui, pour obtenir des terrains constructibles, ont besoin de l’accord des cadres locaux. On a donc vu fleurir les cas de cadres qui acceptent des pots-de-vin ou placent leurs enfants dans les entreprises immobilières. Cela provoque la colère des paysans et ouvriers qui se plaignent amèrement de la corruption qui ronge la société. Le pouvoir a beau lancer de manière récurrente des mouvements contre ce fléau, condamner des cadres supérieurs17, exécuter des cadres moyens, rien n’y fait. En l’absence d’institution autonome chargée de lutter contre la corruption, il est extrêmement difficile de limiter les excès de cadres qui disposent institutionnellement d’un pouvoir sans partage. Cela ne peut manquer de rappeler la période de la fin du pouvoir du Kuomintang lorsque ce que les communistes appelaient le « capitalisme bureaucratique » dominait la société chinoise.
Le compromis des élites passé au lendemain de la répression du mouvement pour la démocratie de 1989 a considérablement renforcé le pouvoir de ces dernières. Aujourd’hui, outre les cadres du Parti qui restent le pivot de ces classes dominantes, les entrepreneurs et les technocrates jouissent d’un niveau de vie nettement supérieur aux autres catégories sociales. Toutefois, le développement économique qui s’est produit depuis cette date a également favorisé l’émergence d’une « classe moyenne » dont les membres sont propriétaires de leur logement, et accèdent depuis une dizaine d’années aux joies de la consommation, de l’automobile, des vacances, etc. Ce sont essentiellement des ingénieurs, des technocrates, mais aussi des intellectuels. Ostracisés pendant le règne de Mao, leur réhabilitation par Deng Xiaoping ne s’était pas traduite par une augmentation de leur niveau de vie. Pendant les années 1980, ils avaient souvent réclamé plus de liberté et les jeunes enseignants ont joué un rôle important dans la préparation du mouvement pour la démocratie de 1989. Ils ont du reste été durement frappés par la répression au lendemain du massacre du 4 juin18. Mais à partir de 1992, le Parti, conscient d’avoir besoin de leur soutien pour lancer la nouvelle phase de développement de l’économie, a considérablement augmenté leurs salaires, leur a permis de créer des entreprises, à condition toutefois qu’ils ne remettent pas le système en question. La majorité d’entre eux a souscrit à ce nouveau contrat social, et ils représentent une partie non négligeable de la nouvelle classe moyenne.
Les estimations sur la part que cette dernière représente dans la population varient selon les sources entre 10 % et 19 %, mais son apparition représente une caractéristique de la nouvelle société chinoise. Depuis la fin des années 1990, on a vu fleurir les gated communities19 gardées par des hommes en uniformes qui maintiennent à l’extérieur ceux qui n’y habitent pas. Cette classe moyenne est très attachée à la stabilité que le régime affirme défendre car c’est elle qui lui a permis d’atteindre ce niveau de bien-être. Ses membres sont d’autant plus favorables à l’ordre existant que les dernières décennies ont vu les inégalités s’emballer et on estime que le coefficient Gini frise aujourd’hui 0, 5, ce qui place la Chine au même niveau que les pays d’Amérique latine.
Cette nouvelle configuration socio-politique a été bien résumée par la formule de Jiang Zemin des trois représentativités : le Parti représente les forces productives les plus avancées (ingénieurs, entrepreneurs, etc.), la culture la plus avancée (les intellectuels qui se sont ralliés) et les intérêts du peuple tout entier, la dernière représentativité étant surtout rhétorique. Malgré les derniers changements apportés au discours officiel par Hu Jintao qui affirme vouloir défendre les intérêts des groupes vulnérables, le Parti représente toujours les élites, des élites qu’il a largement contribué à créer à la faveur de la politique des réformes (comme sous Mao qui avait créé une nouvelle élite « révolutionnaire » composée de cadres promus pendant la lutte révolutionnaire et pendant la « transformation socialiste »).
Du totalitarisme au post-totalitarisme
Contrairement à ses promesses, dès la prise du pouvoir, le Pcc a interdit tous les partis politiques sauf ceux qui lui étaient subordonnés. Très rapidement, il a étendu son contrôle sur toutes les maisons d’édition et, en 1957, même les journaux appartenant aux partis démocratiques, qui reconnaissaient pourtant son rôle dirigeant, ont été repris en main. Dès lors, il a occupé l’ensemble du champ politique. Pendant les années 1950, par la collectivisation des terres et la nationalisation de l’industrie et du commerce, il a étendu son contrôle au champ économique et au champ social qui, dès le milieu des années 1960, ne disposaient plus d’aucune autonomie.
Les luttes au sein de l’appareil n’ont pas cessé pour autant, Mao Zedong n’approuvant pas la politique de ses camarades consistant à instaurer un régime de type soviétique qui ne correspondait pas entièrement à son idéal. En même temps, il craignait que la dénonciation de Staline par le Pcus ne conduise les communistes chinois à s’élever contre le culte de sa personnalité20. Pour éviter cela, il n’a pas hésité à appeler les « larges masses » à critiquer la manière dont les cadres exerçaient le pouvoir. Pendant deux mois, de mai à juin 1957, les critiques se sont multipliées contre l’emprise du Parti sur la société, contre le pouvoir absolu du secrétaire qui empêchait les personnes compétentes de participer pleinement à la « construction du socialisme », contre l’absence de liberté et l’atmosphère étouffante créée par la montée en puissance de la bureaucratie. Ce mouvement des « Cent Fleurs » a même vu l’apparition de revues non officielles dans lesquelles des étudiants demandaient l’instauration d’un véritable État de droit ainsi que le respect des libertés fondamentales. Dès le mois de juin cependant, le même Mao lançait le mouvement antidroitier qui a abouti à la persécution de 550 000 personnes, surtout des intellectuels. Ceux-ci ont été soit envoyés dans les camps de travail, soit exilés dans les campagnes, soit, simplement, stigmatisés dans leur unité de travail où ils étaient contraints de faire les travaux les plus rebutants pour un salaire de misère. Le mouvement antidroitier a permis d’éliminer les citoyens susceptibles de s’opposer aux excès du Parti. Il faudra attendre 1979, soit trois ans après la mort de Mao, pour qu’ils soient réhabilités.
Pourtant, les Cent Fleurs n’ont pas permis au Grand Timonier de se débarrasser de tous ses rivaux au sein du Parti et neuf ans après, il n’a pas hésité à mener le pays au bord de la guerre civile pour atteindre ce but. Profitant de l’enthousiasme et de l’ignorance des jeunes lycéens et étudiants, il les a lancés dans la chasse au « révisionnisme », les a encouragés à persécuter les intellectuels, à détruire les « vestiges du féodalisme » en criant leur attachement à sa personne et à sa pensée. Leur fanatisme les a conduits à s’affronter violemment, plongeant le pays dans le chaos et conduisant Mao à faire appel à l’armée pour réprimer ceux qui ne voulaient pas lui obéir. En décembre 1968, il a décrété l’envoi des jeunes citadins dans les campagnes où ils devaient « subir la rééducation de la part des paysans pauvres et moyens-pauvres ».
Ils se sont rendu compte de l’arriération de la société, ils ont découvert que les cadres du Parti étaient souvent des tyrans de village et ont compris que les paysans étaient très hostiles à la collectivisation. Dans les campagnes, ils ont rencontré les droitiers qui avaient été persécutés après les Cent Fleurs, et se sont rendu compte que ces victimes de Mao étaient, comme eux, des idéalistes désireux d’améliorer le sort des paysans et des ouvriers. Cette expérience a conduit un grand nombre de ceux dont le président voulait faire « les continuateurs de la cause révolutionnaire » à réfléchir sur la nature du régime.
Revenus en ville, dès 1974, certains d’entre eux ont affiché des dazibaos pour demander la légalité et la garantie des droits fondamentaux21. Tout juste avant la mort du Grand Timonier, ils sont descendus sur la place Tian’anmen, s’alliant aux cadres « révisionnistes » et aux intellectuels victimes de la Révolution culturelle, pour dénoncer « le féodalisme de Qin Shihuang22 ».
La mort du Grand Timonier en 1976 a, comme celle de Staline en Urss, conduit ses successeurs à entreprendre de profonds changements pour renouveler la légitimité du régime. Pourtant, Mao Zedong étant à la fois le fondateur du régime et l’homme qui persécuta les « cadres et les masses », ils n’ont pas déclenché de démaoïsation. Deng Xiaoping, devenu le nouvel homme fort en 1978, a réhabilité la plupart des membres du Parti et des intellectuels dénoncés pendant les mouvements récurrents lancés par Mao, mais n’a remis en question ni la dictature du Pcc ni même la personne du Grand Timonier dont il a critiqué les erreurs tout en validant l’exercice du pouvoir.
Pour se débarrasser des fidèles de Mao et tout comme ce dernier, il n’a pas hésité à faire appel à la société, autorisant les victimes du régime à exprimer leurs griefs sur des affiches collées sur les murs des grandes villes et même à lancer des revues non officielles qui contenaient des réflexions sur la nature du régime. Toutefois, après une période d’ouverture qui a vu la réhabilitation de la plupart des victimes du maoïsme, Deng a mis un terme à cette expérience et a tracé les limites qu’il était impossible de franchir. C’est ce qu’il a résumé par la formule des « Quatre principes fondamentaux », à savoir le socialisme, le marxisme-léninisme-pensée de Mao Zedong, la dictature démocratique du peuple et la direction du Parti communiste23. Il a ainsi rassuré les membres de l’appareil qui ont alors fait allégeance à sa nouvelle ligne de modernisation du pays. Le Parti a accepté de relâcher son contrôle de l’économie en autorisant de plus en plus l’émergence d’entreprises privées et en reconnaissant le rôle du marché, allant à l’encontre de tout ce qu’avait prôné le Grand Timonier.
Mais sur la question de la dictature du Parti, du maintien de son monopole sur le champ politique, Deng Xiaoping s’est montré l’héritier fidèle de Mao Zedong. Lorsque, au cours des années 1980, les intellectuels réhabilités, les anciens gardes rouges intégrés dans l’appareil ont cherché à développer une société civile autonome qui serait en mesure de contrôler le Parti avec l’accord tacite du secrétaire général, Hu Yaobang, qu’il avait nommé, il a opposé son veto24. En 1987, il l’a limogé, l’accusant de faire preuve de faiblesse à l’égard des forces favorables à la « libéralisation bourgeoise ». Et lorsque les étudiants et une grande partie des citadins, inquiets de voir les réformes piétiner et les partisans de la reprise en main relever la tête, sont descendus dans la rue pour réclamer plus de démocratie, Deng n’a pas hésité à envoyer l’armée, et, comme Mao, à limoger le deuxième successeur qu’il s’était choisi, le secrétaire général du Parti Zhao Ziyang qui voulait dialoguer avec les étudiants25.
Empêcher à tout prix les luttes internes
Le massacre du 4 juin 1989 montre que, comme son prédécesseur, Deng Xiaoping était prêt à tout pour empêcher l’émergence d’organisations autonomes qui remettraient en question le monopole du Parti sur le champ politique. Mais c’est aussi pour conjurer le danger le plus grave pour un léniniste, l’éclatement du Parti, que Deng a recouru à des moyens extrêmes. Et il n’a pas pardonné à Zhao Ziyang son refus de se soumettre à sa décision : l’ancien secrétaire général ayant refusé de se plier au rite de l’autocritique a été exclu de toutes ses fonctions et placé en résidence surveillée où il est resté jusqu’à sa mort. Deng a désigné un autre successeur, Jiang Zemin, chargé de mettre en œuvre les principes fondamentaux qu’il a élaborés au cours de sa carrière.
Pour renforcer sa légitimité, le Parti doit relâcher son contrôle sur le champ économique, il peut se résigner à ne pas susciter l’adhésion des citoyens aux valeurs qu’il professe et donc s’abstenir d’intervenir dans leur vie privée. En réduisant l’amplitude de son contrôle, il peut concentrer ses moyens afin d’exercer une emprise plus efficace sur le champ politique, qu’il considère comme essentiel. Pour améliorer son efficacité, il doit renforcer sa discipline interne et empêcher par tous les moyens que les différences de sensibilité entre les dirigeants ne se transforment en lutte de lignes politiques qui pourraient aboutir à son éclatement. Comme l’expérience montre que c’est à l’occasion des guerres de succession que ces luttes éclatent au grand jour, Deng a désigné non seulement son successeur Jiang Zemin, mais le successeur de son successeur, Hu Jintao, promu au comité permanent du bureau politique en 1992. Et tous deux ont maintenu ces préceptes, base du consensus qui s’est imposé aux dirigeants du bureau politique depuis vingt ans. Malgré les différences de tempérament, on n’a pas vu de lutte de grande ampleur au sommet.
Tous les dirigeants ont soutenu les mesures de répression adoptées contre chaque tentative d’organiser des partis politiques26, voire des groupes de réflexion politique27. Même si, depuis 2004, des articles sur la protection des droits de l’homme et la propriété privée ont été intégrés à la Constitution, si les dirigeants affirment régulièrement leur intention d’instaurer l’« État de droit », la dictature du Parti demeure pour eux un principe intangible. Les tribunaux restent subordonnés aux « commissions politiques et juridiques » des divers échelons du Parti. Les organisations sociales sont étroitement contrôlées : elles doivent disposer d’une organisation d’État qui les parraine pour pouvoir être reconnues et, lorsqu’elles s’aventurent au-delà du domaine d’activité défini dans leurs statuts, elles sont dissoutes28.
Les médias indépendants demeurent interdits, et même si certains journaux n’hésitent pas à aborder des thèmes sensibles tels que les émeutes paysannes ou les violations des droits des migrants, ils restent à la merci du département de la propagande. Depuis cinq ans environ, un mouvement de défense des droits civiques, lancé par les victimes d’abus des cadres et appuyés par des avocats, des intellectuels et des journalistes avec le soutien d’un grand nombre d’internautes, cherche à prendre le pouvoir au mot et à obtenir devant les tribunaux la mise en œuvre des principes affirmés par le régime. Conformément au consensus évoqué ci-dessus, le Parti a décidé d’empêcher le développement de ce mouvement de défense des droits civiques de peur qu’il ne favorise l’émergence d’une organisation de résistance des citoyens. En mai de cette année, une vingtaine d’avocats se sont vu refuser le renouvellement de leur licence.
Le dernier refuge des canailles29 ?
Bien entendu, la Chine de Hu Jintao n’est plus celle de Mao. Depuis la mort du Grand Timonier, le Pcc n’intervient pratiquement plus dans la vie privée et les citoyens chinois jouissent de bien plus de liberté qu’au début des années 1950. Toutefois, le fonctionnement du Parti reste totalement opaque, celui-ci conserve jalousement son monopole sur l’interprétation de l’histoire et les instruments de contrôle totalitaire restent à sa disposition. Ainsi, à l’occasion des jeux Olympiques d’août 2008 et de nouveau à l’approche des célébrations du soixantième anniversaire de la fondation de la République populaire, 800 000 habitants de Pékin ont été mobilisés par les comités de quartier (aujourd’hui appelés « communautés ») pour surveiller leurs compatriotes et empêcher tout acte terroriste. Récemment, deux des enfants de Rebiya Kadeer, accusée par le gouvernement chinois d’avoir fomenté les émeutes d’Ouroumtchi du 5 juillet, ont dénoncé dans une lettre d’abord, puis à la télévision, les agissements de leur mère30, ce qui était pratique courante pendant la période maoïste.
Pourtant, l’adhésion aux valeurs du régime, largement répandue dans la société pendant les années 1950 et 1960, a beaucoup diminué depuis le lancement des réformes, et surtout depuis la répression du 4 juin 1989. Aujourd’hui, même si la presse officielle appelle encore les cadres du Pcc à servir le peuple, si de temps en temps, on ressort l’image de Lei Feng, le communiste militaire modèle qui se dévouait sans cesse pour le peuple, rares sont ceux qui adhèrent au Pcc parce qu’ils croient au socialisme. Au mieux, les communistes duxxie siècle pensent que le Parti peut faire de la Chine un pays riche et puissant et adhèrent par patriotisme, mais en général, c’est plutôt pour avoir un réseau de relations qui aident à l’ascension sociale.
Du reste, depuis que les chars de l’Armée populaire de libération ont écrasé l’espoir de l’instauration d’un régime correspondant à la volonté des citoyens, les dirigeants ont cherché une alternative à la légitimité fondée sur le socialisme. Aujourd’hui, ils affirment être les seuls capables de réaliser le rêve du fuguo qiangbing (un pays prospère et puissant), qu’ils mesurent en termes de Pib. Ils encouragent le nationalisme des classes moyennes montantes et, s’appuyant sur leur désir d’ordre, se présentent comme les meilleurs remparts contre les facteurs d’instabilité, à savoir les dissidents politiques soutenus par les « forces hostiles étrangères » qui demandent la réhabilitation du mouvement de 1989 et l’instauration d’une démocratie à l’occidentale31, ou les « séparatistes, terroristes et extrémistes », nom de code des activistes des minorités ethniques qui protestent contre le colonialisme han32. Dans les deux cas, le Parti mobilise les citoyens contre les complots des étrangers, notamment des Occidentaux, qui ne peuvent pas se résigner à l’émergence de la Chine.
Ainsi, soixante ans après leur prise du pouvoir, les communistes, qui se présentaient au départ comme des internationalistes, fondent l’essentiel de leur légitimité sur l’appel au nationalisme. Ils se flattent d’avoir récupéré Hong Kong et Macao des mains des colonialistes occidentaux et cherchent à récupérer Taiwan pour rétablir la Chine dans les frontières de l’ancien empire des Qing.
Mais cet appel au nationalisme est une arme à double tranchant pour le pouvoir. En effet, la puissance économique de la Chine est fondée sur la globalisation, et les enfants de bien des dirigeants sont employés par des firmes multinationales. Dans ces conditions, ils sont vulnérables aux attaques des plus virulents des nationalistes, notamment les « jeunes gens en colère » (fenqing) qui les accusent de vendre le pays aux firmes étrangères.
Les dirigeants communistes qui, au cours des soixante dernières années, ont déployé une grande partie de leur énergie pour empêcher le développement d’un mouvement pour la démocratie seront-ils menacés par l’émergence d’un mouvement nationaliste autonome ? Ce serait l’un des paradoxes dont l’histoire est souvent friande.
- *.
Directeur de recherches au Cnrs, Ceri-Sciences Po, il travaille au Centre d’études français sur la Chine contemporaine à Hong-Kong. Voir sa contribution au dossier sur la Charte 08 dans notre numéro de février 2009.
- 1.
Rappelons que l’Union soviétique est arrivée à 70 ans et lors de son 60e anniversaire, elle semblait proche de l’apogée de sa puissance sur la scène internationale. En 1981, pour sa création, la fondation « Libertés sans frontières », créée par Msf, avait organisé un colloque sur « Le communisme, un monde en expansion ». Voir le livre issu de ce colloque : Pierre Kende, Dominique Moisi et Ilios Yanakakis (sous la dir. de), le Système communiste : un monde en expansion, Paris, Ifri, 1982.
- 2.
Littéralement : « À 60 ans, j’avais l’oreille accordée », (trad. d’Anne Cheng), ce qui signifie : « J’étais en accord avec le monde », que nous traduisons ainsi.
- 3.
Le mouvement du 4 mai (1919) désigne le mouvement pour la nouvelle culture qui s’est déroulé autour de cette époque et dont l’un des mots d’ordre était : « À bas la boutique à Confucius ! » et « Bienvenue à Mme Science et Mme Démocratie ». L’un de ses animateurs, Chen Duxiu, est devenu le premier secrétaire général du Parti communiste chinois en 1921.
- 4.
La guerre de Corée de 1950 à 1953, la guerre contre l’Inde en 1962 et la guerre contre le Vietnam en 1979.
- 5.
Cette réunion, qui s’est tenue en décembre 1978, est considérée officiellement comme le lancement de la politique de réforme et d’ouverture.
- 6.
Voir Gan Yang, « Zhongguo de daolu : sanshi nian yu liushi nian » (La voie de la Chine : 30 ans contre 60 ans), Wuyou zhi meng (utopia), http://www.wyzxsx.com/Article/Class17/200704/17083.html
- 7.
« Guoqing 60 zhounian qianxi yiwei lao tongzhi de tanhua fenxiang » (Partageons les propos d’un vieux camarade à la veille du 60e anniversaire), http://ncn.org/view.php?id=75901
- 8.
Yang Jichen, Mubei (Stèle funéraire), Hong Kong, Cosmos Books, 2008.
- 9.
Gan Yang, « Zhongguo de daolu… », art. cité.
- 10.
Josephine Ma, “Peasant leader given two years in labour camp. Re-education for activist who fought to recover seized farmland”, South China Morning Post, 18 janvier 2008.
- 11.
Shi Jiangtao et He Huifeng, “Anger mounts as number of poisoned children climbs. Polluting factory in Shaanxi still operating, officials admit”, South China Morning Post, 21 août 2009 et Fiona Tam, “10, 000 fight riot police over Fujian pollution”, South China Morning Post, 2 septembre 2009.
- 12.
Han Dongfang, qui a créé le premier syndicat autonome pendant le mouvement pour la démocratie de 1989, a été emprisonné puis expulsé de Chine. Liu Niansheng et ses camarades ont été condamnés à de lourdes peines en 1992, etc.
- 13.
Voir Chloé Froissart, “Escaping from Under the Party’s Thumb”, dans “China in Transition”, Social Research, vol. 73, n° 1, printemps 2006, p. 197-217.
- 14.
C’est ce qui est arrivé récemment à l’Open Constitution Initiative : son fondateur, Xu Zhiyong, a été emmené par la police le 14 juillet 2009 et arrêté formellement le 18 août. Voir “Chinese legal activist arrested for tax evasion”, Reuters, 18 août 2009.
- 15.
Voir Liu Binyan, « Entre hommes et démons », dans J.-P. Béja et W. Zafanolli, la Face cachée de la Chine, Paris, Éd. Pierre-Émile, 1981.
- 16.
Voir l’intervention de Zhu Xueqin à l’atelier du forum Chine-Europe sur le nationalisme, Hong Kong, City University, juillet 2009.
- 17.
Chen Xitong, le maire de Pékin au moment des événements de Tian’anmen, a été condamné à 16 ans de prison en 1995 ; Chen Liangyu, maire de Shanghai, a été condamné à 18 ans de prison en 2006 ; Xu Zhongheng, maire de Shenzhen, a été limogé en 2009 et sera probablement lourdement condamné…
- 18.
Voir J-P. Béja et M. Goldman, « L’impact du massacre de Tiananmen sur le mouvement pour la démocratie », Perspectives chinoises, février 2009.
- 19.
Luigi Tomba. « Fabriquer une communauté : gestion des évolutions sociales dans les villes chinoises », dans « La ville, laboratoire de la Chine de demain », Perspectives chinoises, n° 105, avril 2008, p. 50-66.
- 20.
En 1956, le 8e congrès du Pcc a supprimé toute référence à la pensée-maozedong de la charte du Parti.
- 21.
Voir Li Yizhe, Chinois, si vous saviez…, Paris, 10/18, 1976.
- 22.
Unificateur de la Chine en 213 avant J.-C., cet empereur que Mao admirait n’a pas hésité à enterrer vivant les lettrés.
- 23.
“Uphold the Four Cardinal Principles”, Selected Works of Deng Xiaoping, vol. II, Beijing, Foreign Language Press, http://english.peopledaily.com.cn/dengxp/vol2/text/b1290.html
- 24.
Ruan Ming, Deng Xiaoping : chronique d’un Empire, Paris, Picquier, 1992.
- 25.
Zhao Ziyang, Prisoner of the State, New York, Simon and Schuster, 2009.
- 26.
Les organisateurs du parti pour la démocratie en Chine ont été tous condamnés à de lourdes peines de prison en 1998. Voir J.-P. Béja, À la recherche d’une ombre chinoise, Paris, Le Seuil, 2004.
- 27.
C’est le cas du « Groupe d’étude de la Nouvelle Jeunesse », voir J.-P. Béja et M. Goldman, « L’impact du massacre du 4 juin sur le mouvement pour la démocratie », Perspectives chinoises, n° 107, février 2009, p. 27.
- 28.
Voir note 14.
- 29.
“Patriotism, the last refuge of a scoundrel”, déclaration de Samuel Johnson, 7 avril 1775.
- 30.
“Kadeer caused riot, says family”, China Daily, 4 août 2009.
- 31.
Voir récemment l’arrestation de Liu Xiaobo et les dénonciations de la Charte 08 qui appelle à l’instauration d’une véritable démocratie en Chine. Voir le dossier réuni dans Esprit en février 2009 : « De la Charte 77 à la Charte 08 ».
- 32.
Les émeutes du 14 mars 2008 à Lhasa et celles du 5 juillet à Ouroumtchi ont été prétexte à des dénonciations violentes des forces séparatistes soutenues par les forces étrangères antichinoises.