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Syrie : quand les morts ne veulent plus rien dire

octobre 2016

L’actualité syrienne est sidérante. Sans doute, la violence persistante et les bombes, à force de tomber, jour après jour, année après année, ont dû aussi dévaster le langage et notre capacité à comprendre ce qui se passe sous nos yeux. Pour sortir de notre torpeur, faudrait-il trouver d’autres mots, d’autres angles d’analyse que ceux des journaux ou des rapports onusiens ? Comment penser et dire le trou noir géopolitique qu’est devenu la Syrie et le vortex de violence inouïe dans lequel tout un peuple, toute une région et finalement notre monde s’abîment irrémédiablement ?

L’ampleur des crimes est connue et précisément documentée ; l’urgence des besoins, criante et inlassablement répétée. L’Onu documente neuf cas où des armes chimiques – du gaz de chlore répandu par des hélicoptères du régime syrien et du gaz moutarde lancé par Daech – ont été utilisées en Syrie en 2014 et 20151. L’Onu évalue à 600 000 les personnes assiégées qui sont privées de nourriture, de médicaments, d’eau et d’électricité. Un chiffre a minima (il n’inclut pas les zones dites « difficiles à atteindre ») et pourtant si exorbitant qu’il en perd sa réalité. De même, les 290 000 morts comptabilisés aujourd’hui (100 000 en juillet 2013). Mais qu’est-ce que cette inflation des chiffres peut encore vraiment changer ? La pratique de l’armée de Bachar al-Assad d’affamer et de vider des zones entières de leur population se poursuit : il y a deux ans à Homs, il y a quelques semaines à Daraya. « Faut-il que nous ignorions le fait qu’il y a clairement une stratégie en ce moment pour faire à Al-Waer et à Moadamiya comme à Daraya ? » s’est alarmé Staffan de Mistura, l’envoyé spécial de l’Onu sur la Syrie. Les morts n’ont plus rien à nous dire, ou nous ne les entendons pas.

L’émotion médiatique suscitée par l’hébétude d’un petit garçon de 5 ans, Omran Daqneesh, qui, assis dans une ambulance, essuie son visage couvert de gravats et de sang, a fini par retomber, plus vite encore que celle provoquée, un an plus tôt, par les images d’Aylan Kurdi, ce bébé noyé et échoué sur une plage turque2. Inutiles aussi la mauvaise conscience et la rage de voir qu’en Europe – et en France tout particulièrement –, nous accueillions si peu et si mal3. Pire, nourrissant – et se nourrissant de – la peur de cette « vague d’envahisseurs » en guenilles, les amalgames de l’extrême droite infestent le débat politique4. Face à la progression de cette déraison, la raison des spécialistes, habiles à décrypter les intérêts pétroliers sous-jacents de l’accord irano-russe ou les ressorts les plus tordus de la rivalité sunnite-chiite, semble tourner en rond, et la ténacité des négociateurs ne débouche sur rien de décisif.

À l’heure où le gouvernement de Damas approuve un accord de trêve conclu entre les États-Unis et la Russie, et où la Turquie s’attaque aux forces de Daech dans le nord de la Syrie, on ne sait si on est en train de sortir du chaos ou de s’y enfoncer davantage. Les adversaires – puissances étrangères et régionales, régime, factions locales – ont-ils intérêt à poursuivre encore leur affrontement pour tenter de gagner ou de regagner un peu plus de « terrain » ? Ou ­s’achemine-t-on vers un arrangement politique et territorial qui amorcerait une désescalade de la violence ? Des trêves et des accords passés ont duré ce que durent les murs de sable. Qu’en sera-t-il de ce nouvel accord, tout aussi laborieux et fragile que les précédents et déjà contesté sur le terrain par une partie de la rébellion (la milice Ahrar Al-Cham) ? L’entrée de l’armée turque sur le champ de bataille, qui vise également à contrer les troupes kurdes dites des Forces démocratiques syriennes (Fds), soutenues par Washington, ainsi que le durcissement du régime d’Erdogan et son rapprochement avec Poutine, ouvrent-ils une brèche dangereuse au sein de l’Otan ou assiste-t-on au contraire à un rééquilibrage dans les rapports de force ? Les forces de l’opposition syrienne, de plus en plus marginalisées, vont-elles au moins bénéficier d’une meilleure protection5 ? Quelle sera leur marge de manœuvre dans un processus de transition politique ? Leur plan, qui réaffirme la condition du départ de Bachar al-Assad dans leur dernière feuille de route, et leurs aspirations seront-ils au contraire définitivement sacrifiés au nom de la lutte contre Daech ? Faut-il se réjouir de l’inexorable recul de l’État islamique, de la liesse des populations libérées, comme dans la ville de Manbij ou, à l’inverse, s’inquiéter de sa capacité d’adaptation dont témoignent les attaques suicides conduites à Damas, Tartous, Homs et Hassaké ainsi que la dissémination du djihadisme vers d’autres territoires6 ?

C’est sans doute au niveau du droit international que cet effondrement de la pensée et de la volonté est le plus flagrant. Dans un éditorial cinglant, Ben Taub écrit :

La guerre syrienne est devenue un conflit dans lequel les crimes de guerres n’entraînent aucunes conséquences – présentes et vraisemblablement futures – et dans lequel leur perpétration a été normalisée sur le plan stratégique et militaire au lieu d’être perçus comme une aberration7.

Les barrières morales que le droit international tente, en matière de crimes contre l’humanité, de consolider, ont considérablement reculé, aujourd’hui en Syrie et demain, selon l’auteur, au Yémen et ailleurs. Le plus affligeant est que ceux qui font prétention de « réalisme » (pourtant souvent gonflé de préjugés et de partis pris) semblent s’en accommoder ou ne voient pas. En dépit du « long sommeil moral » dans lequel nous sombrons,

nous n’éprouvons aucune indécence à rappeler, d’une manière récurrente, les « valeurs européennes », en soutenant le retour de la dictature en Égypte ou en essayant de promouvoir la réintégration d’autres bourreaux sur la scène internationale8.

Ce cynisme et cette inconséquence, parfois involontaires, dépouillent la justice de toute crédibilité et signification. Dans les camps qui se sont amassés à la frontière turque, les programmes internationaux de sensibilisation aux concepts de la justice transitionnelle apparaissent de plus en plus surréalistes, pour ne pas dire obscènes, dans ce qui prend les allures d’un Las Vegas pour Ong grassement subventionnées.

Et pourtant la justice n’est pas qu’une mascarade. Certes, la tentative de faire passer une résolution au Conseil de sécurité suite au rapport sur les armes chimiques en Syrie se heurtera sans doute au veto des Russes et devrait tourner court, comme auparavant les projets de saisie de la Cour pénale internationale. Des enquêtes peuvent néanmoins être ouvertes dans les pays qui se sont dotés d’une législation suffisamment ambitieuse de compétence universelle. La commission internationale indépendante sur les crimes en Syrie, au lieu de se cantonner à sa mission informative, pourrait renforcer sensiblement ses outils de collaboration avec des juridictions et des procureurs. Il est d’ores et déjà possible de former, de soutenir et d’associer les juges et avocats syriens réfugiés à l’extérieur en prévision de leur participation à l’élaboration des statuts d’un futur tribunal mixte qui correspondra aux aspirations et à la culture juridique du pays, ainsi qu’à la construction d’un État multinational syrien.

En dépit des nombreuses incertitudes du moment, il ne fait aucun doute que la génération qui grandit dans le chaos et l’exil, après plus de cinq ans de guerre, portera une irrépressible demande de justice. La volonté de faire sortir les morts de l’oubli et du silence se manifestera, tôt ou tard, comme le prouvent à peu près tous les exemples du passé (et récemment encore au Salvador). C’est sur elle que nous devons miser. Que représenterait, pour ceux qui ont courageusement rejeté le joug de l’oppression en 2011, la reconstruction d’un État sans justice ? Un avatar de la vieille servilité que la novlangue soi-disant réaliste qualifiera de « paix ».

  • 1.

    Troisième rapport du Mécanisme d’enquête conjoint de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (Oiac) et de l’Onu. Début septembre, le Secrétaire général adjoint des Nations unies aux affaires humanitaires constate que « les besoins de la population en Syrie […] sont devenus encore plus aigus […] au cours des trois dernières semaines ».

  • 2.

    Son père Abdullah déplore : « Les morts continuent et personne ne fait rien » (Bild, 1er septembre 2016).

  • 3.

    L’Europe accueille environ 500 000 ré­fugiés en Europe alors que 4, 8 millions de Syriens sont réfugiés dans les pays voisins de la Syrie. Certaines des familles déplacées finiront peut-être par poser leur désespoir dans les rues de nos villes. Ce sera dans un camp de réfugiés plus ou moins indigne, à Calais ou à Ivry-sur-Seine, ou, pire, sur un bout de trottoir, dans l’attente d’une décision administrative ou d’une aumône. Elles y trouveront parfois de la solidarité mais, le plus souvent, se heurteront à la bureaucratie et à l’indifférence, sans évoquer la multiplication des incendies volontaires contre les foyers ou camps de réfugiés, comme on a pu en voir à Forges-les-Bains ou dans la banlieue parisienne, à Altenfelden en Autriche ou près de Dresde.

  • 4.

    Voir la forte percée du parti anti-immigration, l’Afd, lors des dernières élections régionales en Allemagne.

  • 5.

    Les Américains assurent que leur projet d’un centre de commandement conjoint avec les Russes permettra de mieux discriminer les frappes entre les opposants et les djihadistes.

  • 6.

    Lire l’entretien avec le procureur Molins, dans Le Monde du 3 septembre, sur le retour prochain d’un grand nombre de combattants volontaires français.

  • 7.

    Ben Taub, “Does Anyone in Syria Fear International Law?”, New Yorker Today, 31 août 2016.

  • 8.

    Entretien avec Salam Kawakibi, Ouest-France, 25 août 2016.

Joël Hubrecht

Membre du comité de rédaction d'Esprit. Responsable de Programme (Justice pénale internationale / Justice transitionnelle) à l'Institut des hautes études sur la justice (IHEJ). Membre du Comité Syrie-Europe après Alep. Enseigner l'histoire et la prévention des génocides: peut-on prévenir les crimes contre l'humanité ? (Hachette, 2009). …

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