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Gage Skidmore - Flickr
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Trump quitte la Syrie

Une blague sinistre circule à Washington, selon laquelle la présence américaine dans le nord-est de la Syrie ne tenait qu’à un tweet [1]. L’annonce soudaine, promise par Trump depuis longtemps, que les États-Unis retireraient leurs troupes fortes de 2 000 soldats de Syrie, lui a donné raison.

Pour les avertis de Washington, c’était prévisible. Le président n’a jamais été convaincu que les États-Unis avaient besoin d’une présence physique sur un théâtre où ils n’ont eu qu’une influence minime.

Mais cette analyse n’était pas partagée par tous à la Maison-Blanche. Le conseiller à la Sécurité nationale John Bolton considérait la présence américaine comme une dissuasion potentielle face à l’Iran, son obsession de toujours. Le secrétaire à la Défense James Mattis avait peur qu’une sortie prématurée laisse un vide que l’État islamique remplirait, forçant Washington à se redéployer à nouveau dans de pires conditions.

Ce retrait permet à Trump de soutenir que « l’État islamique a été défait » et de remplir sa promesse de campagne de retirer complètement les troupes américaines. La plupart des analyses contesteraient cette affirmation, y compris au Pentagone et dans les cercles du renseignement du président. Dans des rapports rendus publics en août dernier, le renseignement américain estimait que l’État islamique restait fort de quelque 17 000 hommes en Irak et 14 000 en Syrie. Ces chiffres indiquent un risque similaire à celui encouru par l’administration Obama en 2011 quand elle a quitté l’Irak prématurément, conduisant à un regain de violence et d’attentats terroristes. En réalité, alors candidat à la présidence, Trump prenait un malin plaisir à parler de ce retrait comme du plus grand péché de son prédécesseur au Moyen-Orient.

Le vide laissé par
le départ des troupes américaines ouvrira
une course meurtrière pour le contrôle
de la zone.

La décision abrupte de Trump concernant la Syrie est encore plus ­dangereuse. Le tumulte dans le nord-est de la Syrie pourrait déclencher une confrontation plus large et incontrôlée dans la région. Le vide laissé par le départ des troupes américaines ouvrira une course meurtrière pour le contrôle de la zone. Les alliés les plus proches de Washington dans le combat contre l’État islamique sont depuis longtemps les Forces démocratiques syriennes kurdes. La Turquie, un autre acteur clé dans la région, considère les Kurdes comme une menace contre son propre gouvernement et aura enfin une occasion en or de tenter d’écraser les ennemis kurdes après le départ des protecteurs américains. Ce nouveau front dans la guerre va soustraire des forces du combat contre l’État islamique, créant ainsi une ouverture pour le groupe et accroissant la violence dans la région.

Ce retrait implique aussi des dangers géopolitiques plus larges. La Russie le verra comme une occasion de conforter son rôle d’arbitre du conflit syrien. Ce qui renforcera le régime du président syrien Bachar el-Assad, allié de la Russie. La présence américaine était précisément censée éviter une telle issue.

Mais les dangers ne s’arrêtent pas là. Comme toutes les décisions de cette administration, cette stratégie doit être considérée dans le contexte plus large de son obsession iranienne. La présence militaire américaine près de la frontière irako-syrienne devait limiter l’influence iranienne croissante dans la région. Trump a annoncé sa décision de se retirer de Syrie au Premier ministre israélien Benjamin Netayahou quelques jours auparavant. Dans une première réaction à l’annonce américaine, Netanyahou a pris acte des conséquences sur ­l’environnement stratégique d’Israël. Il a affirmé que « nous prendrons soin d’assurer la sécurité d’Israël et de nous défendre nous-mêmes dans cette zone ». Cela veut-il dire que ­l’administration Trump a approuvé qu’Israël étende ses attaques aériennes, jusqu’alors concentrées sur la région de Damas, et son implication militaire pour contrecarrer directement l’Iran ?

Le résultat d’un retrait de quelques milliers de troupes pour tenir une promesse de campagne, contre l’avis des conseillers mêmes de Trump et de ses alliés régionaux, aura d’énormes conséquences sur la région. Le conflit syrien est devenu une guerre par procuration pour le conflit de pouvoirs au Moyen-Orient. Le retrait des États-Unis laisse cette bataille faire rage sans qu’on puisse en voir le terme et contribue à accroître l’instabilité régionale.

 

 

[1] - Ce texte est d’abord paru en anglais, le 20 décembre 2018, sur le site de la fondation -Carnegie pour la paix internationale.

 

Joseph Bahout

Joseph Bahout est professeur de sciences politiques, directeur de l'Institut Issam Farès de politiques publiques et d'affaires internationales à l'Université américaine de Beyrouth. Il a été professeur à Sciences-Po Paris, Consultant permanent au CAPS et Chargé de mission à l’Académie diplomatique internationale. Il a écrit en 2014 Les entrepreneurs syriens : Économie, affaires et politique.

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