Face à Trump, la leçon des évêques américains
La déclaration des évêques américains intimant à l’administration Trump de retrouver une « boussole morale » dans sa gestion des politiques migratoires, marque un tournant dans le rapport de l’Église catholique au courant « post-libéral », pourtant né et promu en son sein.
Le premier évêque à se dresser contre le président des États-Unis, Donald Trump, fut en réalité… une évêque. Chacun se souvient de la silhouette frêle et têtue de Mariann Edgar Budde, montée en chaire ce 21 janvier 2025 à Washington. Sous couvert de souhaiter la bienvenue au nouveau président comme évêque épiscopalienne de la cathédrale nationale, elle mettait courageusement en garde le nouvel élu, devant les télévisions du monde entier, contre « la culture du mépris, devenue la norme dans notre pays, et qui menace de nous détruire ».
Les évêques – hommes – de l’Église catholique américaine ont, eux, attendu plus longtemps, plus d’un an. Mais ils sont intervenus à leur tour, de manière particulièrement spectaculaire, en janvier 2026. Spectaculaire par le niveau, puisqu’il s’agit de trois cardinaux américains, parmi les responsables les plus éminents de l’Église, Mgr Blase Cupich (Chicago), Mgr Robert McElroy (Washington) et Mgr Joseph Tobin (Newark). Spectaculaire aussi par le ton avec lequel ils exhortent le président à « retrouver une boussole morale », estimant que rien de moins que « le fondement moral des actions de l’Amérique est en jeu1 ».
Une question morale
Certes, un certain nombre d’institutions catholiques n’avaient pas attendu pour critiquer, mezzo voce, la politique migratoire brutale de l’hôte de la Maison Blanche. Mais cette fois, c’est différent : les signataires de cette lettre se placent, et c’est totalement inédit, sur le plan de la morale. Ce qui montre bien la gravité de leur intervention : outre-Atlantique, le moralisme politique est pour ainsi dire inhérent à l’histoire de cette nation. Et depuis le New Deal et la Seconde Guerre mondiale, la mission « universelle » des États-Unis pour maintenir la paix dans le monde constitue – du moins en théorie – l’un des fondements des interventions extérieures du pays. En choisissant de passer outre, Donald Trump est aux yeux des cardinaux doublement fautif : par les conséquences de ses interventions qui créent un désordre planétaire, mais aussi parce qu’il dénature profondément la fonction présidentielle aux yeux du monde, en oubliant les valeurs morales qui la sous-tendent.
Les catholiques ont eux aussi contribué à la victoire de Donald Trump.
Pour prendre la mesure de l’ampleur du tournant politique des responsables du catholicisme américain, il convient de faire un retour en arrière. La religion chrétienne est un élément fondamental de la stratégie trumpienne. Pas seulement du côté évangélique, comme on le croit trop souvent. Certes, les principales megachurches protestantes ont largement soutenu la campagne électorale de l’actuel président, lors des deux scrutins qu’il a remportés. L’influence des évangéliques se devine ainsi clairement derrière la politique de soutien sans faille apportée par l’administration américaine à Israël, qui rejoint la croyance messianique évangélique d’un retour du peuple juif sur la Terre sainte. Mais les catholiques, traditionnellement plutôt favorables aux démocrates, ont eux aussi contribué à la victoire de Donald Trump. Ce dernier, dès 2016 d’ailleurs, les a conquis en agitant le chiffon rouge d’une libéralisation et d’une extension de l’avortement et en reprenant des thématiques populaires, comme le sentiment de discrimination des chrétiens et la perte de leur centralité dans « l’identité américaine ». Lors de la dernière élection présidentielle, 54 % des catholiques américains ont voté pour Trump, et alors l’archevêque de New York, Mgr Timothy Michael Dolan, a fait ouvertement campagne en sa faveur. Il est vrai que les questions dites « woke », à savoir les débats bioéthiques et moraux, ont profondément clivé la société américaine et les croyants catholiques.
Un mea culpa implicite
Surtout, l’idéologie post-libérale a été portée sur les fonts baptismaux par les juristes catholiques des universités américaines. Là est née la critique du libéralisme, qui a abouti à la victoire de Trump. Là a émergé la fameuse théorie constitutionnelle dite « originaliste », imaginée par les juristes catholiques de la Federalist Society contre les interprétations libérales de la Cour. Ce mouvement a accompagné le passage de la droite chrétienne des années 1980-1990 à la fabrication du national-populisme chrétien des années 2010.
Ce courant post-libéral a été théorisé par le professeur de sciences politiques Patrick Deneen2 et diffusé par Rod Dreher, avec son ouvrage Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus3, livre de chevet de J. D. Vance. Ce soubassement idéologique catholique a permis de remettre en cause l’État de droit en un sens illibéral, pour contester le droit à l’avortement et les politiques de différenciations minoritaires menées par les démocrates. Si J. D. Vance est la figure la plus visible du catholicisme politique aujourd’hui, il ne faut pas oublier qu’un tiers du cabinet de Trump se dit de confession catholique, tout comme six des neuf juges de la Cour suprême. Voilà pour l’influence du catholicisme dans le pouvoir, bien au-delà du poids des catholiques américains dans la population.
En soutenant sans faille, à partir de 2016, le candidat Trump comme le défenseur de la politique antiavortement, les évêques ont renoncé à leur neutralité traditionnelle lors des échéances électorales. Un choix tactique qui les a portés à préférer au catholique Joe Biden un Donald Trump assez éloigné, c’est le moins que l’on puisse dire, des fondamentaux chrétiens quant à sa morale privée, familiale comme professionnelle. Ce n’est pas sans rappeler la manière dont l’épiscopat italien, dans les années Silvio Berlusconi, a préféré soutenir ouvertement le magnat de la télévision, plutôt que le chrétien-démocrate Romano Prodi, pour faire barrage au mariage pour tous. L’élection de Trump a mis à découvert une culture religieuse obsédée par la question identitaire et fait émerger au sein de l’Église des fractures civilisationnelles. De ce point de vue, la lettre des trois cardinaux, un an après la seconde élection de Donald Trump, peut aussi s’analyser comme une sorte de mea culpa implicite de l’épiscopat et un sursaut moral.
Enfin, dans leur texte, les cardinaux font une référence explicite au pape Léon XIV et à son discours diplomatique de début janvier. Comme l’on sait, Robert Francis Prevost est le premier pape nord-américain. Mais il est aussi le « fils spirituel » du pape François. Ce dernier avait choqué les chrétiens américains, y compris catholiques, en s’attaquant frontalement à la politique migratoire des États-Unis. Le pape Prevost a préféré invoquer la mémoire des Pères fondateurs de la nation américaine. Son discours diplomatique, dont les cardinaux se sont saisi, constitue, sous couvert d’une réflexion sur la paix dans le monde, une critique explicite des tentatives trumpiennes pour créer un ordre mondial fondé sur des empires. Léon XIV regrette ainsi que la « diplomatie qui promeut le dialogue et recherche le consensus de tous [soit] remplacée par une diplomatie de la force, des individus ou de groupes d’alliés. La guerre est revenue à la mode et une ferveur guerrière se répand ». Et il poursuit : « On ne recherche plus la paix comme un don et un bien désirable en soi “dans la poursuite d’un ordre voulu par Dieu, qui implique une justice plus parfaite entre les hommes” [Paul VI], mais on la recherche par les armes, comme condition pour affirmer sa propre domination. Cela menace gravement l’État de droit qui est le fondement de toute coexistence civile pacifique4. »
Ce discours du pape nord-américain est à rapprocher de la leçon tenue en septembre 2025 par le nonce du Vatican (c’est-à-dire l’ambassadeur) à Washington, le Français Mgr Christophe Pierre, qui, devant des universitaires, s’est livré à une critique sans concession du post-libéralisme américain, coupable, disait-il, de s’en tenir à une conception du « bien commun (compris comme le bien de ma communauté) et de ce qu’on appelle l’ordo amoris (d’abord moi, puis ma famille, puis mon pays, sans se soucier outre mesure du sort du reste du monde), [qui peut] gliss[er] vers des tentations autoritaires ou vers un fondamentalisme qui contredit la pluralité légitime de la vie moderne5 ».
Que pèse un pape dans l’ordre mondial aujourd’hui ? Peu, sans doute. Mais le pape est nord-américain, et il intervient au nom de la morale, corde sensible pour un pays encore profondément croyant. Dans un monde déchiré entre un libéralisme à tout crin et un populisme post-libéral autoritaire, le plus petit État du monde, au cœur d’une religion qui se veut catholique, c’est-à-dire universaliste, a peut-être son mot à dire. Qu’il soit aujourd’hui dirigé par un fils des États-Unis d’Amérique ouvre, espérons-le, une réelle opportunité.
- 1. Nicole Winfield et Giovanna Dell’Orto, “Top U.S. Catholic cardinals urge Trump administration to use moral compass in foreign policy”, PBS News, 19 janvier 2026.
- 2. Voir Patrick Deneen, Why Liberalism Failed, New Haven, Yale University Press, 2018 et Regime Change: Toward a Postliberal Future, New York, Sentinel, 2023.
- 3. Rod Dreher, Comment être chrétien dans un monde qui ne l’est plus. Le pari bénédictin, Paris/Perpignan, Artège, 2017.
- 4. « Discours du pape Léon XIV aux membres du corps diplomatique accrédités près le Saint-Siège pour la présentation des vœux pour la nouvelle année » [en ligne], Le Saint-Siège, 9 janvier 2026.
- 5. Mgr Christophe Pierre, « Culture woke et post-libéralisme. La réponse de la doctrine sociale de l’Église », Xe Diplôme international en doctrine sociale de l’Église, 13 septembre 2025.