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Dans le même numéro

L’avenir de l’enseignement supérieur catholique. (Entretien)

juin 2006

#Divers

L’ancien recteur de l’Institut catholique de Paris, un an après une démission forcée, explique ici la place des instituts catholiques dans l’enseignement supérieur en France et les possibilités de développement que les échanges universitaires européens lui promettent, sauf en cas de recentrage clérical dont on voit mal les perspectives.

Joseph Maïla, ancien vice-doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines de l’université Saint-Joseph à Beyrouth, a été le premier recteur laïc de l’Institut catholique de Paris, fondé en 1875. Élu au mois de mai 2004, après une approbation massive de sa candidature par le conseil d’établissement de l’Institut, il se voit contraint de démissionner au mois de juin 2005. Au cours d’un entretien d’une vingtaine de minutes, un mois auparavant, le 16 mai, le nouvel archevêque de Paris, André Vingt-Trois, qui a succédé au mois de mars au cardinal Jean-Marie Lustiger, lui demande de présenter sa démission de sa charge de recteur. Après lui avoir déclaré que « le Liban avait un besoin urgent de ses cadres », l’archevêque de Paris qui est chancelier de l’Institut catholique lui dit avoir été saisi d’un « dysfonctionnement » à la Catho de Paris sur lequel il ne souhaite pas s’étendre, sauf si le recteur acceptait de passer en « procédure de révocation » devant l’assemblée des évêques fondateurs de l’Institut catholique de Paris. Après avoir cherché, en vain, pendant un mois à connaître les motifs de son éviction, et refusant une procédure qu’il juge infamante, le recteur Maïla présente sa démission. Il annonce par communiqué aux professeurs, au personnel administratif et aux étudiants de l’Institut catholique qu’il « a été mis dans l’impossibilité de poursuivre son mandat ». Le 20 juin, le conseil d’établissement de la Catho, instance de responsabilité et de représentation académique des facultés et écoles professionnelles de l’Institut catholique, vote à la majorité des deux tiers de ses membres une motion intitulée « Genèse », réclamant des explications sur l’éviction du recteur qu’ils estiment infondée. À la rentrée de septembre, le chancelier propose deux candidats au poste de recteur qui recueillent des avis majoritairement défavorables au conseil d’établissement. Le 21 septembre, l’assemblée des évêques élit l’un des deux candidats, Pierre Cahné, professeur à l’université Paris IV, qui devient recteur de l’Institut catholique de Paris en demeurant professeur dans son université d’origine.

La presse a rendu compte en son temps des circonstances et des éléments qui ont accompagné la démission de Joseph Maïla. Un article d’Henri Tincq paru dans Le Monde du 1er octobre 2005 parle « d’accusations non fondées dirigées contre le recteur ». Dans cet entretien avec lui nous avons voulu aller plus loin en l’interrogeant sur le statut des universités catholiques en France et de leur fonctionnement ainsi que de leur place dans l’ensemble universitaire français, tentant ainsi d’éclairer les ressorts et les raisons d’une crise mal élucidée et très peu comprise.

Esprit

Esprit – Que représente un Institut catholique comme celui de Paris aujourd’hui dans le paysage universitaire français ?

Joseph Maïla – L’Institut catholique de Paris fait partie d’un ensemble de cinq universités catholiques à Paris, Lille, Angers, Lyon et Toulouse qui ont vu le jour en France au xixe siècle. Ces universités, sauf Angers qui existait déjà, ont profité des possibilités offertes en 1875 par une loi autorisant la création d’établissements d’enseignement supérieur privé. Après le changement de majorité à la Chambre, une loi de 1880 est venue restreindre les libertés accordées cinq ans auparavant. Il en a résulté un statut caractéristique des institutions d’enseignement supérieur libre en France qui affecte les universités catholiques et qui fait, par exemple, que la dénomination d’université est légalement réservée aux seules universités publiques, qui possèdent aussi l’autorité pour délivrer des diplômes reconnus au nom du monopole de la collation des grades attribué à l’État par la loi du 18 mars 1880. De même que les universités catholiques n’émargent pas, jusque-là, au budget national de la recherche. En pratique, toutefois, des aménagements ont été prévus pour que des établissements universitaires reconnus au nom de la liberté de l’enseignement puissent valablement délivrer des diplômes. Des procédures dites de jury rectoral, mais plus fondamentalement des conventions passées avec des universités d’État permettent à présent de délivrer des diplômes ayant valeur nationale. Mais on voit d’emblée la situation minorisée des universités catholiques qui doivent négocier avec des établissements dits nationaux pour pouvoir exercer pleinement leur mission d’enseignement. Toutefois, il est vrai, la situation change de manière très positive. Une négociation s’est en effet engagée depuis quelques années entre les instituts catholiques, regroupés depuis 1975 au sein de l’Union des établissements d’enseignement supérieur catholique (Udesca), et le ministère de l’Éducation nationale pour régler de manière harmonieuse les rapports avec l’État, au plan financier, et tenter de trouver des solutions adaptées à la nouvelle configuration des diplômes mis en place en Europe. Aujourd’hui, le système des diplômes est simplifié, ramené à trois grades : la licence, la maîtrise et le master ; système plus connu sous le sigle « Lmd ». L’idée neuve de la négociation est, surtout, d’envisager l’ensemble du dossier de l’enseignement supérieur privé, à savoir toutes les questions qui se posent et qui sont, outre les diplômes, la subvention que l’État accorde à l’enseignement supérieur privé et le financement de la recherche. La négociation se fait de manière groupée à travers l’Udesca, dirigée à tour de rôle par l’un des recteurs, et qui est l’interlocuteur du ministère. Ainsi on peut dire que depuis quelques années une tentative de « normalisation » de la situation des Cathos est en cours. Une négociation significative a donné lieu en 2002, sous l’égide du ministre Jack Lang, à la signature d’un protocole d’accord fixant les principes et les modalités de participation des instituts catholiques à « l’effort collectif d’enseignement supérieur » et a consigné le principe de la conclusion avec le ministère de contrats d’objectifs. Un haut fonctionnaire de grande compétence, Guy Gautherin, a fait l’inventaire des lieux, il y a près de trois ans. Il est toujours en charge du dossier de l’enseignement supérieur privé au ministère de l’Éducation nationale. L’an dernier, le rapport Chartier, du nom du député chargé d’une mission sur l’enseignement supérieur, a aussi contribué grandement à poser les questions relatives au financement et au coût des études dans le privé. Les choses bougent incontestablement. Le principe selon lequel l’enseignement supérieur privé concourt au service public de l’enseignement supérieur est désormais admis. Mais les recteurs des instituts et universités catholiques ne siègent pas encore à la Conférence des présidents d’université.

Quel type d’enseignement y est-il dispensé ? Et quel est le nombre des étudiants des instituts catholiques ?

La configuration des universités catholiques est spécifique. Elle regroupe trois types institutions. Des facultés dites canoniques qui sont essentiellement des facultés de théologie, de droit canonique, de philosophie sur lesquelles peuvent s’articuler des séminaires ; des facultés de lettres et de sciences humaines mais aussi une faculté de médecine à Lille, ainsi que des écoles professionnelles qui ont été créées par les instituts catholiques et ont pris pour la plupart un chemin d’autonomie organisationnelle et de gestion mais qui restent liées aux Cathos par divers liens. C’est là une situation complexe qui crée de multiples relations au sein des universités catholiques : rapports avec Rome et la Congrégation de l’enseignement catholique, avec le ministère de l’Éducation nationale et la direction des universités et de l’enseignement supérieur en France et avec le Rectorat d’académie ; rapports aussi avec les directions diocésaines de l’enseignement catholique à travers les facultés de pédagogie et la formation des maîtres et professeurs de l’enseignement secondaire catholique ; avec les universités publiques, partenaires obligés des conventions ainsi qu’à travers les écoles, avec les chambres de commerce et nombre de groupements professionnels et associatifs. Toutefois, de manière spécifique, ce sont les facultés canoniques et plus spécifiquement les facultés de théologie qui donnent leur caractère propre aux universités catholiques. Ce caractère canonique est leur marque distinctive, si l’on exclut le cas spécial des facultés, publiques, de théologie et de droit canonique de Strasbourg soumises au régime concordataire. Théologie et sciences religieuses d’une part et sciences humaines d’autre part forment un exemple unique, dans le cadre universitaire français, de complémentarité entre ces deux types de disciplines. La transversalité d’un enseignement qui puise dans ces deux registres a quelque chose de fécond quand on se place dans la perspective, au sein de l’univers catholique, du débat foi/raison auquel il peut ouvrir, ou simplement quand il permet à des étudiants d’aujourd’hui d’approfondir le rapport théologie/philosophie et de comprendre des problématiques de philosophie contemporaine présentes chez Heidegger ou Ricœur par exemple. De même qu’une approche des religions, en ayant en perspective l’apport de la sociologie, de la philosophie ou des sciences de la religion reste, d’un point de vue conceptuel et disciplinaire, stimulant. L’étude du droit canonique dans le cadre des rapports Église/État en France tente aussi nombre de juristes et d’étudiants qui s’inscrivent souvent, dans le cadre d’un doctorat, en mettant en œuvre une approche juridique comparée avec le droit national ou la régulation européenne. Cette possibilité de recouper des disciplines diverses, dans la plupart des cas sur un même campus, est la grande force des Cathos. Que ce soit en poussant une transdisciplinarité sciences humaines/sciences religieuses ou en favorisant une approche pluridisciplinaire en sciences humaines, les instituts catholiques du fait de leur tradition sont à même de mettre en place des formations novatrices. De plus, en raison de leur configuration, à taille humaine, elles demeurent des lieux de choix pour une proximité pédagogique et de suivi des étudiants qui est aujourd’hui une grande ambition de l’université publique qui doit gérer, elle, les grands nombres.

Et les écoles professionnelles dans cet ensemble ?

Elles occupent une place importante et en même temps distincte. Importante, car elles comptent parmi les fleurons des instituts catholiques et sont très souvent connues chacune sous son sigle par le grand public qui ne se doute pas de leur affiliation aux instituts catholiques. Une place distincte toutefois, car ces écoles en sont venues pour des raisons de croissance propre, dans un espace orienté vers l’entreprise, à occuper une place quelque peu à part. Nées, pour la plupart, au sein des Cathos, elles sont aujourd’hui liées à elles, selon des modalités particulières et sans y être, dans la plupart des cas, organiquement rattachées. En effet, elles délivrent des titres d’ingénieurs ou encore des diplômes propres aux écoles de commerce et de management gestion qui sont des titres visés par l’État. Elles ont pris une autonomie académique qui s’est aussi accompagnée d’un financement propre que ce soit en termes de scolarité ou du fait de partenariat avec des entreprises ou des chambres de commerce et d’industrie. De par leur constitution de base et des lois associatives qui les régissent, les liens avec les Cathos font, par exemple, que le recteur de l’Institut catholique est membre des conseils d’administration de ces écoles où il représente la tutelle, au plan de la vocation intellectuelle et des valeurs de l’école, et que le directeur de l’école ne peut, le plus souvent, être nommé sans son aval et qu’il reste dans certains cas signataire ou cosignataire des diplômes. De grandes écoles de commerce telles l’Essec, à Cergy-Pontoise ou l’Edhec à Lille ; des écoles d’ingénieurs à Paris, Angers, Lyon ou Lille ; des écoles d’agriculture comme l’Isab, à Beauvais ou de formation de traducteurs et d’interprètes tels l’Institut supérieur d’interprétation et de traduction (Isit) et l’École des psychologues praticiens (Epp) ou l’Institut supérieur d’électronique de Paris (Isep), gardent des liens avec leur Catho, symbolisant ainsi cette « séparation-rattachement », selon des modalités très diverses, en fonction des écoles et de leur histoire.

Ces écoles sont soumises à des logiques de concurrence spécifiques du système de classement et d’excellence auxquelles elles appartiennent. Toutes sont cependant conscientes des nécessités de la solidarité et de l’importance de s’ouvrir à une éthique de la responsabilité en relation avec des valeurs qui sont celles de l’humanisme chrétien. Le système des écoles professionnelles atteste du dynamisme de l’enseignement supérieur catholique et de sa perception précoce des trajectoires académiques de spécialisation et de formation d’excellence. Il est vrai que la critique est régulièrement faite de l’élitisme de l’enseignement catholique. Cette critique qui touche aussi bien l’enseignement scolaire comme supérieur ne me paraît pas justifiée. Je crois que, dans le système d’enseignement qui est celui de la France et qui conjugue un idéal républicain d’égalité et, dans le même temps, une tradition rodée à la formation d’élites nationales, le réseau des écoles nées dans le giron de l’enseignement catholique se trouve sur un terrain précontraint et qu’il réussit à se ménager à la fois des voies d’efficacité, d’adaptation et de compétitivité tout en restant habité par le souci de satisfaire à des exigences éthiques d’écoute, d’accompagnement de la croissance intellectuelle et spirituelle des jeunes, et d’aide et de soutien pratique et actif aux étudiants les moins favorisés.

La question qui se pose aujourd’hui par rapport aux écoles est de travailler à refaire un lien plus solide entre elles et les instituts catholiques sur la base d’un projet intellectuel commun. C’est sur ce point que j’avais concentré mes efforts à la Catho de Paris avec un accueil positif de la part des écoles qui, sur un plan européen, où la distinction française écoles/universités n’existe pas, pouvaient souhaiter afficher un lien fédérateur, de rattachement avec une université, en respectant leur spécificité et leur autonomie de gestion. Quant aux choix des instituts catholiques, tant pour les écoles que pour les facultés, concernant leurs domaines professionnels de formation, il a été et restera très contrasté. Ces choix sont, en effet, commandés par des logiques régionales et obéissent à des besoins locaux. Le cas de l’Université catholique de l’Ouest est ainsi symptomatique de la création d’une université au xixe siècle dans une région où l’université publique n’a été créée qu’il y a une quarantaine d’années. De même le fort courant chrétien social a dicté à la Catho de Lille, qui possède la seule faculté de médecine privée de France, ses orientations de départ. En matière de spécialisations, Lyon et Lille possèdent une faculté de droit et de sciences économiques là où Paris a fermé la sienne à la fin des années 1960.

Que représente cet ensemble des Cathos en termes de nombre d’étudiants et de professeurs ?

L’enseignement supérieur catholique, en comparaison avec le primaire et le secondaire catholiques qui scolarisent 20 % du total des élèves, représente une part très modeste des effectifs estudiantins de France : 50 000 étudiants environ sur 2 200 000 étudiants. Les effectifs de la Catho de Paris sont de 6 000 étudiants pour le seul pôle facultaire, mais plus de 23 000 étudiants si l’on considère l’ensemble. C’est en termes d’environnement qu’il faut toutefois poser la question. La Catho de Paris est ainsi noyée dans le réseau des universités de la capitale et de sa couronne. En revanche, la Catho d’Angers totalise 40 % des effectifs étudiants de l’Ouest. Les vrais problèmes se posent au niveau de la faible dotation en moyens financiers des Cathos. À l’Institut catholique de Paris par exemple, les deux tiers des rentrées sont assurés par les scolarités et par la subvention de l’État ; le reste provient de dons et de legs. De plus, les facultés ne peuvent bénéficier des fonds collectés au titre de la taxe professionnelle. Une fois les salaires payés et les frais de gestion de maintenance assurés, il reste peu de crédits pour alimenter autant qu’on pourrait le souhaiter le fonds des bibliothèques et surtout pour financer la recherche. En moyenne, les salaires des professeurs de la Catho, à l’exception des enseignants-chercheurs de certaines écoles professionnelles, sont de 15 à 20 % moindre que ceux de leurs homologues en université publique. Cette dernière, elle, ne connaît pas ce type de contraintes puisque les salaires des enseignants sont assurés par l’État et que le financement des autres postes vient en sus. Le dévouement des enseignants des universités catholiques n’est pourtant pas moindre et une philosophie institutionnelle d’engagement, d’accompagnement et de suivi des étudiants qui est l’esprit et la pratique des Cathos les sollicite et les met à contribution grandement. Il en résulte des difficultés récurrentes au plan financier, des tensions, et donc des arbitrages difficiles. La dynamique nouvelle enclenchée par l’européanisation des études et l’intensification des flux des échanges de professeurs et d’étudiants entraînent des aménagements nouveaux considérables en termes d’accueil, et de frais de politique de communication et de promotion. Mais la Catho de Paris, avec ses deux mille enseignants-chercheurs, toutes institutions, écoles y compris, confondues, reçoit annuellement près de trois mille étudiants étrangers. Du côté des étudiants, la situation est encourageante. La plupart recherchent un enseignement avec de petits effectifs. Pour les étudiants américains, en particulier, qui ne connaissent pas le système des « amphis », la Catho présente une pédagogie d’enseignement familière qui les intéresse.

C’est le fait que la Catho soit une université privée qui attire. Les parents sont prêts à payer pour avoir un environnement « rassurant » pour leurs enfants. D’où aussi la possibilité d’augmenter les scolarités. Le privé supérieur catholique, c’est une sorte de garantie à laquelle les étudiants ou leurs parents sont prêts à contribuer…

Je crois qu’il y a là beaucoup d’idées reçues. D’abord les scolarités dans les domaines des sciences humaines, pour ne pas parler des sciences religieuses, ne sont pas extensibles à l’infini. Il y a des limites objectives. Si l’on exclut le cas des écoles d’ingénieurs mais surtout de commerce qui sont dans des logiques de concurrence avec à la clef la possibilité d’un retour rapide sur investissement par l’obtention d’un emploi à la sortie, les scolarités dans les autres disciplines, outre qu’elles se tiennent dans les limites du raisonnable, sont modulées sur le revenu et peuvent donner lieu à des tarifs plus bas et à des exonérations. C’est une réforme qui a été mise en place à la Catho de Paris, dans mon année de rectorat mais que d’autres instituts catholiques connaissaient déjà. Quand on voit aujourd’hui les universités publiques envisager des tarifs substantiels – certaines y sont déjà passées –, on pressent que le coût des études universitaires ne tardera pas à se poser de manière encore plus accentuée qu’il ne l’est aujourd’hui, puisqu’on en débat déjà largement.

Sur un plan plus fondamental, université catholique ne veut pas dire université privée. Certes du point de vue du droit, les Cathos relèvent du droit privé. Mais la connotation ne peut être poussée plus loin, sans contresens sur la philosophie et la pédagogie de l’institution. Le statut juridique ne suffit pas à faire l’identité. Ce n’est pas une logique marchande qui régit les universités catholiques mais d’abord des textes romains, du Saint-Siège, sur le plan des régulations, des finalités et du sens des enseignements mais, de plus, avec l’insistance sur la dimension humaniste de la responsabilisation et de la formation de la personnalité. L’apprentissage à la réflexion éthique dans le domaine des sciences sociales ou commerciales et une sensibilisation à l’enseignement social de l’Église. Ne voir que le côté apaisé des campus catholiques au sein de l’environnement perturbé par les manifestations étudiantes auxquelles a donné lieu le projet de loi du contrat première embauche serait réducteur. Mais il est vrai qu’il y a à approfondir encore plus la signification d’une université catholique aujourd’hui. C’est une discussion en cours de Louvain à Georgetown…

La place de la religion

Oui mais il y a déjà la théologie et les sciences religieuses dans les Cathos avec leurs facultés. Quelle part occupent-elles ?

Une part inégale, variable selon les Cathos. Théologie et sciences religieuses sont des pôles importants à Toulouse et à Paris. Sur l’ensemble des diplômes décernés par ces deux Cathos 63 % et 43 % sont respectivement des diplômes canoniques, décernés donc dans les disciplines de théologie, philosophie et de droit canonique, parfois de sciences sociales. Lyon, Lille et Angers ont des pourcentages moindres : 20 %, 8 % et 4 % approximativement et respectivement. C’est dire du même coup la pondération entre « sciences profanes » et « sciences sacrées » pour reprendre des termes consacrés, si l’on peut dire, dans la terminologie des Cathos. À Paris, par exemple, la faculté de théologie et des sciences religieuses est importante et regroupe un grand nombre d’étudiants. Près de deux cents étudiants dont beaucoup d’étrangers sont inscrits en thèse. Des laïcs de plus en plus nombreux suivent selon un rythme adapté des études de théologie. Cette sociologie constitutive structure indirectement des perceptions et informe parfois des rapports de pouvoir. Après ma démission forcée, j’ai pu assister, de loin, à un débat interne fort animé entre des professeurs inquiets d’une reprise en main cléricale. Sur un plan de stricte expression, cette formule est un pléonasme et une contradiction dans une université relevant de l’Église, placée sous la direction de l’archevêque de Paris, chancelier de l’Institut, contrôlée par une assemblée générale de trente-huit « évêques fondateurs » et une commission d’orientation où siègent, en plus du chancelier et du président du conseil d’administration, quatre évêques. Sauf, si l’on veut dire par là, que sur un plan doctrinal une certaine tendance, qui ne s’est jamais toutefois exprimée officiellement, souhaitait une réarticulation des disciplines et des finalités pédagogiques autour d’un projet qui serve d’abord les besoins de la formation cléricale. En tout cas, des soupçons à l’égard de la direction de la théologie à la Catho de Paris, qui les a, à chaque fois, dénoncés, se sont manifestés avec virulence, après mon départ. C’est là une simple constatation qui pointe objectivement un malaise.

Dans mon adresse de départ au conseil d’établissement qui regroupe, outre les doyens, les directeurs des écoles et des organismes des représentants des professeurs, des étudiants et de l’administration, soit près de quatre-vingts membres, j’ai insisté sur ce principe de la collaboration entre les sciences religieuses et toutes les autres sciences. J’ai eu la satisfaction de voir qu’à la rentrée dernière, le même conseil avait réaffirmé avec force ce principe qui inspire les documents romains Sapientia Christiana et Ex Corde Ecclaesiae, constitutifs des universités catholiques.

Est-ce à dire que le problème est à la fois politique, propre à des pôles de pouvoir, et stratégique portant sur des choix et des orientations ?

Oui. C’est ce que je voulais dire. En toute rigueur, je distinguerai deux types de problèmes. L’un politique et de pouvoir, qui peut être le fait d’ambitions institutionnelles et personnelles, et donc problème anecdotique et, un autre, plus fondamental qui est de savoir ce que l’on veut faire d’une université où la théologie occupe, de droit et de fait, une place de choix mais dans laquelle un enseignement pluraliste est aussi dispensé. Ce vrai problème doit être mis dans son contexte, celui de l’Institut catholique de Paris, et dans ses conditions de faisabilité. Je veux dire par là que, depuis la fin des années 1960, une question lancinante et diffuse se pose concernant l’enseignement des lettres et des sciences humaines. Cette question est d’abord économique et porte sur la rentabilité d’un tel enseignement, mais aussi sur le fait de savoir si, dans le cadre universitaire parisien, de telles disciplines ne seront pas toujours concurrencées par l’enseignement prodigué dans les universités publiques. Si, pour des raisons de gestion financière ces enseignements étaient remis en cause, le recentrement se ferait alors automatiquement sur un « corps de métier », si vous me permettez l’expression, plus clérical. On peut être en droit de penser que certains responsables peuvent, en tout bien et de manière légitime, penser que la bonne solution serait, pour les raisons précitées, de se repositionner sur les sciences religieuses en pointant les limites d’un enseignement généraliste. On peut aussi penser que, pour d’autres courants de pensée, les contraintes de gestion sont aussi une très bonne occasion pour pouvoir s’orienter dans les sens d’une université plus axée sur la théologie et la formation des clercs, avec un appoint en sciences humaines limité aux besoins d’un enseignement à finalité ecclésiastique. Je ne crois pas qu’il faille politiser, au sens stratégique du mot, outre mesure le débat. Le fait que ces questions dictées par des impératifs en partie économique n’aient jamais été débattues au sein de l’Institut catholique de Paris et qu’aucun choix n’ait été décidé, favorise de manière récurrente, particulièrement en période de crise, les interprétations les plus diverses et les plus opposées. Il ouvre surtout, face à l’absence de la régulation ecclésiale et universitaire, à une mainmise difficilement acceptable d’une administration qui décide des choix stratégiques et des finalités de l’institution académique. Je précise, ici, que je parle des problèmes qui se posent à la Catho de Paris. Les choix dynamiques des autres Cathos, sans rien ignorer de leurs problèmes propres, offrent un contraste saisissant avec la situation qui prévaut à Paris.

Oui, mais comment définir la place de la théologie ? Et à partir de là comment définir une université catholique ?

Pour moi, la place de la théologie ne pose aucun problème. Elle a tout d’abord sa fonction propre qui est son service propre au sein de l’Église. Elle a aussi toute sa place au sein de la société civile, car je crois à la responsabilité non seulement ecclésiologique de la théologie, mais à son rôle plus large dans les débats de société, sur l’enseignement des religions ou la laïcité par exemple. Elle a aussi sa place au sein du dispositif des enseignements où elle peut en transversalité assumer cette interdisciplinarité qui est la richesse et la force de l’enseignement universitaire de demain. Je n’ignore rien des astreintes et des régulations auxquelles est soumis l’enseignement de la théologie. Cet enseignement se fait en fonction des orientations de l’Église et en conformité avec le magistère. Cela suscite d’autres débats sur le plan des théologies qui s’élaborent et dont certaines, comme la théologie de la libération, ont pu être sanctionnées. Il se fait également en tenant compte, sur un plan pratique, de la formation des clercs qui ne seront pas tous des théologiens ou des chercheurs. Nous avons tous en mémoire les problèmes qui sont nés, il y a quelques années, lorsque le chancelier de l’Institut catholique de Paris, le cardinal Lustiger, avait décidé, en 1999, de créer un studium de théologie à l’École cathédrale du diocèse de Paris. Cette décision avait suscité beaucoup d’interrogations et d’âpres commentaires, y compris et surtout à l’Institut catholique de Paris. Elle avait été interprétée comme un désaveu de l’enseignement qui se faisait à la Catho de Paris où le cardinal Lustiger n’envoyait plus ses séminaristes se former. Arguant du principe reconnu en Église que « l’évêque est théologien en son lieu », le cardinal Lustiger entendait dispenser, dans le cadre du studium Notre-Dame, un enseignement mieux adapté, à ses yeux, aux besoins de l’Église. Cette question, interne à l’Église, fait que l’on se retrouve aujourd’hui, à Paris, entre les cinquième et sixième arrondissements, avec trois facultés catholiques de théologie, car il faut ajouter aux deux autres facultés, la faculté jésuite du Centre Sèvres. À l’époque, les interrogations qui sous-tendaient la décision du cardinal Lustiger portaient sur l’enseignement de la théologie et ses orientations. Le fait qu’il se soit trouvé dans son diocèse à la tête de deux facultés de théologie a paru, pour beaucoup, peu compréhensible. La question reste encore ouverte, avec une École cathédrale qui continue de se développer. C’est le pape Jean-Paul II qui avait autorisé l’ouverture de cette faculté de théologie, devenue récemment « École cathédrale, institut privé d’enseignement supérieur du christianisme » (voir l’encadré pages suivantes).

De manière générale c’est Rome qui exerce le contrôle et la tutelle sur les universités catholiques par le biais du chancelier qui est l’évêque du diocèse de localisation de l’université. Comment est-on nommé quand on enseigne, ou quand on occupe une charge à la Catho ?

L’administration d’une Catho obéit à un double principe de régulation. Les nominations des enseignants sont faites par le recteur sur proposition des doyens qui en ont délibéré en conseil de faculté. Toutefois, les nominations des doyens et des enseignants à plein temps des facultés canoniques ne deviennent effectives qu’après l’approbation donnée par Rome par le biais du nihil obstat (« rien n’empêche… »). Le recteur, lui, est élu sur la base d’une procédure complexe, sans qu’il ait fait explicitement acte de candidature. Après avoir mené à bien une consultation informelle, le recteur sortant, dans la dernière année de son mandat, arrête une liste de quelques noms qu’il propose pour avis au conseil d’établissement de l’université. Muni des avis, favorables ou défavorables pour chacun des candidats, il soumet les noms des candidats à l’assemblée des évêques fondateurs, présidée par le chancelier, qui élit alors le recteur. Ce dernier ne peut prendre ses fonctions qu’après l’obtention du nihil obstat. Il y a donc ainsi deux étages. L’un est délibératif et électif tout à la fois. L’autre relève de la confirmation qui rend effectifs les choix opérés pour les charges de responsabilités au niveau de l’institution ou pour les professeurs des facultés canoniques.

Pourquoi une École cathédrale à Paris ?

Les « Écoles cathédrales » ne sont pas une nouveauté récente, et le diocèse de Paris n’est pas le seul à en posséder une. Il s’agit en fait d’une institution apparue dès le Haut Moyen Âge (autour de 800, semble-t-il, avec Charlemagne) pour former les futurs clercs collaborateurs de l’évêque dans sa mission d’annoncer l’Évangile et de sauvegarder la foi. Elle a longtemps périclité par la suite.

Quand le cardinal Lustiger a fondé, ou refondé, celle de Paris en 1984, tout le monde a vu dans cette création, au moins autant qu’un retour à la tradition, une façon d’éviter ou de contourner les formations données à l’Institut catholique de Paris et au grand séminaire de Paris (situé à Issyles-Moulineaux), auxquelles le cardinal ne faisait pas confiance. Bien que « chancelier », c’est-à-dire autorité suprême, de l’Institut catholique de Paris, il ne faisait pas mystère de ses réticences envers cette institution, et ne s’en est pas non plus caché par la suite : trop sécularisée, trop peu critique envers la critique de la foi, ou plutôt trop critique et pas assez apologétique face à la culture critique contemporaine, trop axée sur un enseignement de la théologie comme « science religieuse », trop peu soucieuse de former des futurs prêtres et des futurs laïcs dans une perspective missionnaire, plus affirmative et plus intransigeante, bref : trop déstabilisatrice et pas assez constructive… L’École cathédrale s’inscrit au contraire très clairement dans la perspective confessionnelle de transmettre « le mystère intégral du Christ » et d’annoncer l’Évangile dans le monde d’aujourd’hui. En caricaturant, on pourrait dire que l’une privilégie le savoir religieux et théologique et la liberté de la recherche, l’autre veut transmettre la foi – et la foi catholique.

Le site internet de l’École indique les nombreuses formations « à la carte » et les cursus d’études d’un ensemble qui comporte, depuis 1999, une faculté de théologie ; à la création de celle-ci il n’y aurait rien à redire si elle n’enlevait pas des étudiants potentiels et ne faisait pas concurrence directement aux facultés de philosophie et de théologie ainsi qu’aux instituts de formation annexes de l’Institut catholique de Paris, également aux facultés de théologie et de philosophie du Centre Sèvres (jésuite). Trois facultés de théologie, c’est beaucoup, même pour Paris. Néanmoins, après les tensions du début, des modes de rencontre intellectuelle ont vu le jour (session sur la Bible).

Même si de nombreuses propositions sont faites, l’impression prévaut d’une prépondérance, dans les formations données à l’École cathédrale, de l’étude de la Bible comme parole de Dieu et des réflexions sur l’éthique du couple et de la famille, ainsi que sur la bioéthique. Le site annonce 2 000 étudiants, mais il faut compter parmi eux tous ceux que leur engagement à Paris – catéchisme, aumôneries… – oblige en quelque sorte à passer par les formations de l’École cathédrale. Et bien entendu, les futurs prêtres du diocèse de Paris font leur cursus d’études à l’École cathédrale. Les diplômes délivrés – s’ils existent – ne sont pas précisés sur le site.

Un historien a pu écrire qu’en 1978, Jean-Paul II avait sifflé la fin de la récréation de l’après-Concile Vatican II dans l’Église catholique. On pourrait dire que le cardinal Lustiger l’a fait à partir de 1980 pour le diocèse de Paris, avec l’appui sans faille du pape, en procédant moins par la persuasion ou des avancées prudentes qu’à travers une politique nette, sans concession, rude voire dure, de nominations, de remplacements, de coupes dans le vif et de créations parallèles. Par ailleurs, pour des raisons sans doute assez semblables à celles qui ont motivé la création de l’École cathédrale – une certaine animosité envers l’émission « Le jour du Seigneur », inscrite dans le cahier des charges de la chaîne publique France 2, animée par les dominicains et programmée le dimanche matin –, il a créé, en 1999, la chaîne privée de télévision catholique Kto (prononcé « cathéo »). Mais cette dernière s’est avérée incapable de trouver son public et, devant le manque d’audience et les difficultés financières (entraînant le manque de conviction de ses actionnaires), elle a dû se résoudre à coopérer depuis janvier 2006, sur ordre de la conférence épiscopale, avec sa rivale affichée, l’émission « Le jour du Seigneur » et sa société de production. À moins que cette dernière ait consenti à accueillir Kto dans son giron pour éviter le dépôt de bilan de la chaîne catholique. Les mauvais esprits n’ont pas manqué de relever la confusion entre une émission programmée par une chaîne publique et les intérêts d’une chaîne privée.

« Radio Notre-Dame » a été, elle, créée au début des années 1980, au moment de l’autorisation des radios privées, et ne s’est donc pas opposée à une radio catholique déjà existante ; globalement de qualité, plutôt professionnelle1, elle est cependant connue depuis toujours, malgré des ouvertures réelles, comme la « voix de son maître » – Mgr Lustiger.

Après vingt-cinq ans d’épiscopat de ce dernier, le bilan n’est pas facile à faire. Si le débat sur l’identité, l’affirmation, la visibilité catholiques dans le monde actuel, avec une fidélité stricte à l’« esprit Jean-Paul II », est certes fondamental, si la sécularisation interne de l’Église, de ses hommes et de ses institutions, pose assurément bien des questions, on ne peut pas non plus dire que le choix d’un catholicisme plus identifié et plus intransigeant montre nettement qu’il ait « vaincu le monde », pour parler comme saint Jean (on sait par ailleurs les déboires de Jean-Paul II avec l’« Europe chrétienne »). Le diocèse de Paris bénéficie d’atouts matériels et spirituels intrinsèques, mais il n’apparaît pas aux yeux du public, catholique ou autre, comme d’un dynamisme à toute épreuve, ou sortant du lot par ses réalisations intellectuelles, sociales et religieuses (comme ce fut le cas, par exemple, à Milan il y a quelques années sous la houlette du cardinal Martini). La politique de « clarté » du cardinal Lustiger, son intelligence, sa formulation des liens entre judaïsme et christianisme, ses capacités de parole face aux médias lui ont valu des admirations et des adhésions dans les milieux intellectuels, mais parfois davantage à l’extérieur de l’Église qu’au-dedans, faute peut-être d’avoir réussi à mobiliser l’ensemble des forces vives catholiques sur un projet partagé par toute l’Église de Paris.

1.

En province, les radios chrétiennes dans beaucoup de diocèses sont affiliées au dynamique réseau de « Radios chrétiennes de France » (Rcf). Des partenariats et des prestations mutuelles existent entre Radio Notre-Dame et Rcf.

Des défis communs

On voit bien ce qui sur le plan institutionnel et de l’autorité délimite les contours d’une université catholique. Mais comment définir la nature d’une université catholique et que signifie sa place dans le contexte national et universitaire français ?

Si la présence d’une faculté de théologie, ainsi que les règlements propres des universités catholiques, fixés par le Saint-Siège et contrôlés à partir du Vatican par la Congrégation pour l’éducation catholique, déterminent la qualité catholique d’une université, ils ne suffisent pas à l’épuiser dans sa définition. Mais avant d’aller plus loin, je voudrais dire qu’il existe une spécificité de la question même de l’existence d’une université catholique en France par rapport, globalement, au reste de l’Europe. Dans les pays européens, où la tradition et la pratique de la laïcité ne sont pas celles de la France, l’existence d’une université catholique n’est pas questionnée. Dans le cadre français où l’enseignement supérieur est monopolisé sur le plan de la délivrance des diplômes universitaires, il en va autrement. De même qu’une pratique régie par la laïcité institutionnelle ainsi que la tradition d’une université publique administrée sur un plan national ne permettent pas une lisibilité de la dénomination « université catholique ». Mais la situation est loin d’être figée. On arrivera tôt ou tard, en partie grâce à une harmonisation européenne, à parvenir à une situation de plus grande intégration. L’enseignement catholique du premier et du second degré a, depuis la loi Debré de 1959, assuré une transition à laquelle ne devrait pas échapper l’enseignement supérieur à terme.

Au-delà du registre institutionnel, je crois que les défis auxquels doivent faire face les universités catholiques ne sont pas différents de ceux des universités en général. Nous sommes, en effet, sortis du modèle fichtéen d’une université dispensatrice d’un savoir encyclopédique et universel. Mais nous sommes entrés subrepticement dans l’ère de l’université des chercheurs-experts où les universitaires visent de moins en moins à enseigner et, de plus en plus, en s’adossant à leurs laboratoires, à mener leurs propres projets scientifiques en liaison, le plus souvent, avec les industries et les entreprises. Cette tendance est manifeste en Amérique du Nord où les universités « chassent » les prix Nobel ou futurs prix Nobel et leur assurent un cadre de recherche idéal. Nous n’en sommes peut-être pas encore là en Europe. Mais l’Union européenne, dans sa volonté affichée d’un idéal d’une société européenne du savoir et dans sa course-poursuite déclarée pour rattraper le niveau des États-Unis, s’oriente dans cette voie, avec des financements de plus en plus conséquents. Il s’agit, dès lors, face à cette tendance d’imprimer un tour nouveau aux universités, d’éviter de s’engager sur des trajectoires de stricte expertise, en maintenant un idéal de connaissance qui soit d’abord de formation intellectuelle et personnelle. Les universités ne sont pas, d’abord, des laboratoires. De ce point de vue, les universités catholiques sont bien placées pour préserver un idéal humaniste et de recherche. Je ne dis pas que les autres universités n’ont pas d’idéal humaniste. Il n’y a pas de monopole en la matière. Mais simplement que, par vocation et constitution, les universités catholiques restent sensibles et attentives à cet idéal. Il s’agit de creuser dans le sillon de la tradition des chemins d ‘ouverture ; et de ne pas brader au nom de la science, des techniques et de la compétition un projet d’abord éducatif et d’accompagnement de la croissance intellectuelle, et j’ajouterais spirituelle, quand ils le demandent, des jeunes. C’est la chance que peut offrir une institution catholique d’enseignement supérieur, avec un tutorat professoral, une proximité pédagogique, l’aide à l’élaboration d’un projet professionnel qui soit aussi d’ancrage social solidaire pour les étudiants en fin de master, et une sensibilisation aux problèmes de ce temps.

Cela suppose une politique bien adaptée de recrutement estudiantin, et peut-être aussi une sensibilisation des intellectuels catholiques à ce qui se passe dans une université précisément catholique.

Oui et non. Non d’abord parce qu’il ne s’agit pas, bien entendu, de s’ouvrir aux seuls étudiants qui se disent catholiques ou qui sont, comme on dit pudiquement, de tradition chrétienne. Une université communautariste au plan de son recrutement social ou fidéiste dans ses visées serait contraire à l’universalisme catholique. Je crois qu’on peut faire rayonner des convictions par le sens que l’on donne aux formations que l’on met en place. Mais si l’on vise, par définition, comme université, un enseignement ouvert au plus grand nombre, il faut mettre en avant la qualité de ce que l’on transmet, en faisant réfléchir dans une université catholique, à tous les enjeux qui se posent, y compris ceux spirituels dont on ne tient pas compte ailleurs. C’est ainsi que lorsque j’étais doyen de la faculté des sciences sociales et économiques de la Catho de Paris, j’ai créé un Centre de recherche sur la paix, un institut de formation à la médiation et à la négociation ainsi que des formations universitaires diplômantes en ressources humaines, en métiers de l’Europe, en sociologie des conflits et de la paix, en action humanitaire et de solidarité. En privilégiant des axes de réflexion où le savoir-faire n’est jamais loin d’une volonté de sens, on peut satisfaire aux exigences d’une éducation universitaire qui soit celle d’une université catholique. Sur le plan du recrutement, il y a en revanche, de manière plus précise, un problème dans le fait de ne pas pouvoir drainer un nombre suffisant d’élèves des écoles secondaires catholiques pour qu’ils s’inscrivent dans les universités catholiques. Les difficultés relèvent à ce niveau d’une connaissance insuffisante de ce que sont et font les universités catholiques en plus d’un habitus éducatif qui consiste à rejoindre les universités publiques pour être titulaire d’un diplôme. Mais les Cathos s’emploient toutes à combler le déficit promotionnel qui les affecte à cet égard.

Quant à la question concernant l’attitude des « intellectuels catholiques », une notion ambiguë, c’est là une vraie question qui ne cesse de se poser. La majeure partie des intellectuels catholiques enseigne en université d’État. Le problème n’est pas de les amener à enseigner dans une université catholique au nom de leurs convictions. Ce serait évidemment absurde. Au-delà des choix personnels qui sont faits en la matière, il y a entre autres explications à cette désaffection une spécialisation fonctionnelle issue de la laïcité qui sépare des espaces distincts d’inscription de la foi et d’exercice d’une profession. Mais surtout, la faible notoriété sociale de l’université catholique avec ses difficultés d’ancrage public propres, question qui ne se pose pas avec la même acuité en Italie ou en Espagne, par exemple.

Bien entendu, les intellectuels catholiques et ceux qui pensent en catholicité n’ont pas tous vocation à s’exprimer ni à enseigner dans les universités catholiques. Néanmoins, une association plus forte des intellectuels catholiques aux thématiques et aux réflexions qui se font dans les instituts catholiques ne devrait pas être impossible.

Elle existe déjà au plan disciplinaire. Nombre de professeurs de l’université publique sont associés aux travaux, aux laboratoires et aux colloques des instituts catholiques. Il faudrait pour surmonter les réticences institutionnelles que l’idée d’université catholique s’impose mieux dans le cadre d’un service général de l’enseignement. Peut-être que paradoxalement la balle est plus dans le camp de l’institution catholique qui devrait créer un service « universités catholiques » pour réfléchir aux finalités de l’enseignement supérieur catholique et mieux penser son raccordement au monde universitaire, au secondaire catholique, à la société et à l’Église.

Quel projet universitaire ?

Dans le contexte que vous nous avez décrit, quelle politique peut-on avoir face à cette multipolarisation contradictoire ? Quel était votre projet ?

J’ai été le premier doyen laïc de la faculté de sciences sociales et économiques de l’Institut catholique de Paris et le premier recteur laïc de l’Institut. J’y ai occupé aussi le poste le président du conseil scientifique de la recherche. J’enseigne à la Catho depuis la fin des années 1970 où j’y suis arrivé d’abord au titre des échanges de professeurs en provenance de l’université Saint-Joseph de Beyrouth. J’étais alors vice-doyen de la faculté des lettres et des sciences humaines de cette université jésuite. J’ai fait la majeure partie de ma carrière à la Catho de Paris dont je mesurais les atouts et dont j’ai appris à connaître les points faibles. Je n’ai pas cherché à être recteur mais j’ai accepté que mon nom figure sur la liste des candidats lorsque cela m’a été proposé. Je ne croyais pas être élu, pensant que l’institution préférerait un clerc. Pourtant, en soi, l’élection d’un laïc n’est pas une nouveauté dans le réseau des universités catholiques : à Lille, Angers, Louvain ou Georgetown, il y a un recteur laïc. D’ailleurs, dans la liste des candidats, en plus de deux autres religieux, les doyens de la faculté de philosophie et de la faculté de théologie, il y avait un universitaire laïc de l’université de Lyon. Je n’ai pas d’interprétation particulière concernant mon élection. Je crois que les avis recueillis au conseil d’établissement laissaient deviner que les membres du corps académique voulaient quelqu’un de l’intérieur et que l’idée sous-jacente était d’élire un recteur susceptible d’entraîner l’institution vers l’horizon européen des diplômes et de développer les liens avec la société de manière générale. Les écoles étaient sensibles à la poursuite d’une politique d’accompagnement de la part de la Catho et se sentaient, peut-être, à l’aise avec un ancien doyen de sciences sociales. Le grand nombre d’avis favorables recueillis au conseil d’établissement a pu favoriser le choix de l’assemblée des évêques qui se compose aussi, outre la quarantaine d’évêques, d’une dizaine de représentants des sections de la Catho, facultés et écoles.

J’ai envisagé mon élection comme une possibilité de développer l’Institut catholique dans le sens d’une plus grande cohérence du projet intellectuel et éducatif, reposant à la fois sur une vraie transversalité entre les disciplines au plan du cursus des études, sur le renforcement d’un enseignement de proximité et d’une pédagogie du suivi des étudiants ainsi que sur le choix d’axes raisonnés de spécialisation où chaque faculté, rendant compte de ses options, s’oriente vers un programme global, cohérent et clairement affiché de ses objectifs. Nous ne pouvons pas tout faire à l’échelle de la Catho de Paris et nous ne savons pas tout faire. Généraliste au niveau de la licence, le développement de masters spécialisés est la meilleure approche pour un second degré d’excellence des études universitaires. Sur un plan plus général, j’étais rapidement parvenu à la conclusion qu’au niveau national mais surtout européen, nous devions nous présenter avec une offre de formation globale, condition indispensable pour nous rendre visible et attractif. Pour ce faire, deux stratégies couplées sont indispensables. L’une de complémentarité avec une offre de formation nationale, puisée en tout premier lieu dans les possibilités et les ressources offertes par les autres Cathos, et qui aurait favorisé une circulation des étudiants, en particulier les étudiants étrangers, qui s’inscrivent chez nous. Cela suppose que nous préservions l’excellence des rapports inter-Cathos au sein de l’Udesca. Ce qui était le cas. L’autre stratégie était le rapprochement avec ces écoles sur la base d’un projet intellectuel commun qui aurait favorisé à terme notre visibilité européenne et internationale tout en préservant l’autonomie de ces écoles. J’avais initié cette stratégie avec les écoles professionnelles. Sur un plan plus sociétal, enfin, ma conviction se renforçait que seule une participation plus intense, que j’avais inaugurée comme doyen à la faculté de sciences sociales, aux débats intellectuels et de société pouvait nous permettre de faire connaître nos convictions et de nous inscrire comme pôle de réflexion sur des problèmes aussi variés que la place du religieux, des religions, et de leur dialogue, la paix, la pédagogie, l’Europe, les débats sur le communautarisme et l’universalisme. Mais on ne m’a pas donné le temps…

Alors, que s’est-il passé ? La presse a rendu compte de votre démission avec des interprétations contradictoires. On a tout entendu : des difficultés financières, à une mésentente avec des collaborateurs en passant par la fameuse reprise en main cléricale qui ne serait pas sans rapport avec le rapprochement avec l’École cathédrale et même une « guerre de chefs » avec le doyen de la faculté de théologie comme le signalait l’article d’Henri Tincq dans Le Monde. Tout cela paraît confus et incohérent…

Je ne connais pas les raisons de mon éviction puisque le chancelier de l’Institut catholique de Paris ne me les a pas données. Il m’a demandé de lui présenter ma démission et m’a dit que je restais professeur à l’Institut et que je pourrais occuper à nouveau, si je le désirais, le poste de doyen. Tout ce que je sais, c’est que m’a été reprochée la stagnation de la subvention du ministère de l’Éducation nationale. Or, en tant que nouveau recteur, prenant sa charge au mois de septembre, je me suis trouvé à gérer un budget qui avait été voté avant l’été. D’un autre côté, les données relatives à la subvention obéissent à des règles et des critères administratifs qui échappent aux recteurs et qui sont établis et calculés par le ministère. J’ai fait valoir que toutes ces règles sont connues et transparentes et que mes arguments pouvaient être vérifiés. Je me suis heurté à un mur du silence et à une stratégie de verrouillage que n’ont pas compris tous ceux qui de très près connaissaient les rouages de dévolution de la dotation financière.

Ce que je sais en revanche, c’est que sur le point de partir, par dégoût et découragement, j’ai été conforté par l’attitude courageuse des professeurs de l’Institut catholique dont je continue de recevoir des lettres de sympathie. Je sais que beaucoup ont écrit au chancelier qui s’en est tenu à sa résolution de ne rien dire. À l’exception d’un seul doyen, les professeurs et responsables pédagogiques des facultés et des écoles m’ont apporté de manière importante leur appui explicite ou celui de leur vote. Le conseil d’établissement, dont le rôle est seulement consultatif, a voté, en effet, à une écrasante majorité une motion déclarant « infondées » les raisons qui ont pu, au mieux de sa connaissance, pousser à mon départ. La motion a demandé le départ de deux collaborateurs dont elle a dénoncé les manœuvres supposées.

Au-delà de ces pénibles péripéties, c’est l’image de désolation et de déchirement d’une institution que j’ai servie comme maître de conférences avant de la diriger comme recteur qui m’a le plus affecté. L’indignation de doyens, de professeurs, de membres du personnel m’a touché. Un professeur, et non des moindres, a démissionné rendant publique sa lettre. (Voir l’encadré page suivante.) Des présidents d’université, un homme politique, des professeurs des universités publiques m’ont appelé pour me demander à quelles règles nous étions assujettis. J’ai voulu, quant à moi, préserver, dans ces circonstances, une toute relative quiétude à mon université en refusant par exemple de cautionner des motions ou des manifestes. Aujourd’hui, ce que je peux percevoir dans les regards de certains enseignants, anciens de la Catho, membres de l’administration, simples étudiants relève, me semble-t-il, d’une dévalorisation de leur propre image et de celle de l’Institut catholique atteintes par la procédure qui m’a été appliquée. Si j’ai pu, bien malgré moi, indirectement être la cause de leur désarroi, qu’ils veuillent m’en excuser et me pardonner.

Aux Enseignants de la Faculté de Philosophie de l’Institut Catholique de Paris Courbevoie, le 11 octobre 2005

Chers Collègues,

Lors de notre Assemblée extraordinaire qui s’est tenue hier après-midi, j’ai informé les collègues présents de la lettre dans laquelle j’informe le Doyen Philippe Capelle de ma décision d’arrêter mes enseignements et ma charge de directeur du 3e cycle à la Faculté de Philosophie à la fin de la présente année universitaire, c’est-à-dire un an exactement avant la date officielle de mon départ à la retraite. […]

Ma décision est directement liée à la manière brutale dont le Recteur Joseph Maïla a été contraint de démissionner et à la manière très peu éthique, sous couvert de respect du formalisme juridique, dont la crise provoquée par son départ a été gérée.

N’étant plus doyen ni membre du Conseil d’Établissement, je n’ai aucun moyen d’agir sur le cours des événements ni aucune occasion de signifier mon désaccord profond avec tout ce qui s’est passé depuis le mois de juin dernier. La décision grave que je viens de prendre voudrait être un signe de protestation et un signal d’alerte face à une crise provoquée de toutes pièces et qui met gravement en péril le fonctionnement normal d’une université catholique. Je ne peux pas me résigner à l’idée que le départ forcé du Recteur Maïla n’ait été qu’un intermède regrettable qu’il faudrait s’empresser d’oublier au bénéfice d’une apparente normalisation. C’est un « oubli » dont je ne me sens pas capable. […]

Libre à chacun d’interpréter [ma décision] comme il le veut, en toute équité ou iniquité herméneutique ! De ma part, elle n’a pas d’autre sens que d’exprimer mon désaccord avec la manière dont cette crise a été provoquée et gérée, manière qui est incompatible avec l’idée que je me fais d’une Université en général et d’une Université catholique en particulier. […]

En comptant sur votre compréhension, je vous assure chers collègues, de mon attachement indéfectible à notre Faculté que, même après mon départ prématuré, j’aimerais pouvoir servir le mieux possible et je vous prie de croire en ma profonde amitié.

Jean Greisch