La politique et la culture : divorce ou crise passagère ?


Il est loin le temps où la culture était un objet politique aussi identifié que structurant. Le budget pour 2015 est voté par le Parlement en cette fin d’année. La culture y est moins mal traitée que lors des deux exercices précédents. Mais une étape a été franchie. D’où vient ce désamour des pouvoirs publics pour la culture ?

Le budget pour 2013 a affiché une baisse de la part relative de la culture dans le budget de l’État (ce qui n’était pas si nouveau car il y a bien longtemps que la barre symbolique du 1 %, repère politique illustre depuis 1981, n’est plus qu’un lointain souvenir) mais aussi une baisse de son montant en valeur absolue : − 4 % en 2013, puis − 2 % en 2014, avant une stabilisation cette année. Cette baisse inédite fut en soi un événement politique remarquable. Mais l’autre nouveauté, peut-être plus importante encore, s’inscrivit dans son affichage désinhibé. Jusque-là, l’« exception culturelle » s’appliquait à la régulation budgétaire : qu’il s’agisse de mettre en avant le rayonnement de la France, la valeur spécifique accordée à la création, l’impact social de la production et de la diffusion d’œuvres, ou plus cyniquement la gestion d’un milieu remuant, on accordait à ce budget un sort particulier dont on s’enorgueillissait.

La réalité budgétaire pouvait certes être tout autre que le discours, et le changement fortement commenté de 2013 fut de ce point de vue beaucoup moins profond qu’il n’y paraissait. Pendant des années, les moyens du ministère furent apparemment stables ou en faible hausse mais destinés à financer d’incessants « nouveaux projets » : la réalité était donc celle de la réduction des moyens consacrés aux structures existantes ou aux politiques déjà construites. Beaucoup attendaient de l’alternance de 2012 un retour de flamme pour la culture, au moins symbolique ; la mise en cohérence du budget avec un discours banalement empathique. C’est tout le contraire qui s’est produit : on a aligné le discours sur la réalité ; on a affiché sans détour la volonté non seulement de réduire le budget de la culture, mais de le réduire davantage que celui de la plupart des autres départements ministériels.

Bon sens ou incongruité ?

Ce choix explicitement associé au contexte économique et financier de la France comporte des conséquences qui ne sont pas toutes, admettons-le, négatives.

D’un point de vue macroéconomique, le ministère a en effet su s’adapter et incarner le recentrage sur des enjeux de politique publique aussi essentiels qu’anciens (la formation, l’éducation artistique, l’irrigation productive d’un terreau fin de compagnies et d’associations sur l’ensemble du territoire…) et a théorisé l’abandon d’une logique titanesque de grands projets. D’un point de vue microéconomique, les structures culturelles se sont également transformées, dans un effort sain consistant notamment à interroger les modes de production et de diffusion, en posant un regard aussi critique que possible sur tout ce qui ressemble à un star system, en privilégiant l’utilisation intensive des moyens de production, en renonçant aux règles de l’exclusivité dans le spectacle pour privilégier les coproductions, en travaillant davantage sur les collections permanentes des musées, en inventant de nouveaux outils marketing… Car ce monde de la culture est autant celui de la rigueur et de la gestion à l’économie, que celui du rêve ; il est avant tout celui de l’invention sous contrainte et il sait créer, étonner, ouvrir des voies, défricher… sans penser à s’enrichir.

Mais il ne faut pas pour autant se cacher les risques d’un tel effort. Celui de l’étouffement, notamment dans le domaine du spectacle, où la capacité à produire est tout simplement remise en cause. Celui de la dépression économique, notamment dans le secteur du patrimoine, où tout un réseau d’entreprises aux savoir-faire inestimables court à la faillite faute de chantiers. Celui du renoncement, car si des politiques bien installées et des établissements solides peuvent revoir leur « plan d’affaires », d’autres qui n’ont jamais été bien appréhendés, comme l’indispensable éducation artistique, s’épuisent à n’être plus analysés que comme des « serpents de mer » voués à l’abandon. Risque de destruction enfin, tant il est vrai que l’on peut rapidement déconstruire ce qui a été conçu et développé avec ténacité en plusieurs générations, et ce dans tous les secteurs, même les plus « industriels » – le livre, le cinéma… – dont on ne parvient pas aujourd’hui à adapter le financement aux modes de diffusion numérique. Des risques nombreux donc, concrets, massifs, pour un résultat qui frappe par son incongruité. Incongruité budgétaire, car comment imaginer contribuer réellement à l’effort d’assainissement de la dépense publique en s’acharnant sur moins de 1 % du budget de l’État ? Incongruité économique, car comment ne pas être convaincu, même si la démonstration statistique est complexe, de l’effet d’entraînement que produit la dépense culturelle ? Incongruité politique, car comment oublier que la capacité de créer va avec la liberté et la démocratie ?

La culture : notre passé…ou notre avenir ?

Alors comment expliquer ce tournant ? De nombreuses causes peuvent être explorées et discutées – la perte de crédibilité d’un secteur perçu comme trop élitiste, l’effet pervers d’un recours croissant aux ressources privées et au langage de l’économie, qui peuvent faire croire à la fin du secteur public, la croyance en la pertinence exclusive de la gestion locale… Celles que l’on va souligner ici nous paraissent déterminantes.

Première explication : l’inculture ambiante, et plus encore la conviction affichée qu’être cultivé n’est plus un atout. Tout commençant à l’école, le mépris dont sont marquées les études humanistes, depuis des générations, l’ultravalorisation des formations dites scientifiques, la tentation d’y supprimer le plus d’enseignements littéraires possible : tout cela, loin d’être anodin, a eu des effets profonds. L’attitude décomplexée face à l’inculture, qui a caractérisé le précédent mandat présidentiel, a constitué une césure. Nous vivons dans le temps nouveau qui s’est ouvert avec elle !

Deuxième explication, au cœur de toute l’action publique depuis une quinzaine d’années : la passion gestionnaire. L’étalon est aujourd’hui celui des écoles de commerce, des outils et des objectifs définis de manière mécanique pour l’entreprise privée. Multiplication des indicateurs, gains de productivité, efficacité financière, rentabilité. Dans ce contexte désincarné, la dépense culturelle est doublement pourchassée : parce qu’elle est historiquement liée à un financement public, et parce qu’elle ne se réduit pas aisément à un cadre figé et productiviste. Elle sonne comme le symbole métonymique de cet État « trop dépensier », de l’État tout simplement, aujourd’hui sans cesse dévalorisé.

Troisième explication : la peur de la décadence. Dans ce moment de pessimisme, de déprime collective, d’impuissance économique d’une France qui ne croit plus en son destin, cette peur est un facteur déterminant. Car la culture est appréhendée comme une passion féminine. Dans l’inconscient collectif, c’est la féminine et indolente Grèce antique qui s’efface devant la virile et guerrière République de Rome. Dans la lutte pour une reprise de la croissance qui tarde tant, c’est la conviction que notre salut viendra de l’industrie, et certainement pas de ces secteurs « doux » et « artisanaux » que seraient tous les secteurs de production artistique. La peur de la décadence s’associe à celle d’être muséifié, d’être enfermé dans le passé, la peur de la contemplation et du repos, celle du déclin et de la relégation.

Sans même aller jusqu’à défendre les vertus de la contemplation, lorsque l’on connaît l’acharnement des créateurs à construire, la ténacité de tous ceux qui les accompagnent, la vigueur économique ancrée dans les savoir-faire ancestraux des artisans d’art et du patrimoine, la capacité à prendre des risques, à « entreprendre »… on ne peut que s’étonner de cette assimilation paresseuse et trompeuse entre culture et mollesse. Et y voir la trace d’une incapacité à penser le changement du monde. Car la culture n’est-elle pas, au contraire, la condition de notre avenir ?

Prenons l’exemple du numérique, si présent dans les secteurs culturels et si central dans l’évolution de l’économie en général. Dans le projet politique que revendiquent parfois en toute transparence ses promoteurs, qui consiste à remplacer la sphère publique, et jusqu’aux États eux-mêmes, le passage par la « case culture » n’a pas été perçu comme une promenade languissante, mais comme le tremplin, le passage obligé, nécessaire à toute conquête. L’art est un combat, vigoureux. On ne va pas discourir ici sur la violence de l’acte de création. On ne va pas revenir sur la violence de la défense de la libre création. Mais il faut les avoir à l’esprit, pour contrer cette vision maintenant si répandue dans les allées du pouvoir d’un monde culturel assimilé au passé et à la paresse.

Certes, les modes de création peuvent changer. Le modèle de l’artiste signataire de son œuvre peut reculer et l’on peut, numérique aidant, en revenir à un modèle plus collectif, plus participatif, plus anonyme. Certes, les modes de financement de la création peuvent changer aussi et aller, ou revenir, à d’autres équilibres entre public et privé. Mais assimiler comme on le fait aujourd’hui la culture à un savoir inutile ou à une pratique dépassée, à une dépense superfétatoire et à l’illustration de la faiblesse de la vieille Europe, c’est faire fausse route. C’est au contraire l’échec du politique qui se révèle à ce désamour pour la culture : l’échec du politique à incarner un destin commun, à reconnaître qu’une collectivité n’existe que si elle peut encore raconter des histoires, raconter son histoire, et faire vivre les symboles.