Le synode sur la famille
Le synode sur la famille vécu en deux étapes à Rome de l’automne 2014 à l’automne 2015 est désormais clos, même si certains estiment que l’esprit et la méthode voulus par le pape François vont continuer de porter des fruits bien au-delà.
L’esprit du synode
L’esprit : parler et cheminer ensemble (telle est l’étymologie du mot synode) en assumant le risque des divergences de vues. Ne pas chercher à les gommer derrière une unité de façade mais, au contraire, les explorer pour formuler des solutions neuves en fonction des fractionnements et impasses des familles contemporaines. La méthode : synodale, toujours. Non comme un parlement mais en considérant l’Église comme une « pyramide inversée », affirma le pape, où ceux qui sont en bas de la pyramide au contact des réalités les plus ardues informent les prises de décision de la hiérarchie ecclésiastique pour qu’elle ne fonctionne pas en milieu fermé.
Ceux qui attendaient une batterie de réformes dans l’urgence peuvent être déçus, comme si la montagne accouchait d’une souris. Pour d’autres, la souris est déjà assez grosse pour manger le gruyère ! Il y a eu un effet trompe-l’œil du synode : devant la quasi-impossibilité d’ouvrir la doctrine sous la pression des nécessités de terrain, le pape a remotivé les buts du synode autour de la réforme structurelle, à savoir : décentralisation et synodalité. Un fruit concret inattendu aura tout de même été l’ouverture possible au cas par cas de l’accueil des divorcés remariés à la communion lâchée de façon surprenante par le cardinal Müller, gardien du dogme… sans doute dans le cadre des négociations finales. C’est peu par rapport aux attentes (surtout pour les personnes homosexuelles). C’est beaucoup compte tenu de l’échec prophétisé de ce synode surtout si les réformes de structure amplifient la chose : fin de l’Église calquée sur le modèle impérial, où le pape gouverne comme l’évêque universel.
À travers la marche quotidienne du synode, le pape aura démontré qu’il est devenu impossible de répondre universellement à des situations hypercontextualisées, c’est-à-dire « glocales1 ». Vatican II avait ouvert la brèche quant à l’usage des langues populaires pour la messe : une brèche est ouverte de la même façon quant à la conscience des divorcés remariés dans le discernement avec le confesseur ou l’accompagnateur spirituel local. Or on sait combien il est aisé de s’engouffrer dans une brèche !
La question homosexuelle
La question homosexuelle n’a été pas été une priorité du synode, contrairement aux souhaits de nombreux homosexuels chrétiens. Nonobstant, il est indéniable que la prise en compte pastorale des personnes homosexuelles par le pape relève d’un souci nouveau : il s’agit d’inclure ecclésialement et socialement les personnes homosexuelles sans les identifier ni les réduire au militantisme associatif ou idéologique. Le pape veut proposer l’Église comme espace d’accueil plus grand que les revendications corporatistes : le corps de l’Église plutôt que le corporatisme Lgbt. C’est pourquoi il est capable de laver les pieds (geste prévu dans le rite pour signifier le service), lors d’une messe de la semaine qui conduit à Pâques, d’une personne en situation irrégulière tout en critiquant le lendemain la « théorie du genre ». En d’autres termes, ce n’est pas la théorie du genre qui va « sauver » les personnes homosexuelles mais Jésus en son Église qui offre le salut à tous, spécialement aux parcours les plus éloignés ! Ce faisant, François mécontentera sûrement un peu tout le monde.
Pourtant, l’objectif du pape sera toujours le même : la périphérie interroge le centre. Les minorités questionnent l’establishment. C’est la « pyramide inversée » évoquée par le pape pendant le synode d’octobre 2015, image nouvelle qui a pour but de mettre un terme à une Église constantinienne, si l’on peut dire. Image qui renouvelle le geste de Vatican II : l’Église est d’abord un peuple au sein duquel les ministères ordonnés prennent leur place, y compris celui du successeur de Pierre. Nul doute que les organisateurs du synode romain auront apprécié le travail que les théologiens du monde entier ont pu fournir, eux-mêmes étant agréablement étonnés de pouvoir, en quelque sorte, se ressaisir de leur travail dans l’ambiance nouvelle créée par François. C’est leur engagement même de chercheur au service de l’Église qui s’est trouvé revalorisé à cette occasion.
Au cours de son voyage aux États-Unis, et à la veille de la seconde étape du synode, le pape brouilla encore une fois les lignes au point de rendre ses gestes les plus forts en partie illisibles : recevoir à la demande du pontife un couple gay entouré de sa famille, d’une part, juste après avoir, d’autre part, rencontré une militante chrétienne (non catholique) farouchement opposée à toute intégration sociale des personnes homosexuelles : le Vatican a démenti, non pas tant la seconde rencontre que ses conditions pratiques. Le pape lui-même de plus en plus conscient des obstacles mis sur sa route par tel ou tel groupe d’évêques et/ou de théologiens a déclaré au cours de son voyage en Amérique latine l’été dernier que le synode sur la famille avait besoin d’un « miracle » !
Le style du pape
Pour parvenir à ses fins, le pape a fait le choix du synode. Il a même martelé son choix. Or cet homme, qui connaît pour en avoir déjà publiquement parlé son côté autoritaire, aurait pu aisément s’épargner cette épreuve, s’il ne pensait que l’Église devait aujourd’hui en passer par là. Il aura préféré avec opiniâtreté la voie participative, quitte à ce que celle-ci limite ses ambitions de réforme. Là se joue un élément sans doute très profond du style de ce pape étonnant : ce qui doit bénéficier au peuple doit être choisi par le peuple. Les premiers Pères de l’Église l’enseignaient déjà.
À défaut de progresser franchement sur les questions d’éthique familiale, c’est la réforme de structure qui est placée au premier rang des urgences par l’évêque de Rome : notamment, la conversion de la papauté. Ainsi les évêques des différents continents et nations réunis en conférences épiscopales pourraient-ils être pourvus d’une véritable autorité de décisions pour traiter notamment des questions contextuelles et examiner les histoires singulières au cas par cas, en conscience. Le très grand succès médiatique de l’encyclique Laudato si’2 a permis de doper la position du pape. Encadrer le synode en amont par Laudato si’ et en aval par l’année sainte sur la miséricorde était de bonne stratégie pastorale pour atténuer le rigorisme d’un synode qui risquait fort d’aller au blocage. À la suite du synode, qui n’a aucun caractère décisionnel, c’est au pape seul de trancher s’il le souhaite. Au moins peut-il s’appuyer sur un texte final adopté aux deux tiers comme c’est l’usage, la question des divorcés remariés demeurant la plus disputée.
Peut-on en définitive parler de ce dont on n’a pas l’expérience ? Comme prêtre, je peux parler de la famille d’où je viens. C’est là une qualification et une expertise limitées. Mais celle dont j’ai renoncé à avoir l’expérience ?
- 1.
Alliance sous la forme d’un néologisme de globalisation et de localisation.
- 2.
Hormis aux États-Unis pour certains théologiens ou économistes favorables à la fois à l’ultralibéralisme et à l’ultraréaction morale, mésalliance habituelle en ce pays qui s’explique en partie par la proximité avec les milieux de la finance.