Coup de rabot sur le Pass’Sport
Suite aux élections législatives de juin 2024, ni la gauche ni la droite de gouvernement n’ont assumé leurs responsabilités pour contrer le bonapartisme macronien. Réduits à peau de chagrin, les partis politiques ont abandonné toute réflexion au profit de la professionnalisation de leurs membres.
Un an après la clôture des Jeux olympiques et paralympiques de Paris, la politique de soutien à l’offre et aux infrastructures de l’événement paraît atteinte : le site de plongée et de natation artistique a bien été rendu à la ville de Saint-Denis, la Seine est effectivement devenue baignable et la région Île-de-France lance les premières études pour rendre la ligne 6 du métro accessible aux fauteuils roulants. Toutefois, dès septembre 2024, de nombreux clubs de disciplines mises en avant par les exploits des athlètes français, comme l’escrime, la natation ou le tennis de table, ont témoigné de la difficulté à accueillir les nouveaux publics, surtout les plus jeunes : une difficulté de l’offre sportive à suivre la demande de pratique. Or le gouvernement s’apprête, selon ses travaux prévisionnels pour le prochain budget et les annonces pour l’année sportive et scolaire 2025-2026, à amputer un outil utile et peu coûteux de soutien à la demande de sport pour tous : le Pass’Sport.
Encourager la demande
Personne ne nie que les clubs sportifs et les fédérations ont besoin d’argent ou n’imagine que l’État a pour rôle, comme dans les régimes à parti unique, d’organiser tout le sport et d’en toucher tous les financements : aussi est-il justifié, d’un point de vue privé et familial, de dépenser quelques dizaines ou centaines d’euros par an, hors équipements, pour que son enfant pratique telle ou telle activité. Mais une légère aide existait jusqu’alors de manière assez large, via le Pass’Sport qui constituait une participation étatique aux frais de pratiques sportives pour les mineurs : à hauteur de cinquante euros, pour les familles touchant l’allocation de rentrée scolaire, perceptible dès 6 ans, pour un coût annuel de soixante-quinze millions d’euros. Sa restriction discrète et assez insidieuse ne manque pas de choquer le mouvement sportif en ce début d’été de grands événements (mondiaux d’escrime, de natation et d’athlétisme), aux champions formés dès leur enfance dans les clubs dont on ampute l’une des seules aides à la demande sportive. En effet, la plupart des financements publics pour le sport, hors haut niveau, tant du pouvoir central que des échelons décentralisés, portent sur l’offre : construction d’infrastructures, rénovations de terrains, agrandissements, recrutements d’éducateurs. Le Pass’Sport, mis en place en 2021 pour accompagner la sortie des confinements et lutter contre la sédentarité qu’ils avaient renforcée, proposait pour la première fois d’encourager la demande d’activité physique en rendant un peu moins douloureux pour les familles l’accès de leurs enfants aux associations sportives.
Le passage de l’aide à soixante-dix euros, tel que prévu pour le prochain budget, sert de faible compensation à son éligibilité désormais restreinte : uniquement à partir de 14 ans, ce qui sort du public visé tous les élèves de primaire ou tous ceux entrant au collège et voulant poursuivre sur les terrains leurs émotions télévisuelles ou leur curiosité pour telle ou telle discipline. Le gouvernement, en quête d’économies affectant au demeurant toute la sphère publique, se défendra peut-être en déplorant les effets d’aubaine. L’aide est-elle si essentielle, les familles ne réservent-elles pas déjà beaucoup d’efforts ou une part prévue de leur budget pour les activités sportives ? Sera sans doute mentionnée une étude gouvernementale indiquant, d’après les réponses de 13 778 répondants, que « seuls » 37 % des parents n’auraient pas inscrit leurs enfants dans un club sans le Pass’Sport ; 1, 38 million de mineurs ont pu en bénéficier en 2023, ce qui reste loin de l’objectif des deux millions et tient tant à la faible médiatisation du dispositif (ce qui rejoint les problèmes connus par le Pass rail sur les lignes régionales) qu’à sa non-acceptation universelle dans les associations, qui témoignent pourtant de son importance pour faire rentrer les coûts d’inscription. Le mouvement sportif citerait volontiers, à propos de ces reproches, le discours de Victor Hugo du 10 novembre 1848 sur les coupes budgétaires de la jeune Seconde République dans les arts1 : pourquoi s’attaquer à une paille budgétaire dans la poutre du déficit, n’affectant qu’à peine les dépenses publiques, mais entraînant un effet d’entraînement, un multiplicateur keynésien évident ? Cinquante euros non dépensés pour un enfant de 8 ans financent une partie de la paire de chaussures neuves à acheter pour commencer l’athlétisme ; ce n’est là qu’un exemple parmi d’autres et, dans un pays où presque chaque secteur d’activité connaît son aide économique, sa subvention, son taux de TVA réduit, l’accès au sport pour le plus grand nombre ne semble pas la plus grande dépense inutile. La sociabilisation accrue des jeunes, le maintien d’un tissu associatif de clubs malgré leurs difficultés actuelles et le soutien ardu au maintien des associations locales forment autant d’enjeux essentiels justifiant de ne pas restreindre une telle réussite, certes encore partielle, mais bien peu coûteuse par rapport à ses conséquences positives.
Une grande nation sportive ?
Surtout, éliminer du Pass’Sport tous les enfants en dessous de 14 ans ignore toutes les données publiques sur l’inactivité physique des mineurs : le décrochage sur l’activité physique se déroule précisément à 11 ans, la tranche d’âges des 6-10 ans restant très active et un redémarrage s’amorçant à partir de 15 ans. Croire « rattraper » les adolescents à partir de 14 ans s’ils ne sont pas accompagnés dès leur enfance ou à l’entrée au collège dans la pratique sportive en clubs néglige la recherche en sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) concernant la forte réduction de l’activité physique dès 10 ans, en particulier chez les filles. Plus encore, le Pass’Sport, en se concentrant sur les jeunes des familles éligibles à l’allocation de rentrée scolaire, contenait une forte dimension sociale et un caractère universel sur la pratique (football comme équitation, tennis comme rugby) qui permettait de ne pas astreindre les publics populaires à tel ou tel sport, de ne pas censurer les enfants souhaitant débuter le fleuret mais dont les parents craindraient que ce sport soit trop cher pour eux (il n’est de fait pas plus cher que d’autres disciplines). Serait-ce donc là l’aide publique la moins bien conçue et parmi les plus inutiles, prompte au rabot ?
Début 2025, le mouvement sportif et la ministre des Sports Marie Barsacq se sont mobilisés afin d’obtenir un déplafonnement des taxes sur les paris sportifs affectées à l’Agence nationale du sport et une moindre baisse du budget des Sports. Cette campagne cherchait à éviter un creux de la vague des Jeux olympiques de Paris 2024, ayant entraîné des dépenses exceptionnelles, justifiées pour soutenir les athlètes de haut niveau et les infrastructures, et qui devraient repartir, à tous les échelons de l’action publique, d’ici 2028 sur le premier point, sur plusieurs années pour le second. Les citoyens férus de sport et les fédérations espèrent qu’un même mouvement naîtra pour sauver le Pass’Sport ou éviter sa transformation en politique publique très restreinte, étape habituelle avant la suppression des dispositifs d’aides ambitieux mais jugés trop coûteux. Pourquoi ne pas y affecter une partie des recettes sur les paris ou de la taxe sur les retransmissions de rencontres sportives ? Les files dans les bureaux de tabac pour miser sur telle rencontre de tennis et le chiffre d’affaires constamment en progression des acteurs parapublics et privés des jeux de hasard montrent bien que l’argent existe. Le salut budgétaire de la France passe-t-il vraiment par une coupe nette dans une aide à la fois insuffisante et bienvenue pour la pratique sportive des mineurs ? Il n’est pas souhaitable que la « grande nation sportive », ambition de l’ancienne ministre des Sports Amélie Oudéa-Castéra, depuis peu à la tête du Comité national olympique et sportif français, ne passe que par ses athlètes de haut niveau soutenus par les grandes régions, l’Institut national du sport, de l’expertise et de la performance (INSEP) et des entreprises mécènes : elle ne peut justement exister que parce qu’ils connaissent dans leur enfance des clubs proches de chez eux pour les accueillir. Le Pass’Sport, en ce qu’il aide à densifier ce tissu, à faire accéder le plus grand nombre aux bassins ou aux salles d’armes, ne peut pas se voir restreindre aussi fortement, alors qu’il reste la seule aide étatique directe à la demande sportive, pour les familles la justifiant le plus.
Le salut budgétaire de la France passe-t-il vraiment par une coupe nette dans une aide à la fois insuffisante et bienvenue pour la pratique sportive des mineurs ?
À quoi sert de livrer un superbe centre aquatique neuf à la Seine-Saint-Denis si les clubs de la ville et du département reçoivent moins de licenciés, si les enfants curieux de water-polo doivent continuer à aller à Paris pour débuter cette discipline ou en sont empêchés car leurs parents ne peuvent plus toucher cinquante euros ? Toutes les rénovations de pistes d’athlétisme prévues en prolongement des Jeux, toute la volonté d’assurer une ou deux heures d’activité physique dès le plus jeune âge resteront des paroles vides si le réseau associatif amenant les jeunes dans ces infrastructures ne bénéficie presque plus du Pass’Sport, si aucune action budgétaire d’accompagnement des familles n’existe. 31, 4 % de taux de pauvreté pour les familles monoparentales en 2023, 24, 6 % pour les couples avec trois enfants ou plus, selon les statistiques publiques : le public type de l’allocation de rentrée scolaire, donc celui du Pass’Sport, est-il celui pour lequel il serait loisible d’empêcher les moins de 14 ans de commencer un sport ? L’évidente incongruité de ce constat, un an après des Jeux à juste titre qualifiés d’historiques et de réussite nationale, explique le choc ressenti devant cette forte restriction d’un dispositif encore jeune, qui ne mérite pas un rabot si irréfléchi.
- 1. Voir Victor Hugo, « Discours du 10 novembre 1848 », Œuvres complètes. Politique, éd. sous la dir. de Jacques Seebacher et Guy Rosa, préface de Jean-Claude Fizaine, Paris, Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2002, p. 187-191 : « Personne plus que moi, Messieurs, n’est pénétré de la nécessité, de l’urgente nécessité d’alléger le budget. J’ai déjà voté et continuerai de voter la plupart des réductions proposées, à l’exception de celles qui me paraîtraient tarir les sources mêmes de la vie publique et de celles qui, à côté d’une amélioration financière douteuse, me présenteraient une faute politique certaine. »