Do not follow this hidden link or you will be blocked from this website !

Love : Photo Karl Glusman
Love : Photo Karl Glusman
Dans le même numéro

Sexe, limites et censure. Trois cas récents

juin 2016

#Divers

Trois cas récents

La Vie d’Adèle, Nymphomaniac et Love ont été interdits aux mineurs à la suite d’une action en justice menée par l’association Promouvoir. Ces cas de censure a posteriori menacent la liberté artistique du cinéma.

Le cinéma relève, en France, d’un régime mixte de classification des œuvres. Les films peuvent faire l’objet d’éventuelles interdictions à la suite de l’avis d’une commission du Centre national du cinéma et de l’image animée (Cnc), où se côtoient critiques, psychologues, spécialistes de l’enfance, représentants de ministères et jeunes. L’État choisit donc de confier à une instance collégiale la catégorisation des longs-métrages, qui définit à terme quels publics y ont accès. Pourtant, malgré la légitimité que cette procédure donne en principe aux décisions du Cnc, une association militante conservatrice au discours rétrograde, Promouvoir, est parvenue dans les derniers mois à faire réévaluer par la justice administrative les visas d’exploitation de trois films, contre l’avis de la commission. Ces trois œuvres, la Vie d’Adèle (Abdellatif Kechiche, 2013), Nymphomaniac (Lars Von Trier, 2013), et Love (Gaspar Noé, 2015) posent avec crudité la question de la représentation et de la visibilité des corps et du sexe à l’écran. Mais pourquoi s’attaquer à notre époque à des films certes réalisés par des cinéastes majeurs et projetés dans les festivals de Berlin et de Cannes, mais dont le public reste restreint et l’exploitation fragile, au risque de rendre celle-ci encore plus précaire ? Car l’interdiction aux moins de 18 ans est une double peine : elle limite la diffusion en salles et rend impossible tout passage à la télévision.

Une première réponse serait que Promouvoir, dans ses tentatives de censure, s’attaque au cinéma faute de pouvoir empêcher toutes les autres formes d’exposition des corps sur les écrans ou dans l’espace public. La pornographie en ligne, le sexe explicite, les pratiques les plus obscènes représentées en vidéo échappent à tout contrôle, à toute tentative de régulation par l’État ou la justice. Les internautes, même mineurs, y accèdent sans payer. Le septième art, lui, obéit encore à des règles, des normes, si bien que s’attaquer à la liberté artistique de cinéastes revient à s’occuper de la toute petite partie émergée de l’iceberg1. Formellement, l’image projetée sur grand écran possède peu de force, si personne ne la travaille, ne la regarde ou ne l’analyse, en particulier depuis le passage de la pellicule au numérique : ce sont les artifices, les trucages, le montage, l’interprétation des acteurs qui en produisent le sens, la gravité foncière.

Scènes de sexe

Les cinéastes n’utilisent pas la nudité ou la passion à l’écran simplement pour choquer, à mauvais dessein, mais pour servir leur art, représenter des réalités ou interpeller leur public. Dans la Vie d’Adèle, Kechiche ne représente pas des scènes de sexe entre Emma et Adèle par voyeurisme, mais parce que sa mise en scène travaille depuis plusieurs films la fatigue des corps, la longue durée de l’effort physique : celui de la danse du ventre dans la Graine et le mulet (2007), ou du spectacle colonial dans Vénus noire (2010). D’une durée de près de trois heures, la Vie d’Adèle est bien moins un film sur l’homosexualité féminine qu’une étude au long cours d’un personnage de jeune fille, dans laquelle la liaison et le sexe s’inscrivent dans le parcours d’un roman de formation. Kechiche se place explicitement dans la lignée de Marivaux (la Vie de Marianne) pour livrer un portrait contemporain de femme.

Nous retrouvons cette même recherche au plus près de l’expérience vécue d’une femme dans Nymphomaniac, fondée sur des entretiens menés par Von Trier. Le réalisateur, dont le penchant pour la provocation et l’expérimentation visuelles a toujours été assumé, se sert de la sexualité comme d’un sujet d’innovations formelles : choix du noir et blanc dans certaines scènes, utilisation de split screen, de ralentis très prononcés, de « cartons » (intertitres), scène montée au rythme d’une fugue de Bach… Plus encore, Nymphomaniac choisit de représenter le sexe de façon non simulée, en montrant les organes génitaux, les fluides, et en demandant à des acteurs pornographiques de doubler les interprètes. Par tous ces aspects, ou encore parce que le film comporte des scènes de sadomasochisme ou de violence, une interdiction aux moins de 16 ans semble tout à fait justifiée. Mais pourquoi demander jusqu’à l’interdiction aux mineurs, alors que ce public peut trouver bien pire, et bien plus mal réalisé, sur internet ? Encore une fois, Promouvoir et la justice administrative lorsqu’elle va dans son sens ne font qu’exercer une censure a posteriori. Mais Nymphomaniac n’a jamais été conçu comme une œuvre grand public ! Précédé par une campagne promotionnelle efficace, le film a fait l’objet d’une forte médiatisation à sa sortie, car les cinéphiles et les critiques se demandaient jusqu’où Von Trier pouvait pousser la limite du représentable. Le film ajoute à ces audaces des recherches formelles qui le hissent au niveau des longs-métrages les plus novateurs de ces dernières années. Pour autant, nous serions peu à le montrer sans filtres ou sans avertissement aux plus jeunes, la version sortie en salle n’étant par ailleurs ni la plus longue ni la plus explicite.

A contrario des aspects parfois dérangeants, mais finalement cathartiques de Nymphomaniac, Love de Gaspar Noé se regarde comme un long retour mental sur une histoire d’amour contemporaine. Noé continue lui aussi de travailler le matériau cinématographique, en utilisant une 3D qui transforme les corps en sculptures vivantes, mais son film raconte surtout une relation telle qu’elle peut se dérouler de nos jours, avec son lot de surprises, de tendresse, de drogues et de disputes. Les jeunes héros, étudiants ou artistes, essaient de nouvelles pratiques, de nouvelles substances, se rencontrent en soirée et voient le sexe et l’amour comme les dernières sources durables de transcendance. L’amour physique n’est parfois qu’une issue temporaire, Love montrant comment les formes plus limites de sexualité, l’échangisme ou le triolisme par exemple, viennent ajouter de la nouveauté ou de l’inconnu à des relations stagnantes. Une fois de plus, le sexe et sa représentation crue s’inscrivent dans la continuité de l’œuvre du cinéaste, Gaspar Noé ayant toujours expérimenté sur l’immersion, le montage, les plans en point de vue subjectif et la retranscription visuelle des souvenirs, en particulier dans Irréversible (2002), un long-métrage monté de la fin du scénario jusqu’à son début, et Enter the Void (2009), qui représente toute une vie à partir de quelques instants mémoriels.

Love, film sensible et phénoménologique, dont le personnage revit ses souvenirs avec la même force subjective que lorsqu’il les a expérimentés, reste formellement inoffensif, et n’est nullement choquant, à moins de considérer que le sexe tel qu’il se vit et se pratique assez largement aujourd’hui serait interdit de représentation, condamnable par principe.

Ligues de morale

Trois longs-métrages de qualité, trois réalisateurs talentueux, trois œuvres novatrices dans le cinéma contemporain, et pourtant trois attaques, trois plaintes en justice, trois réévaluations à la hausse de la classification. La justice administrative va dans le sens des nouvelles ligues de morale, d’une association de censeurs qui voudrait empêcher la libre diffusion des films. S’agit-il d’une réponse légitime à ce qui pourrait être perçu comme une hypersexualisation de la société ? Ou est-ce plutôt lié à la facilité de l’action en justice ? Car aucune campagne publicitaire traitant la femme en objet, aucun clip musical reproduisant les pires clichés sexistes, aucun magazine pornographique n’est attaqué de la même façon par Promouvoir. Seul le cinéma semble inviter de cette façon les velléités de contrôle, les soupçons, les accusations d’obscénité et de tentatives de corruption de la jeunesse. Pourquoi cette importance accordée au septième art ?

Sans doute parce que le cinéma, depuis ses origines et les travaux des pionniers soviétiques et allemands, se conçoit comme un art visuel puissant, renforcé par le montage, le cadrage, le découpage et le son, quatre de ses outils principaux de création formelle du sens. Un enchaînement judicieux de plans, un changement de rythme par un décadrage soudain suffisent à faire comprendre l’essence de la scène ou du film au spectateur. Depuis un peu plus d’un siècle, le cinéma a ainsi su produire des centaines d’images cultes, marquantes, générationnelles, au sein des plus grandes productions privées de studios hollywoodiens comme dans le cinéma d’auteur à moindre budget, sur tous les continents. Libertés artistiques, contraintes financières, codes moraux et volontés individuelles des créateurs se sont alliés pour les inventer. De telle sorte qu’à ce stade de son histoire, le cinéma bénéficie d’un régime libéral assez inédit ; son évolution a suivi celle de nos sociétés, et plus rien ne lui est interdit a priori, en particulier dans le domaine des corps et du sexe. C’est peut-être cette licence dans la représentation que tente de briser Promouvoir aujourd’hui.

Nouveaux corps, jeunes personnes, sexualités libres : dans la Vie d’Adèle, Nymphomaniac ou Love, ces trois aspects se retrouvent, habitent les intrigues, incarnent le renouveau de l’époque. Voilà bien ce qui peut bloquer les spectateurs et les critiques les plus conservateurs : la question religieuse ou les considérations morales se voient évacuées dans ces films par les personnages qui ne les considèrent plus comme des principes déterminants dans leur vie. Seul un des personnages féminins de Love s’oppose au droit à l’avortement, sans pour autant les rapporter à une question de foi, et cela ne l’empêche pas de vivre une sexualité libérée. L’héroïne de Nymphomaniac, quant à elle, passe par des phases de misandrie, de détestation du patriarcat, de rejet de la religion et du couple traditionnel, qui ne peuvent que déplaire à des partisans de la réaction. Plus radical encore : son choix de certaines pratiques sexuelles, même les plus violentes ou éprouvantes, est entièrement conscient, assumé, tout comme son choix d’une relation stable avec Jérôme. Pure affirmation de liberté, pur féminisme ? La Vie d’Adèle, enfin, interroge à travers son personnage principal les questionnements actuels de la jeunesse sur l’orientation sexuelle, l’identité de genre ou l’engagement emphatique dans les relations. Autant de situations contemporaines, parvenues au statut d’objets de fiction, de nature à heurter des spectateurs conservateurs ou dépourvus de curiosité.

*

Quel sens donner à ce retour des réactions offusquées face aux audaces dramatiques et visuelles ? D’autant que ces rejets semblent concerner principalement la question sexuelle : le recours de Promouvoir contre The Hateful Eight (les Huit Salopards, 2015) de Quentin Tarantino, au motif de sa violence, s’est vu refuser par la justice. L’association ne s’attaque pas non plus au cinéma de genre dans son ensemble. Il faut dire que le cinéma d’horreur ne produit quasiment plus aujourd’hui que des œuvres aseptisées. Les studios s’adressent à des réalisateurs interchangeables, pour des projets à faible exigence artistique2. La violence, les meurtres, la tension psychologique se déplacent donc vers les films policiers, historiques, les thrillers, le fantastique, ou même les séries télévisées ; on les retrouve partout, sur tous les supports et dans tous les genres. Même phénomène dans la littérature, où les polars abondent dans les suppléments littéraires des grands quotidiens. Si bien qu’aucun groupuscule, aucune initiative réactionnaire ne saurait aujourd’hui empêcher la diffusion, l’imprégnation du hard-boiled. Le sexe, en revanche, reste dans les marges de l’intime, du privé, ce qui explique la difficulté de sa représentation juste au cinéma. Un film sur un serial killer ou sur un double meurtre ne suscite plus aucun intérêt en soi. Un diptyque de plus de deux heures sur la vie sexuelle d’une femme par Lars Von Trier éveille tout de suite bien plus d’intérêt chez les médias et les spectateurs potentiels.

Par voyeurisme ? Mais peut-être est-ce là, en réalité, ce que notre époque ne veut pas admettre : le sexe au cinéma ne fait pas vendre. Love ou Nymphomaniac n’ont pas atteint de grandes fréquentations, mais ils ont attiré le regard, même pour de mauvaises raisons. Parce qu’il s’agit encore d’un domaine réservé de l’État et de la critique, seuls habilités à autoriser ou à énoncer un jugement sur la qualité artistique des œuvres ? Parce que nous voyons les salles obscures comme des espaces plus innocents que nos écrans personnels ? Ces nouvelles luttes témoignent en tout cas de ce que tous, cinéphiles et membres des commissions du Cnc, censeurs et juges, nous continuons de prendre le cinéma très au sérieux.

  • 1.

    Dans un article du Monde, le 21 mars 2016, Sylvie Kerviel rapporte les discussions sur une remise à plat du système actuel de classification, avec une meilleure prise en compte de la dimension esthétique des œuvres.

  • 2.

    Seule l’Espagne, confrontée à d’importantes coupes budgétaires dans son industrie cinématographique, a concentré ses efforts sur quelques productions de qualité : le Labyrinthe de Pan (Guillermo Del Toro, 2006), la trilogie [•REC] de Jaume Balagueró et Paco Plaza ou l’Orphelinat (Juan Antonio Bayona, 2008), par exemple.