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Sénégal : un nouveau contrat social ?

L’élection du nouveau président Diomaye Faye marque un tournant dans l’histoire du Sénégal et clôt la succession des régimes détenteurs de légitimités coloniales. La jeune classe politique dissocie le politique du religieux et fait advenir un contrat social proprement citoyen.


Le 24 mars 2024, à la suite des élections présidentielles, Bassirou Diomaye Faye est élu, à 44 ans, avec un peu plus de 54 % des voix, président de la République du Sénégal. L’élection d’un opposant, au premier tour, est un événement inédit, d’autant que, incarcéré depuis neuf mois, il avait été empêché de participer au début de la campagne électorale. À la suite de son investiture, il a choisi le président du parti dont il était le secrétaire général1, Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), comme Premier ministre, Ousmane Sonko, le leader charismatique qui a été pendant plusieurs années la cible politique du régime et du président de la République Macky Sall. Accusé de viol, arrêté et libéré plusieurs fois pour divers motifs, ce dernier a été condamné pour corruption de la jeunesse à deux années de prison en mai 2023 et emprisonné en juillet 2023 – une sanction qui l’élimine de la course à la présidence de la République. Sonko se choisit alors un « dauphin » et décoche le slogan de la campagne : « Diomaye, c’est Sonko, et Sonko, c’est Diomaye. »

Comprendre la victoire de Diomaye Faye et du Pastef, ainsi que l’échec du président Macky Sall et de sa coalition, Benno Bokk Yakaar (« Unis par l’espoir »), requiert de tracer la trajectoire historique de la construction de l’État sénégalais, de sa classe politique et de sa société civile. Cette longue marche du Sénégal vers une société ouverte et un État semi-démocratique est une « réussite exemplaire », entretenue par un « contrat social » entre les porteurs de légitimités traditionnelles et religieuses, et l’État colonial puis postcolonial2.

La fin du cycle senghorien

L’élection de Diomaye Faye annonce en effet la clôture du cycle senghorien et l’effondrement du modèle islamo-wolof3. La géographie (la région du centre-ouest du pays et son économie agricole, centrée sur l’arachide), l’anthropologie (les confréries religieuses et les chefs traditionnels, et les paysanneries qu’ils contrôlent) et la politique (le système clientéliste et le recyclage continu des élites) ne parviennent plus à assurer des « révolutions passives4 » par la cooptation, la corruption et le soutien mercenaire (joliment appelé « transhumance »). Le contexte général des transitions démographiques, politiques, économiques et culturelles a ouvert, en particulier à la jeunesse, des espaces d’innovations et de bricolages qui provoquent une érosion progressive des systèmes d’inégalités et de domination, ainsi qu’une remise en cause des règles du genre et de la génération. En conséquence, le modèle mis en place depuis la colonisation, qui repose sur des arrangements sociaux et politiques qui arriment les marabouts et les détenteurs de légitimités traditionnelles à l’État colonial, amorce son déclin depuis plusieurs années.

Face à la crise, le modèle s’est ajusté pour éviter son effondrement. Pour répondre aux tentatives du président Mamadou Dia de le reformer, ce dernier est éliminé en 1962 par la conjonction des forces « impérialistes » et l’islam5. Senghor met en place un régime à parti « dominant » (pour éviter le vocable de parti unique) de 1966 à 1974. Pour faire face à la crise syndicale, scolaire et estudiantine de 1966 à 1971, il crée le poste de Premier ministre en 1970 et rétablit le multipartisme à trois courants (socialiste, marxiste et libéral) avec l’ouverture démocratique de 1974.

Le successeur de Senghor, Abdou Diouf, adopte la même démarche que son parrain, après avoir, dans son fameux mémoire de 1960 sur l’islam et la société wolof, brossé le portrait sans concession du modèle islamo-wolof. Pour répondre aux demandes sociales, politiques et syndicales entraînées par le renforcement des programmes d’ajustement structurel, Diouf procède à « l’ouverture démocratique intégrale », à différents arrangements institutionnels et politiques qui sont couronnés par le gouvernement de la majorité présidentielle élargie (1991), avec une amélioration progressive de l’administration et de la conduite des élections.

Senghor et Diouf ont comblé quelques lézardes, mais sans empêcher que l’édifice ne vacille. La victoire du Parti démocratique sénégalais d’Abdoulaye Wade en 2000 met le modèle à l’épreuve du « changement » (Sopi). Mais Wade et son parti réduisent les espaces d’intervention des principaux acteurs du modèle et assujettissent les marabouts au système politique en les encourageant à devenir des politiciens actifs. Ces changements interviennent dans un environnement marqué par la corruption, le népotisme, le clientélisme et l’accélération de la circulation des élites – entre l’opposition et le pouvoir, et entre différents postes. Par conséquent, les liens entre les différents acteurs se distendent, l’administration perd ses animateurs les plus compétents et les partis politiques se fragmentent. Avec Wade, le modèle ne parvient plus à se réformer et les attentes sont déçues6.

La descente aux enfers s’accélère avec la bataille autour du « troisième mandat » d’Abdoulaye Wade et la tentative de « dévolution monarchique du pouvoir » à son fils, Karim Wade. L’échec de Wade aux élections de 2012 et l’arrivée au pouvoir de Macky Sall annoncent des changements radicaux, énoncés dans les slogans « Les marabouts sont des citoyens » ou « La patrie, non le parti », les conclusions des Assises nationales de 2009 et autres promotions de la bonne gouvernance. Avec Macky Sall aussi, les attentes sont déçues. Pire, le régime réaménage la « transhumance » politique, amplifie la corruption, accélère la fragmentation politique et propose la mise en place de coalitions politiques dans un système de plus en plus autoritaire et violent.

La jeunesse au pouvoir

La remise en cause du « contrat social » et la morgue de la nouvelle classe dirigeante ouvrent des espaces pour de nouvelles formules politiques et de nouveaux modes d’intervention dans l’espace public. Les jeunes s’y engouffrent. La refondation morale à laquelle ils aspirent réclame avec force le découplage du religieux et du politique, et fait la promotion de la patrie plutôt que du parti. C’est cette sortie du modèle islamo-wolof et de ses périphéries qui clôt le cycle senghorien. Pour reprendre les propos de l’historien et ancien homme politique sénégalais Abdoulaye Bathily, le Sénégal a connu deux « alternances politiques » sans « alternative politique »7.

La troisième alternance politique, en tout cas, signale une rupture avec la survenue d’une nouvelle classe politique et l’affichage de nouvelles postures culturelles et civiques. La victoire de Bassirou Diomaye Faye consacre la clôture du « contrat social », l’abandon de la culture qui lui est associée et la perte d’influence des leaders religieux. Le succès de « l’islam de la rue » et les nouvelles organisations de la parenté et du voisinage ont considérablement affaibli les sociabilités attachées au « contrat social » et la capacité de contrôle des leaders de communautés sur leurs territoires, au profit de l’autoritarisme de l’État. La clôture du modèle islamo-wolof entraîne un effritement du pilier confrérique à cause du retrait des leaders des confréries de l’espace politique électoral, de la dissociation progressive de l’autorité politique et religieuse, de l’émergence du marabout citoyen et politicien, mais surtout de « l’islam de la rue8 ».

L’arrivée au pouvoir de la jeunesse annonce-t-elle une refondation morale, civique, politique et économique du pays ? On peut constater un affaiblissement des expressions de l’islam politique, comme en attestent les défaites de la coalition Benno Bokk Yakaar dans les cités religieuses. Il semble que nous assistons au reflux du religieux de l’espace politique et à la clôture définitive de la « prescription électorale » (ndiggel) des chefs religieux. Une situation qui semble annoncer une réorientation des investissements maraboutiques vers l’éducation et la formation, ainsi que de nouvelles modalités de présence du religieux dans l’espace public. Autant de transformations produites par des innovations dans les pratiques culturelles, sociales et politiques. L’ascension au pouvoir du Pastef signale le poids de l’expertise administrative au détriment des formules idéologiques.

  • 1. Il a démissionné de son poste dès son investiture, conformément à son engagement à dissocier la fonction de président de la République de celle de chef de parti.
  • 2. Voir Donal B. Cruise O’Brien, « Le contrat social sénégalais à l’épreuve », Politique africaine, no 45, 1992, p. 9-20 ; et, avec Momar-Coumba Diop et Mamadou Diouf, La Construction de l’État au Sénégal, Paris, Karthala, coll. « Hommes et sociétés », 2002.
  • 3. M. Diouf, Histoire du Sénégal. Le modèle islamo-wolof et ses périphéries, Paris, Maisonneuve et Larose, 2001.
  • 4. Robert Fatton Jr, The Making of a Liberal Democracy: Senegal’s Passive Revolution, 1975-1985, Boulder, Lynne Rienner Publishers, 1987.
  • 5. Mamadou Dia, Mémoires d’un militant du Tiers-Monde, Paris, Publisud, 1985.
  • 6. Pathé Diagne, « Abdoulaye Wade ou la fin du cycle senghorien », dans Momar-Coumba Diop (sous la dir. de), Le Sénégal sous Abdoulaye Wade. Le Sopi à l’épreuve du pouvoir, préface de M. Diouf, Paris, Consortium pour la recherche économique et sociale/Karthala, 2013, p. 97-118.
  • 7. Abdoulaye Bathily, Passion de liberté. Mémoires, Paris, Présence africaine, coll. « Histoire, politique, société », 2022.
  • 8. Abdourahmane Seck, La Question musulmane au Sénégal. Essai d’anthropologie d’une nouvelle modernité, préface de Jean-Louis Triaud, Paris, Karthala, 2010. Sur l’africanisation de l’islam et l’islamisation de l’Afrique, voir aussi David Robinson, Muslim Societies in African History, Cambridge, Cambridge University Press, coll. « New approches to African history », 2004.