Écologie et justice sociale : des valeurs incompatibles ?


Omniprésent, le débat des économistes sur la dette florissante et la croissance moribonde est aussi animé que difficile à suivre pour un large public. En revanche, les fins de mois s’affichent sans équivoque pour les ménages. Comme on le sait depuis 2008, la sophistication des outils financiers évoqués dans la macroéconomie contraste avec le poids grandissant, dans l’économie des ménages, des postes de consommation relevant des conditions de vie les plus élémentaires : logement, chauffage, alimentation, transport… La rencontre de la crise énergétique avec le changement climatique nous contraint à repenser, notamment, la politique énergétique, dont les coûts, pour le chauffage par exemple, vont augmenter. Cette évolution n’est pas seulement une prévision ou une fatalité, elle est souhaitable, car l’excès de CO2, qui modifie la composition de l’atmosphère, doit nous pousser à faire évoluer les comportements, notamment en accompagnant la hausse des prix de l’énergie1.

Cette anticipation apparaît pourtant absurde au moment même où les difficultés de la vie quotidienne semblent appeler, à l’inverse, une diminution des coûts des biens de base2. L’étau se resserre : à court terme, il faut contrer la baisse du pouvoir d’achat liée à la crise ; à moyen terme, il faut lisser la hausse inévitable des coûts de l’énergie. Mais avons-nous les moyens de surmonter cette incompatibilité apparente ? Sommes-nous même capables de débattre du sujet ? Le récent blocage au Sénat d’une proposition de loi sur la tarification progressive de l’énergie rappelle que le chemin à parcourir sera long…

Le 23 octobre 2012 en effet, le groupe communiste au Sénat a joint ses voix à la droite pour rejeter un projet intitulé « transition vers un système énergétique sobre ». L’idée du texte était de faire évoluer la tarification de l’énergie vers un système progressif incitant les consommateurs à éviter les gaspillages et à réduire leur consommation. L’exemple est donc emblématique, car la réduction des émissions de gaz à effet de serre ne se fera pas sans un vaste changement des usages. Mais comment y parvenir, surtout après des décennies où la hausse de la consommation a été considérée comme signe de bonne santé collective ? La tarification progressive permet de maintenir un coût bon marché de l’énergie pour les besoins fondamentaux, puis de concevoir des seuils où le consommateur paie pour son confort personnel puis de plus en plus cher s’il ne prend pas garde aux gaspillages.

Le système actuel accompagne la progression linéaire de la consommation, et favorise de fait les gros consommateurs. La tarification progressive, elle, indique des normes d’usage souhaitables ; les seuils permettent de décourager les consommations excessives, en modulant en fonction de la taille du ménage, de la localisation, du type de chauffage. Une telle approche n’est toutefois pas facile à combiner avec le souci de la juste tarification qui tient compte des difficultés sociales. Le changement des habitudes est moins coûteux pour les ménages les plus aisés, qui ont les moyens d’investir dans l’efficacité énergétique. Pour changer les habitudes, il faut que la facturation ne soit pas seulement liée à un niveau de consommation, qui pénalise les plus modestes et pèse proportionnellement peu pour les plus riches. On peut ainsi imaginer un système combinant un objectif social renforcé, en étendant le nombre de ménages bénéficiaires des tarifs sociaux, et une implication des fournisseurs dans l’accompagnement vers une maîtrise de la consommation.

Même si le débat mérite encore d’être approfondi, la recherche du bon équilibre entre justes critères sociaux et bonnes pratiques environnementales est caractéristique de la nouvelle formulation des problèmes politiques dans le double contexte, qui définit notre situation politique, du ralentissement de la croissance et de la crise environnementale. N’est-ce donc qu’un vœu pieux ? C’est ce que pensent sans doute les sénateurs communistes, dont l’alliance avec les voix de la droite et du centre, pour surprenante qu’elle soit, exprime le conservatisme de la critique « de gauche » de l’écologie. Dans l’argumentaire présenté au Sénat pour rejeter le projet de loi, les communistes défendent l’égalité assurée au moyen du « tarif unique » et s’inquiètent d’une « rupture d’égalité » sur la base de « critères contestables ». Or cette conception uniforme de l’égalité, qui produit une fiction apparente de traitement égalitaire, ne permet plus de promouvoir la justice sociale. L’inégale exposition aux risques liés aux crises énergétiques et environnementales suppose une autre approche, qui anticipe les difficultés à venir plutôt que de compenser après coup, mais toujours plus mal, l’aggravation des écarts sociaux, les yeux fixés sur un fantomatique « retour de la croissance ».

Cet épisode illustre aussi l’aspect encore rudimentaire des délibérations sur l’impact social des gestes « verts ». La question des inégalités se pose d’ailleurs tout autant au niveau global, où les négociations sur la limitation des émissions de gaz à effet de serre portent aussi sur la juste répartition des efforts, comme l’a montré la conférence de Doha en décembre 2012. Malgré la répétition des engagements à poursuivre le processus (avec un rendez-vous une fois de plus « décisif » à Paris en 2015), qui n’avance guère mais n’est pas brisé, la négociation bute sur le partage du fardeau entre pays développés, qui ont le plus fort impact sur le climat, et pays en voie de développement qui ne veulent pas remettre en cause leur croissance actuelle en payant pour les riches. Tendanciellement, la part des pays riches est en recul dans la responsabilité du changement climatique, mais le passif appartient pour une part encore écrasante au mode de développement industriel qui a porté nos systèmes économiques développés. Comment pondérer l’impact des uns et des autres dans les changements de demain ? La question reste à explorer. La rhétorique de l’effort commun sur une terre commune ne doit pas masquer la permanence des intérêts et des égoïsmes. Mais la prise en compte légitime des inégalités doit aussi promouvoir l’invention de nouveaux mécanismes de prélèvement et de facturation, qui ne se limitent pas aux transferts et aux compensations. Faute de quoi, les plus exposés aux changements seront de toute façon les plus fragiles socialement…

  • 1.

    Voir notre dossier « Retour sur Terre, retour à nos limites », décembre 2009, notamment les articles d’Edwin Zaccai, Nicolas Bouleau et Dominique Bourg. Voir aussi Henri Prévot, Trop de pétrole ! Énergie fossile et réchauffement climatique, Paris, Le Seuil, 2007 et « La nouvelle géopolitique du carbone », Esprit, juin 2010.

  • 2.

    Voir nos dossiers sur le logement (janvier 2012) et sur la pauvreté (octobre 2012).