Harvard au XVIIIe siècle. Domaine public via Wikimedia
Harvard au XVIIIe siècle. Domaine public via Wikimedia

L’université américaine : la fin de la tour d’ivoire ?

Devenue une institution d’une grande importance à la fin du xixe siècle, l’université américaine est en crise. Longtemps critiquée pour son élitisme et sa séparation du reste de la société, elle ne peut plus s’extraire des dynamiques qui traversent cette dernière, et doit se transformer. Reste à savoir comment.


L’université américaine a toujours été une institution composite. Bien entendu, son objectif historique a été l’éducation, à laquelle fut ajoutée, à la fin du xixe siècle, la recherche. Mais les universités américaines ont souvent pris également l’allure de colonies de vacances pour jeunes adultes. Le college, pour les Américains, désigne autant un stade de la vie qu’une qualification éducative. À cette dimension temporelle s’ajoute un volet spatial : l’université aux États-Unis est inséparable de la notion de « campus » (même si toutes n’en ont pas), ces endroits bucoliques parsemés de bâtiments d’un autre temps, souvent loin des grandes villes, qui, tout en ayant peu de liens avec la plupart des autres lieux où les Américains passent leur vie, sont considérés comme indispensables à la formation des jeunes. Certaines universités ont un caractère fortement identitaire : parce qu’elles sont liées à des Églises ou des courants religieux, à l’instar de Bob Jones University, une institution évangélique en Caroline du Sud ; ou à une ethnicité, comme Spelman College, à Atlanta, dédié à l’éducation de jeunes femmes noires. Sans oublier que pour beaucoup d’Américains, qui dit college dit avant tout sport : de nombreux étudiants financent leurs études grâce à des bourses liées à leur participation à une équipe sportive de haut niveau, qui contribue en retour à la « marque » de leur établissement. Le sport universitaire est aussi un big business : en 2021, les recettes de la National Collegiate Athletic Association (NCAA) s’élevaient à 1, 16 milliard de dollars. L’université américaine est ainsi un lieu, une expérience et une idée qui diverge à bien des égards de ses équivalents européens.

En dépit de son caractère hétéroclite et de ses objectifs multiples, l’université est devenue une présence familière dans le paysage social américain. Tout en suscitant de temps à autre des controverses, elle a pu, au cours du xxe siècle, s’assurer un degré non négligeable de respect social. Mais à l’heure actuelle, rien ne va plus. Depuis plusieurs années, l’université américaine subit une crise sans précédent. Cette crise est due à la fois à des tendances de fond, liées à l’évolution de l’économie et de la société, et au fait que, comme bien d’autres institutions, l’université est aujourd’hui traversée par les clivages politiques et culturels qui divisent le pays. L’issue de cette crise est incertaine. Mais elle risque fort de miner le respect et la confiance dont l’université américaine a longtemps bénéficié, ainsi que son rayonnement mondial.

L’éducation d’une élite

L’université américaine – avec toutes ses excentricités – est le fruit d’une histoire particulière. Les premiers établissements d’enseignement supérieur naissent pendant la période coloniale. Ils ne sont pas, à proprement parler, des universités, mais des colleges, offrant quatre années d’éducation classique et d’instruction religieuse, généralement protestante et souvent calviniste. Harvard College, fondé en 1636, enseigne le puritanisme ; le College of William and Mary, fondé en 1693, est anglican ; tandis que le College of New Jersey (plus tard Princeton), fondé en 1746, devient la principale institution du Nouveau Monde pour la formation des pasteurs presbytériens.

La qualité de ces premières institutions fut souvent médiocre, et leur empreinte culturelle assez limitée, étant surtout associées aux élites du Nord-Ouest. Toutefois, l’enseignement supérieur américain connut une phase d’expansion majeure après la guerre de Sécession. Le Morrill Act de 1862 organisa la création d’institutions vouées à l’agriculture et aux arts mécaniques par un système de financement inédit : le système des land grants, soit de vastes territoires de l’Ouest mis à la disposition des États et dont la vente assura les revenus nécessaires pour fonder un nouveau type de college. Ces institutions avec les suffixes A&M – pour Agricultural and Mechanical – offrent un enseignement pratique pour une économie de plus en plus industrialisée, en rupture avec l’enseignement des humanités et l’instruction religieuse. Ainsi Virginia A&M (plus tard Virginia Tech) est fondée en 1872, Texas A&M en 1876.

Vers la même époque apparaissent aussi les premières universités de recherche (qui insistent sur le fait qu’elles sont des universities et pas des colleges), modelées sur l’exemple allemand : Johns Hopkins University, fondée en 1876, est la première institution de ce type. En même temps, le diplôme de PhD ou doctorate – lui aussi inspiré par le système allemand – commence à être requis pour accéder à la carrière de professeur, le premier PhD états-unien n’étant accordé qu’en 1861, par Yale College.

Formée par ces évolutions, l’université américaine connaît une sorte d’âge d’or au milieu du xxe siècle, surtout après la Seconde Guerre mondiale. Grâce à la croissance économique, de plus en plus d’Américains font des études universitaires. Alors qu’en 1940, seuls 5, 5 % des Américains et 3, 8 % des Américaines disposent d’un diplôme universitaire, ces taux, en 1973, s’élèvent respectivement à 16 % et 9, 6 %1. Pendant cette période, le gouvernement fédéral investit massivement dans l’enseignement supérieur : pour assurer la réinsertion des anciens combattants (avec le Servicemen’s Readjustment Act of 1944, souvent surnommé le « GI Bill ») ; pour développer la défense nationale en pleine guerre froide (avec le National Defense Education Act of 1958) ; et pour faciliter la mobilité sociale comme objectif fondamental de l’État-providence (avec le Higher Education Act of 1965). En signant cette loi, le président Lyndon Johnson résume la vision de société qui sous-tend alors la conception de l’enseignement supérieur : grâce à cette loi, tout élève finissant ses études secondaires « peut soumettre une candidature à […] une université dans un des 50 États et ne pas être refusé parce que sa famille est pauvre ». En même temps, Johnson reconnaît que la loi répond à un intérêt national alors que l’économie se modernise et que la guerre froide perdure2.

Au même moment, le corps professoral achève de se professionnaliser. Cela se manifeste notamment par la généralisation d’un statut spécifique, le tenure, qui garantit aux enseignants, après une période d’essai au cours de laquelle certains objectifs doivent être atteints, notamment en matière de publication, un emploi à vie (ou presque). En 1969, seuls 3 % des enseignants à plein temps ne bénéficient pas de ces contrats de titulaires3. La demande d’un professorat qualifié contraint aussi les administrations universitaires à reconnaître le principe du shared governance (gouvernance partagée) qui entérine l’idée que les enseignants, du fait de leurs qualifications, doivent participer à la direction de l’université, notamment dans les domaines de l’enseignement et de la recherche.

Les campus et les modes de vies qu’ils véhiculent deviennent un élément familier dans le paysage social (même si les diplômés restent fortement minoritaires), comme en témoigne une vague de films dédiés à la culture des colleges et de leurs communautés : Docteur Jerry et Mister Love (1963), Qui a peur de Virginia Woolf ? (1966), Le Lauréat (1967), Love Story (1970). Si le militantisme étudiant des années 1960 bouleverse l’institution universitaire, il confirme aussi son importance sociale.

Un modèle en crise

Cet âge d’or fut d’assez courte durée. Depuis cinquante ans, l’université traverse une série de crises qui aboutit au démantèlement du modèle de l’après-guerre. Cette crise est, en premier lieu, financière. La crise économique des années 1970, la crise de 2008 et la Covid ont contraint les universités à réduire leurs budgets et à adopter des techniques de management néolibéral. Certaines petites universités privées ont dû fermer ou sont menacées de fermeture, tandis que de nombreux établissements publics ont vu les budgets qui leur sont accordés par les législatures d’États dramatiquement réduits. En 2015, le financement public des universités, rapporté au nombre d’étudiants à temps plein, avait baissé de 30 % par rapport à 20004. Pour s’adapter à ces contraintes, beaucoup d’universités limitent désormais les contrats de titulaires – qui représentent potentiellement un engagement sur plusieurs décennies –, leur préférant des contractuels embauchés à l’année, au semestre ou même pour un cours. Ainsi la profession d’enseignant est désormais hantée par la précarité. Selon l’American Association of University Professors (la principale organisation professionnelle des enseignants), en 2019, seuls 37 % des postes universitaires étaient tenured ou éligibles pour le tenure, tandis que plus de 60 % étaient placés sous le régime de la précarité, avec la médiocre rémunération qui en est la contrepartie5. Nombre de doctorants, surtout dans les sciences humaines, sont quasi certains aujourd’hui de ne pas obtenir de poste permanent.

Dans le même temps, le coût d’une formation universitaire ne cesse d’augmenter. Même les universités publiques – souvent les plus abordables – ont vu leurs frais de scolarité augmenter, depuis vingt ans, de 53 % (rapporté à l’inflation)6. Cela explique que le taux d’endettement étudiant s’élève actuellement à la somme sidérante de 1 600 milliards de dollars7. Enfin, pour attirer des étudiants, gérer la vie estudiantine, répondre aux exigences légales de plus en plus complexes et développer toutes sortes de politiques de « meilleures pratiques » et autres « plans stratégiques », les campus sont affligés par une forme d’hypertrophie administrative. Un économiste à Pomona College a récemment constaté, dans une tribune, qu’alors qu’en 1990 son institution comptait 1 487 étudiants, 180 professeurs et 56 postes administratifs, ces chiffres, en 2022, étaient de 1 740 étudiants (une hausse de 17 %), 175 professeurs (une baisse de 5 postes) et pas moins de 310 postes d’administration – soit une expansion du personnel administratif de 7, 93 % par an. Sa « modeste proposition » (en référence au texte ironique de Jonathan Swift) pour consolider les finances universitaires ? Se débarrasser des étudiants et des enseignants, tout simplement8…

Ainsi l’université américaine, à l’heure actuelle, rassemble un professorat précarisé, des étudiants endettés et sous pression financière, et une administration complexe – soit une culture bien différente de celle qui fut la norme au début des années 1960. Mais si l’université est de plus en plus fragilisée sur le plan interne, elle fait face aussi à de nombreux défis sur le plan externe. Depuis plusieurs années, l’enseignement supérieur est devenu l’un des principaux enjeux des guerres culturelles et de la polarisation politique. De manière concomitante, alors qu’elle comptait parmi les institutions qui bénéficiaient généralement d’un large respect dans l’opinion publique, l’université subit une chute précipitée de popularité. Selon un sondage Gallup, alors que 57 % des Américains avaient confiance dans l’université en 2015 et 48 % en 2018, ils n’étaient plus que 36 % en 20239. Comment expliquer cet effondrement ?

Un enjeu politique ?

Premièrement, l’université est perçue comme un bastion progressiste. Certaines statistiques donnent raison à cette perception. Selon une étude du Higher Education Research Institute faite en 2016-2017, alors que 48, 3 % du professorat se considérait liberal (au sens américain du terme) et 11, 6 % d’extrême gauche, 11, 7 % seulement se déclaraient conservateurs. En 1989-1990, en revanche, les enseignants n’étaient que 36, 3 % à s’identifier comme liberal10. Une tendance similaire est également notable chez les étudiants. Selon une étude conduite en 2020 dans 55 campus par la Foundation for Individual Rights and Expression, la préférence politique dominante dans 44 campus était liberal, dont 35 campus où ce taux dépassait les 50 %. Les étudiants conservateurs étaient nettement minoritaires11. Dans les prestigieuses universités privées, le rapport est encore plus favorable aux « libéraux » et « progressistes » : à Harvard, 80 % du professorat se déclarait « libéral » ou « très libéral »12. Ainsi, un certain progressisme culturel est surreprésenté sur les campus, entraînant un décalage par rapport au reste de la société.

Deuxièmement, du fait de son orientation à gauche, l’enseignement supérieur est de plus en plus associé à l’intolérance idéologique. Pendant la présidence de Donald Trump et notamment lors des manifestations qui suivirent la mort de George Floyd, certains militants étudiants s’insurgent contre la présence de personnalités de droite (souvent perçues comme racistes) sur leurs campus : des conférenciers conservateurs sont empêchés de prendre la parole ou voient leurs invitations annulées. Les médias de droite s’insurgent contre la cancel culture (culture de l’annulation) régnant sur les campus. Des élus républicains – tels Donald Trump et Ron DeSantis – se plaignent que l’université ne servirait plus à enseigner, mais serait devenue un instrument d’« endoctrinement de la gauche radicale ». Plutôt qu’une institution respectée pour la qualité de son enseignement et de sa recherche, l’université est vue comme l’un des fronts sur lesquels se joue une vaste guerre culturelle.

L’université est vue comme l’un des fronts sur lesquels se joue une vaste guerre culturelle.

Si l’université semble de plus en plus politisée, on assiste en même temps – troisième point – à un phénomène symétrique : le discours universitaire infiltre de plus en plus le discours politique, notamment chez les Démocrates. Dans les dernières décennies, le Parti démocrate était relativement imperméable aux modes universitaires. Depuis l’ère de Trump, ce n’est plus le cas. Les concepts d’« intersectionnalité », de « privilège blanc », de « racisme systémique », qui ont vu le jour dans les départements universitaires, sont régulièrement utilisés par les militants démocrates et même par des élus et des candidats. Ces derniers utilisent aussi des expressions comme « Latinax » – une manière de se référer aux Hispaniques en restant neutre sur le plan du genre. L’influence de ce discours universitaire sur le Parti démocrate a encouragé les conservateurs à l’attaquer à ses sources, notamment quand ils ont dénoncé la théorie critique de la race (critical race theory), initialement apparue dans des facultés de droit progressistes, et ont fait adopter une série de lois pour interdire son enseignement dans les États qu’ils contrôlent. Ainsi, les cadres conceptuels développés à l’université sont eux aussi considérés comme le prolongement du combat politique par d’autres moyens.

Enfin, l’expérience universitaire se situe au cœur des clivages politiques dans la mesure où le fait même d’avoir fait des études supérieures (ou pas) et d’avoir obtenu un diplôme (ou pas) est devenu l’un des principaux marqueurs de l’appartenance politique. Lors des élections de mi-mandat de 2022, les Démocrates ont remporté les suffrages de l’électorat blanc diplômé (50 % contre 47 %), alors que les Républicains remportaient très largement ceux de l’électorat blanc non diplômé (66 % contre 43 %)13. Selon un sondage Reuters, Joe Biden récolte le soutien de seulement 32 % des électeurs non diplômés, contre 42 % au même stade de la campagne de 2020, alors que le soutien pour Trump auprès de ce même électorat est en légère hausse (de 42 à 44 %). Le soutien pour Trump chez ces électeurs est l’une des raisons de son succès auprès des Noirs et des Hispaniques. Le fait d’être ou non diplômé a également une importante corrélation avec le revenu : ainsi, selon le même sondage, les électeurs qui gagnent moins de 50 000 dollars par an préfèrent Trump à Biden (40 % contre 33 %), alors que ceux qui gagnent plus de 100 000 dollars optent pour Biden (43 % contre 38 %)14. Plutôt qu’un moyen d’accéder à la classe moyenne, l’université est de plus en plus vue comme la porte d’entrée dans une classe à part : celle de l’élite progressiste, qui est aussi culturelle qu’économique.

Pour parler des universitaires, les Américains utilisent souvent le terme de « tour d’ivoire », qui évoque la curieuse façon dont les campus, la vie intellectuelle et la jeunesse peuvent sembler séparés du reste de la société. Mais à l’heure actuelle, l’université américaine semble plutôt débordée par la société qui l’entoure – par les impératifs économiques, les attentes des étudiants, les clivages culturels et les conflits politiques. Dans tous les cas, l’université traverse une crise qui risque de la transformer profondément. À quoi s’ajoutent les défis technologiques – les conséquences de l’intelligence artificielle, l’apprentissage à distance et les exigences d’une nouvelle guerre froide. À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, l’université s’est pensée elle-même comme un vecteur d’ascension sociale et un rouage central du rêve américain. Reste à savoir si l’université qui s’annonce aura les mêmes ambitions.

  • 1. “Percentage of the U.S. population who have completed four years of college or more from 1940 to 2019, by gender” [en ligne], Statista, 20 janvier 2021.
  • 2. Lyndon Johnson, “Remarks at Southwest Texas State College upon signing the Higher Education Act of 1965” [en ligne], The American Presidency Project, novembre 1965.
  • 3. Larry G. Gerber, The Rise and Decline of Faculty Governance: Professionalization and the Modern American University, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2014.
  • 4. American Academy of Arts & Sciences, Public Research Universities: Changes in State Funding, Cambridge, MA, American Academy of Arts & Sciences, 2015.
  • 5. Hans-Joerg Tiede, “The 2022 AAUP Survey of Tenure Practices” [en ligne], American Association of University Professors, mai 2022.
  • 6. Emma Kerr et Sarah Wood, “A look at 20 years of tuition costs at national universities”, US News & World Report, 22 septembre 2023.
  • 7. “Is rising student debt harming the U.S. economy?” [en ligne], Council on Foreign Relations, 16 avril 2024.
  • 8. Gary Smith, “How to fix college finances? Eliminate faculty, then students”, Washington Post, 23 avril 2024.
  • 9. Megan Brenan, “Americans’ confidence in higher education down sharply” [en ligne], Gallup, 11 juillet 2023.
  • 10. Ellen Bara Stolzenberg et al., Undergraduate Teaching Faculty: The HERI Faculty Survey 2016-2017, Los Angeles, Higher Education Research Institute, UCLA, 2019.
  • 11. Foundation for Individual Rights and Expression, “2020 College free speech rankings” [en ligne], FIRE, 2020.
  • 12. Meimei Xu, “More than 80 percent of surveyed Harvard Faculty identify as liberal”, The Harvard Crimson, 13 juillet 2022.
  • 13. “2022 exit polls” [en ligne], CNN.
  • 14. Jason Lange et James Oliphant, “Biden’s big weakness vs Trump: Voters without college degrees” [en ligne], Reuters, 1er juin 2024.