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Sukhoï Su-25 russes, base de Lattaquié en Syrie, 3 Octobre 2015. / Mil.ru, Wikimedia
Sukhoï Su-25 russes, base de Lattaquié en Syrie, 3 Octobre 2015. / Mil.ru, Wikimedia
Dans le même numéro

En Syrie, la Russie applique la solution militaire

par

Yann Mens

novembre 2016

Alors que l'on pouvait voir en Bachar El-Assad un boulet pour Vladimir Poutine, celui-ci n'a fait que lui renforcer son soutien. La personne du président syrien compte en réalité moins, dans les calculs russes, que le rôle stratégique de la Syrie. La Russie a besoin, pour se projeter en Méditerranée, d'un pouvoir syrien favorable. La préservation du régime est donc capitale pour elle, car rien ne garantit qu'elle pourrait conserver une présence en Syrie en cas de chute de la dynastie Assad.

C’est une formule répétée à l’envi, l’une des convictions les plus régulièrement affichées par les principaux pays et acteurs politiques impliqués, à des degrés divers, dans la guerre en Syrie : il n’y a pas de solution militaire au conflit. Si l’on entend par « solution » un mode de règlement qui assurerait le retour durable à la paix sur l’ensemble du territoire syrien, c’est indéniable. En revanche, si l’on se place du côté du régime et de ses alliés (Russie, Iran), et que l’on entend par « solution » une simple stabilisation de la guerre à un niveau de basse intensité qui permette à Bachar Al-Assad de ne plus vraiment s’inquiéter pour son maintien au pouvoir, quitte à tolérer peut-être quelques poches rurales de résistance ici ou là, voire une autonomie temporaire de fait pour certaines zones (kurdes essentiellement), il y a bien une issue militaire au conflit syrien. Et la Russie semble en passe de l’imposer au terme d’un an d’intervention directe, aérienne surtout.

Longtemps, les diplomates occidentaux et certains responsables de l’opposition ont voulu croire que la rhétorique des responsables russes, laissant entendre que Moscou n’était pas attaché à Bachar Al-Assad, serait bientôt suivie d’actes. Que Vladimir Poutine, conscient que son allié damascène était un mauvais placement pour les intérêts russes à long terme, finirait par le débarquer du pouvoir, dégageant ainsi le terrain pour une véritable solution négociée. L’estime réelle que les responsables russes ont, ou pas, pour Bachar Al-Assad compte bien peu en réalité. La question est de savoir s’ils sont prêts à prendre le risque de le remplacer, alors qu’ils ne peuvent avoir aucune assurance que son successeur serait aussi bien et aussi durablement disposé à leur endroit, qu’il ne succomberait pas bientôt à d’autres puissantes sirènes (États-Unis, Turquie, monarchies du Golfe). Vladimir Poutine pourrait en l’occurrence reprendre à ce propos la formule triviale, et peut-être apocryphe, prêtée à Franklin D. Roosevelt parlant du dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza García : « C’est un fils de p…, … mais c’est notre fils de p…… »

Changer de cheval, c’est toujours prendre un risque, même si le nouveau sort du même haras que le premier. Vladimir Poutine le sait. Et Bachar Al-Assad aussi. Or le président russe poursuit visiblement plusieurs objectifs à la fois en Syrie, pour lesquels il a besoin du régime actuel. Le premier est de prouver à la face du monde, et singulièrement aux États-Unis, qu’il faut de nouveau compter avec la Russie sur la scène internationale, et notamment que l’humiliation subie en 2011 ne se reproduira pas. À l’époque, les pays occidentaux avaient utilisé la résolution 1973 du Conseil de sécurité (avalisée de fait par la Russie qui s’était simplement abstenue lors du vote) pour renverser Mouammar Kadhafi et changer de régime en Libye, alors que le texte onusien prévoyait seulement de protéger les populations civiles. Le deuxième objectif de Vladimir Poutine, c’est de conserver son seul véritable allié dans le monde arabe. D’autant que cet allié lui assure un accès à la Méditerranée, à travers les installations navales de Tartous. Ces installations sont peut-être d’utilité militaire modeste, mais elles constituent tout de même un atout au moment où la Russie, qui, contrairement aux États-Unis, détient très peu de bases et de points d’appuis à l’étranger, voudrait en multiplier le nombre1, sur fond de modernisation de son appareil de défense. Le troisième objectif de Vladimir Poutine, c’est d’éradiquer au plus loin de son territoire toute menace islamiste armée qui pourrait relancer les tentations sécessionnistes des populations musulmanes de Russie, et d’abord du Caucase. Les intérêts de Moscou sont sans doute moins pressants en Syrie que ceux de l’Iran, qui doit utiliser le territoire de ce pays pour faire transiter son aide militaire au Hezbollah libanais, dans lequel la République islamique a investi depuis trente-quatre ans. Mais ces intérêts russes sont visiblement suffisants pour que depuis septembre 2015, le pays intervienne sur un théâtre d’opérations relativement éloigné de son sol.

En décidant l’an dernier de s’investir de la sorte, la Russie a prouvé qu’elle était inquiète pour la survie d’un régime allié militairement affaibli et déterminée à frapper en priorité les ennemis les plus menaçants de Bachar Al-Assad. À cet égard, Vladimir Poutine avait annoncé la couleur dans son discours devant l’Assemblée générale des Nations unies le 28 septembre 2015, en rejetant sous la qualification commune de « terroristes » tous les adversaires du régime, quelle que soit l’idéologie dont ils se réclament2. La géographie des frappes aériennes russes depuis l’automne 2015 montre bien3 que la priorité de Moscou n’était pas les zones contrôlées à l’est de la Syrie par l’État islamique, cibles des frappes de la coalition occidentale, mais les positions des groupes de diverses obédiences implantées à l’ouest du pays, dans cette partie de la Syrie considérée comme utile par le régime parce qu’elle concentre ses principales villes (Damas, Homs, Hama, Idlib, Alep) et le berceau de la minorité alaouite, communauté à laquelle appartiennent Bachar Al-Assad et une bonne partie des dignitaires du régime.

Cette priorité russe n’a pas changé malgré l’accord, désormais caduc, conclu le 10 septembre 2016 avec les États-Unis. Accord qui prévoyait que les deux pays coordonnent leurs frappes et les réservent à deux groupes seulement : l’État islamique d’une part et Jabhat Fatah Al-Sham (ex-Jabhat Al-Nusra) d’autre part, qui depuis le 28 juillet dernier prétend avoir rompu ses liens hiérarchiques avec Al-Qaida. En réalité, autant il est possible de frapper l’État islamique isolément, puisque ce groupe ne tolère pas la présence d’autres factions sur les territoires qu’il contrôle, autant Jabhat Fatah Al-Sham coopère militairement sur le terrain depuis longtemps avec des groupes de diverses obédiences. Cette coopération repose sur l’efficacité militaire reconnue du groupe djihadiste, et était d’autant plus prévisible que les autres factions n’ont pas été solidement soutenues par les puissances occidentales au début du conflit (2011-2012). Par crainte que des équipements livrés tombent en de mauvaises mains, ces puissances ont refusé de leur fournir alors des armes antiaériennes, seules à même de répondre aux coups portés par les forces du régime. La coopération avec Jabhat Fatah Al-Sham est également facilitée par le flou idéologique dans lequel opèrent certaines factions de l’opposition armée syrienne. Au terme de cinq ans de conflit, cette opposition constitue un véritable camaïeu de tendances, allant du salafisme au nationalisme non religieux, en passant par toute une gradation intermédiaire aux contours incertains. Au sein de ce camaïeu, certains groupes partagent, sinon des objectifs précis de long terme avec Jabhat Fatah Al-Sham, au moins une rhétorique religieuse fondamentaliste.

Pour autant, la coopération de Jabhat Fatah Al-Sham avec d’autres factions, y compris salafistes comme le puissant Ahrar Al-Sham, reste marquée par des tensions régulières et une méfiance mutuelle, tant le groupe djihadiste a du mal à cacher ses velléités dominatrices. Il reste que ces différends sont (provisoirement ?) mis de côté face à l’urgente priorité du combat militaire commun contre le régime Assad. Et que la proximité, voire l’enchevêtrement, des positions militaires des groupes armés à l’ouest du pays rendait assez illusoire le projet russo-américain de ne frapper que Jabhat Fatah Al-Sham, en épargnant les factions voisines. Factions que Moscou considère précisément comme les ennemis politiques les plus menaçants pour son allié damascène.

Face à la détermination démontrée par le tandem russo-syrien, qui a multiplié les crimes de guerre pour venir à bout de la résistance que l’opposition armée a maintenue depuis quatre ans à Alep, des voix s’élèvent régulièrement aux États-Unis pour réclamer une action militaire musclée de Washington contre les forces de Bachar Al-Assad. Certes Barack Obama est en fin de mandat et il pourrait en théorie assumer maintenant les risques qu’il n’a pas souhaité prendre depuis 2012 parce qu’il estimait que l’opinion publique américaine et le Congrès voulaient fermer, au moins pour un temps, le chapitre interventionniste des années Bush. Il paraît peu probable pourtant que le président américain y soit plus enclin aujourd’hui, à la fois par tempérament prudent, par peur d’hypothéquer la course à la présidence d’Hillary Clinton, mais surtout par crainte de l’improbable réaction russe, puisque depuis l’automne 2015, Moscou est devenu un acteur central du conflit sur le terrain et reste déterminé à sauver le régime Assad, sous-traitant bien volontiers à la coalition occidentale la tâche de réduire l’emprise de l’État islamique.

  • 1.

    “Russia Seeks Several Military Bases Abroad-Defense Minister”, Novosti, 26 février 2014.

  • 2.

    « Il faut enfin reconnaître que hormis les troupes gouvernementales du président Bachar Al-Assad et les milices kurdes en Syrie, personne ne se bat réellement contre l’État islamique et les autres organisations terroristes », déclarait alors le président russe.

  • 3.

    Voir les cartes régulièrement actualisées par l’Institute for the Study of War (http://www.understandingwar.org/).