Le sarkozysme qui s'invente
L’électeur de 2007 est intelligent, sûrement plus que celui de 2002. Le 22 avril, les électeurs de droite ont confirmé le socle, annoncé depuis dixhuit mois dans les sondages, du candidat qui leur offrait une chance historique de réduire le Front national. De le « siphonner », selon le mot qui fait depuis florès et met en rage Jean-Marie Le Pen. Le 6 mai, une majorité d’électeurs centristes les ont rejoints pour porter à la présidence celui qui leur paraissait le plus prêt à assumer la fonction, personnellement et programmatiquement. Le 10 juin, les électeurs de gauche ont laissé les électeurs de droite donner une majorité parlementaire à leur président. Le 17 juin, ils sont revenus aux urnes pour empêcher la toute-puissance de la nouvelle majorité, aidés par la démobilisation, voire les doutes d’une partie des électeurs du camp adverse. Tout est bien qui finit bien : un président légitime, une majorité parlementaire nette et une opposition dont la force viendra davantage de son potentiel propre que du cadeau qu’on lui fera d’un « statut ».
Un présidentialisme déséquilibré
Mais peut-on faire l’éloge d’institutions qui font coexister un président très bien élu et une majorité qui l’est fort mal ? D’institutions qui conduisent à un record de participation à la présidentielle grâce à l’adjuvant d’une starification confirmée par les épisodes du yacht maltais d’un côté et de la « clarification » de la séparation Royal-Hollande le soir du dernier round de cette séquence ? D’institutions qui conduisent à un niveau d’abstention aux législatives digne d’élections cantonales ? Un tel déséquilibre est malsain et conduira à un débat sur les institutions, notamment sur la proportionnelle, dont l’introduction en cours de législature apporterait la mid-term election qui manque à ce système de plus en plus américanisé.
Car, outre la personnalité du président et son approche des institutions, l’avertissement infligé à son chef de gouvernement et à ses ministres par le second tour des législatives accroît la dissymétrie de légitimité entre eux. Un président surpuissant et des ministres sous menace d’évaluation, tétanisés par les erreurs qu’ils risquent de commettre, telle était déjà l’impression donnée lors du désaveu subi par Éric Woerth, pour avoir rétréci dans des limites plus acceptables par Bercy les bénéficiaires des déductions d’impôt pour emprunt immobilier, aussitôt après que Royal eut relevé cette entaille aux promesses. Mais la promotion-sanction de Jean-Louis Borloo, pour avoir concédé à Fabius qu’il y avait un plan de « Tva sociale » à l’étude, marque un tour de vis supplémentaire. Renaud Dutreil en a fixé la doctrine : les députés sont là pour « surveiller » les ministres pour le compte du président. Avatars inattendus de feu les jurys populaires, les jurys parlementaires annoncent un climat agité au sein de la majorité.
Sarkozy Bonaparte ? Ce serait pourtant trop simple, car il y a aussi du roi Arthur dans sa façon de composer le gouvernement. L’ouverture montre son absence de sectarisme et, au-delà, le casting dans son ensemble témoigne d’un chef qui ne craint pas d’asseoir à la table ronde de fortes personnalités, qu’il s’agisse de Fadela Amara ou de Jean-Louis Bockel, en plus des surprises du gouvernement Fillon 1. On ne peut cependant s’empêcher d’observer qu’il y a deux catégories de ministres : ceux qui ont un poids politique et pour qui la roche tarpéienne est près du Capitole : Juppé, puis Borloo. Et ceux qui représentent d’abord eux-mêmes, des figures sociales, adoubées par les médias puis consacrées par le président : la société civile à laquelle on peut rattacher Roselyne Bachelot et Christine Boutin. Cette dernière a eu le mot qui fait époque à la sortie du premier Conseil des ministres du Fillon 2, en prenant Amara sous le bras : « On s’est bien fritées pourtant, sur les plateaux télé ! »
Des mélanges détonants
Sarkozy est bien l’homme de tous les mélanges ou, plutôt, de tous les collages (des exilés fiscaux du Fouquet’s à Guy Môquet), de tous les passages (de l’Uoif à Ni putes ni soumises), d’une conquête permanente du pouvoir et de la popularité, justifiés par une détermination à résoudre tous les problèmes dans leur gémellité (l’intégration des banlieues et la peur de l’insécurité, le pouvoir d’achat des pauvres et l’incitation à produire des riches), le défenseur d’un pragmatisme qui donne le tournis et le porteur d’une cohérence idéologique libérale digne de Locke : de la liberté de travailler à la capacité de devenir propriétaire, de s’enrichir et de léguer à ses enfants.
La séduction fonctionne mais déjà les réactions de l’opinion et de l’électorat semblent indiquer que l’un des mélanges est plus détonant que l’autre. Sur le plan sociétal les lois annoncées sur la justice et l’immigration suscitent peu de contradiction, au-delà des professionnels et des associations, comme si Sarkozy avait déjà gagné cette bataille au ministère de l’Intérieur ou que les nominations de Rachida Dati et de Rama Yade étaient des gages suffisants de l’encouragement donné aux ambitions issues de ce qu’on appelle désormais la diversité.
Il n’en est pas de même sur le plan social. Le pari libéral d’un enrichissement des riches qui profite à la croissance collective a été accepté, à condition qu’il ne soit pas financé par la Tva ni par une franchise médicale. Dans ces conditions, le pari devient celui d’un miracle et le gouvernement pourrait se retrouver face à trois scénarios : l’affrontement à la Thatcher, l’immobilisme camouflé sous l’agitation et des mesures cosmétiques, la séquence 1981-1983 : la griserie de la dépense (fiscale et non plus sociale comme sous Mitterrand) suivie de la rigueur.
Cette asymétrie de la réaction au sarkozysme commençant ne dicte pas au PS sa conduite, même s’il permet de faire un tri entre les projets ou les figures en présence. Le libéralisme strauss-kahnien ne paraît guère de saison : sur le plan économique Sarkozy s’en charge et inquiète déjà, sur le plan sociétal l’opinion donne encore au président la chance d’un apaisement par la fermeté. Mais entre une position identitaire, encourageant les réflexes de gauche, à la Fabius, et une démarche de critique des fondamentaux et d’ouverture au centre, ébauchée par Royal, les jeux ne sont pas faits. L’impasse, si elle se prolonge jusqu’aux municipales, pourrait favoriser l’émergence d’un tiers, par exemple Delanoë, qui allierait réalisme municipal et modernité culturelle.
Quant à Bayrou il n’est pas mort, mais ses atouts, réels, continuent à être difficilement conciliables. D’un côté, une présence électorale incontournable dans les grandes villes et qui devrait l’amener à expérimenter des coalitions à l’italienne. De l’autre, une voix isolée au Parlement, mais qui pourrait être forte en l’absence de leadership au PS, et aussi comme référence pour les centres majoritaires, le nouveau, de la famille Hervé Morin, l’ancien, de Méhaignerie, en quête d’une identité qu’ils auront du mal à trouver en dehors de thèmes bayrouistes comme celui de la dette.