Présidentielle : un seul changement pour deux rêves


Chaque élection présidentielle est le théâtre d’une surprise, tel est le petit miracle de la Ve République. En 2002, la surprise avait été que le troisième homme pouvait devenir le second et manifester l’ampleur du divorce entre l’électorat populaire et la gauche ; en 1995 elle avait eu lieu dès le mois de février avec la résurrection de Chirac et la révélation qu’une posture hors système donnait un avantage même à un candidat du sérail ; en 1988 elle s’était produite plus tôt encore, dès le 14 juillet 1986, lorsque Mitterrand avait montré tout le profit qu’un président de cohabitation pouvait tirer d’un statut original de chef de l’opposition doté de compétences constitutionnelles. La variété des situations et des moments montre assez qu’il y a du simplisme à dire que cette élection est toujours la rencontre d’un homme et d’un peuple, et de l’inexactitude à soutenir que cette surprise intervient toujours dans les toutes dernières semaines.

Tout porte à croire au contraire que la principale surprise de 2007 a déjà eu lieu, en 2006. La décantation autour de deux candidats principaux exprime une envie de réponse à la mauvaise surprise de 2002. Regagner l’électorat populaire, tel est le souci des forces et des courants d’opinion qui portent les deux grands partis politiques. Conjuguer le vote utile et le vote de rénovation, tel est le moyen qui s’offre pour conjurer le 21 avril. Et en effet aligner les noms des autres candidats déclarés ou potentiels – Laguiller, Besancenot, Buffet, Voynet, Taubira, Bayrou, de Villiers, Le Pen – en face de Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy, indique assez de quel côté est passé le changement. L’émiettement, risque inhérent à la structure de l’élection à deux tours, accru par le quinquennat et l’antécédence immédiate de la présidentielle sur les législatives, pourrait, s’il se reproduisait en 2007, emporter avec lui la Constitution. Mais il semble bien qu’il ait été déjoué par une repolarisation.

Une précampagne à la dynamite

Cette concentration de l’enjeu n’aurait-elle pas été, cependant, obtenue au prix d’un moyen presque pire que le mal, la peopolisation ? Force est de reconnaître que les deux grands prétendants à la candidature n’ont pas lésiné dans les mises en scène de leur singularité au sein de leur camp, pour accompagner l’assaut de leurs bastilles respectives. Mais comment ne pas voir que ce qui leur assure l’ascendant n’est pas tant la recherche effrénée d’une proximité anecdotique (très largement partagée si l’on se souvient du goût affiché par Laurent Fabius pour la Star Academy ou des joggings balnéaires de Dominique de Villepin), que leur capacité à dynamiter les verrous et les tabous de leurs partis. Sarkozy avait ouvert le feu en parlant de discrimination positive, de communautés et de la loi de 1905 ; Royal n’a pas été en reste en citant Blair et en attaquant la carte scolaire après les 35 heures. On en est aux valeurs plus qu’aux principes d’action, aux orientations plus qu’aux programmes. Mais du moins cette précampagne au bazooka « amical » (comme on parle de tirs amicaux) a-t-elle rempli une fonction : déblayer la gangue des discours convenus, notamment celle des totems de la république comparés à ses résultats, pour rendre possibles de nouvelles politiques. La logique gaulliste des institutions est de produire des sauveurs : aujourd’hui les sauveurs sont des pourfendeurs d’hypocrisie.

Seront-ils demain des réformateurs ? Les compromis de Sarkozy quand ils prennent l’allure de zigzags, les silences ou les banalités de Royal qui peuvent ressembler à des évasions pourraient en faire douter. Mais, en sens inverse, il convient de remarquer le résultat le plus important de cette première phase : jamais aucun candidat majeur n’a conquis une telle indépendance vis-à-vis de son parti que ces deux-là, à ce stade. C’est vrai de Sarkozy, qui a conquis l’Ump sur sa personne et non sur une bataille de programme, ce l’est encore plus de Royal. Il convient donc, une fois admise la similitude des effets déflagrateurs, de déceler ce qui les distingue.

Le mimétisme dans les attitudes, dans les valeurs revendiquées, parfois même dans les cibles choisies, comme la carte scolaire, pourrait laisser en effet croire que la principale différence entre les deux candidats est chronologique et tient à la date de leur engagement dans la course. Pourtant, l’effet de surprise produit par Ségolène Royal ne tient pas seulement à son départ plus tardif, mais à ce que l’angélisme est évidemment plus consubstantiel à la gauche, que les mots y pèsent plus et que bousculer cette attitude et ces formules y provoque beaucoup plus de soulagement chez les uns et beaucoup plus d’anxiété chez les autres. Ce qui explique, au-delà du baroud des éléphants, la montée des tensions depuis l’université d’été du PS à La Rochelle.

Deux horizons protestants

C’est pourquoi une telle envolée ne serait pas possible s’il ne s’agissait que d’un jeu intellectuel, si Ségolène Royal n’avait, à la différence de ses rivaux socialistes mais à l’instar de son concurrent de droite, réussi à éveiller un imaginaire. Cet imaginaire est celui de la Scandinavie. C’est ce modèle suédois implicite qui donne un horizon de gauche aux valeurs d’ordre, de justice, de famille, de travail, de responsabilité qu’elle partage avec Sarkozy. Son discours et sa posture capitalisent un certain nombre d’évolutions récentes trop peu remarquées de la société française, comme l’acceptation de la prévention routière ou la diminution de la consommation de médicaments. Sa personne même et sa vie de famille incarnent des spécificités qui rapprochent la France des pays scandinaves : la très grande place des femmes dans le travail (notée dans l’article que Time Magazine lui a consacré) et la bonne tenue de sa démographie. Des propositions, même excessives, comme la syndicalisation obligatoire et la gestion régionale de l’immigration, vont dans ce sens d’un changement pacifique et d’une responsabilisation collective au service d’une vie quotidienne plus douce. Il y a dans ce rêve l’espoir – l’illusion ? – d’une reterritorialisation, d’un réancrage que la figure maternelle exprime à merveille.

Elle réaliserait ainsi une protestantisation de la France, dont Alain Duhamel croyait il y a cinq ans, qu’elle écherrait à Lionel Jospin. Ou du moins une forme de « protestantisation » car il en existe une autre variante, l’américaine, dont se rapprocherait davantage la proposition de Sarkozy. Dans cette version, la France ne redeviendrait pas un jardin, mais assumerait son immersion dans un monde globalisé, où l’on doit traiter avec des communautés, où l’on accepte plus d’ouverture, plus d’inégalité, plus d’individualisme avec davantage de sanctions et de récompenses (ce que ses adversaires appellent sa propension au tri). Son origine étrangère incarne cette mobilité. L’espoir – l’illusion ? inverse à celle du ségolénisme – est celui d’une fluidité des parcours, qui manque assez à ce pays. Son pendant en politique étrangère serait une inflexion proaméricaine légitimée par une capacité plus grande à construire une Europe-puissance, « en amitié » avec les États-Unis comme le dit Prodi. Pari impossible, d’autant plus hasardeux que l’Amérique de Bush a beaucoup perdu de son lustre ? Pas forcément si l’on considère que l’antiaméricanisme est un vestige français au sein des droites européennes, équivalent à ce qu’est l’angélisme de la gauche.

C’est donc sur deux plans que se départageront ces candidatures symétriques. Leurs valeurs seront confrontées à la pertinence des propositions qui en résulteront et à leur cohérence avec le bilan ou la personnalité : bilan de Sarkozy sur la sécurité ou algarade de Ségolène contre la jeune Nolwenn du Mjs. Mais elles seront aussi jugées sur une autre balance, celle des rêves et des cauchemars qui en sont le revers.