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L’art d’un homme libre, de Gao Xingjian

Traduction et préface de Noël Dutrait

mars 2018

#Divers

La Montagne de l’âme a valu à Gao Xingjian d’être le treizième Prix Nobel de littérature français en 2000. Ce magnifique roman, oscillant entre le « je », le « tu » et le « il », épouse les contours mouvants d’une subjectivité solitaire. Par son travail sur la langue, entre fable, notes de voyage et plongée dans les rêves et les pensées du narrateur, l’œuvre transcrit une errance éminemment poétique au sein des contrées les plus reculées de la Chine, à travers ses paysages, légendes et contes anciens. Libre, errante, refusant avec obstination les obscurités de chaque époque qu’elle a traversée, la voix singulière de Gao Xingjian s’est exprimée sous presque toutes les formes artistiques : peintures, essais (De la création, 2008), romans (le Livre d’un homme seul, 1998), mais encore poèmes (la Ballade nocturne, 2007), pièces de théâtre (le Quêteur de la mort, 2003), opéras (la Neige en août, 2003), ciné-poèmes (Après le déluge, 2008).

L’Art d’un homme libre est un recueil de onze conférences récentes de l’auteur, agrémenté de reproductions de ses encres ou de photogrammes de ses films. Gao Xingjian a souvent mis en garde contre les dangers mortels que la politique et l’idéologie faisaient courir à l’art et à la littérature. Toutefois, leur puissance est intacte dès lors qu’ils tentent envers et contre tout d’exprimer avec singularité la complexité existentielle de la vie humaine et les angoisses de l’homme. Sa vie comme ses œuvres témoignent de cette exigence spirituelle de la création, qui fait de la liberté son cœur vital. Né en Chine en 1940, il connut la « rééducation à la campagne » de 1970 à 1975. Après la révolution culturelle, il a secoué les scènes littéraire et théâtrale chinoises, ses textes suscitant débats (Premier essai sur l’art du roman moderne, 1981), polémiques (ses pièces de théâtre Signal d’alarme, 1982 ou l’Homme sauvage, 1985) et censures (l’Arrêt d’autobus, 1983 ou l’Autre Rive, 1986). Invité en tant qu’artiste en Allemagne et en France, il s’installe à Paris en 1987 où il achève la Montagne de l’âme. Les massacres de la place Tian’anmen qu’il évoque dans la Fuite (1989), pièce qui entraîne l’interdiction de toutes ses œuvres en Chine, font de lui un homme en exil, réfugié politique avant d’obtenir la nationalité française en 1997. Dès lors, il s’affranchit du « lourd fardeau du passé » et écrit certains textes directement en français.

L’auteur, qui a connu les affres du totalitarisme chinois, porte un regard sombre sur les maux de l’époque contemporaine, « période de lassitude spirituelle, mais aussi de pauvreté philosophique ». Ce constat lui a inspiré en 2013 une méditation cinématographique intitulée le Deuil de la beauté. Il en appelle cependant avec force à une « renaissance des arts et lettres ». Les diverses conférences de l’Art d’un homme libre dressent la liste des maladies qui gangrènent la création artistique et menacent l’homme toujours fragile et démuni : l’identité nationale, et plus globalement toutes les idéologies, « véritables superstitions modernes » contre lesquelles il a appelé à abandonner tous les « -isme » dans un essai de 1996. Si son expérience originelle s’enracine dans le régime totalitaire communiste, il appelle à « sortir de l’ombre du xxe siècle », qui a broyé les hommes et étouffé l’art sous les injonctions politiques, enserrant la littérature dans les filets de la propagande. Gao Xingjian est tout aussi lucide quant aux pathologies des démocraties actuelles, touchées par un libéralisme débridé, mais aussi par le « politiquement correct » et la litanie des mots creux. L’art est menacé, depuis quelque temps déjà, par les prescriptions de la mode, de la consommation culturelle ou par les faux débats artistiques (les concepts de modernité – faire table rase du passé – ou de postmodernité – la subversion souvent gratuite) : « À notre époque mondialisée dans laquelle la politique et la publicité s’insinuent partout, où même la culture est très largement soumise au marché, est-il encore possible que la littérature et les arts ne dégénèrent pas en un consumérisme culturel et conservent leur indépendance spirituelle ainsi qu’une liberté créatrice suffisante ? »

Pourtant des lueurs persistent. Gao Xingjian entend réaffirmer la nécessité de « la littérature et des arts non utilitaires », ce qui « ne signifie pas du tout prendre des distances avec la société, au contraire, l’écrivain fait face à la vie en se débarrassant des tracas imposés par la politique, il dépasse le politiquement correct de courte durée et, sans se soucier d’être progressiste ou réactionnaire, sans le moindre tabou, il colle au plus près à la condition réelle des hommes, et le jugement de valeur suprême de la littérature sera d’estimer si l’œuvre dit ou non une vérité ». En appelant à une nouvelle Renaissance, Gao Xingjian déploie le fil d’une contre-proposition esthétique qui enjoint à l’artiste de renouer avec une liberté créatrice perdue, pour revenir à l’homme et aux sentiments, et jeter, comme il le fait dans ses peintures, un peu de lumière dans l’obscurité des temps contemporains.

Nathalie Bittinger

Agrégée de lettres modernes et maître de conférences en études cinématographiques à l'université de Strasbourg, elle a publié 2046 de Wong Kar-wai (Armand Colin, 2007), Ang Lee. Taïwan - Hollywood, une odyssée cinématographique (Hémisphères, 2021), et dirigé Cinémas d'Asie. Nouveaux regards (Presses universitaires de Strasbourg, 2016) ainsi que Dictionnaire des cinémas chinois. Chine, Hong Kong,

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