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juin 2017

#Divers

La campagne pour le référendum italien de décembre 2016 portant sur la réforme constitutionnelle a donné lieu à des démonstrations de force des partisans du « non » dans les rues florentines. La Piazza della Republica s’est trouvée peuplée de gens de tous âges, étudiants, retraités, employés, revêtus des dossards jaunes du Mouvement 5 étoiles (M5S), qui distribuaient des tracts et des autocollants aux passants, les invitant à « dégager » Renzi. Matteo Salvini et les nationalistes de la Lega Nord (Ln) remplissaient la place Santa Croce. Quelques jours plus tôt, dans une artère en marge du centre, les néofascistes de Casapound, crânes rasés et chemises noires, marchaient au pas, scandant des slogans nationalistes. Ces jours-là, une colère vindicative a envahi les rues italiennes et s’est exprimée avec force. Le Premier ministre Renzi, chef du Parti démocrate, avait explicitement mis son poste en jeu si le référendum échouait. Le mouvement de Beppe Grillo s’est senti pousser des ailes et s’est engouffré dans la brèche, de même que de nombreux opposants, dont Lega Nord. La victoire du « non », amplement portée par les « populistes » et l’abstention, est le énième signe d’une crise politique prolongée : l’Italie ne parvient pas à se remettre des dégâts de l’ère Berlusconi.

Un populisme 2.0

L’émergence du Mouvement 5 étoiles en 2009 s’est faite sous la double égide du comique satiriste Grillo et du prodige de l’informatique Casaleggio, après la cure d’austérité menée par le gouvernement Monti, perçu par une partie des Italiens comme un prestataire aux ordres de Bruxelles. « Ni de gauche ni de droite », le mouvement a lancé une charge virulente contre la démocratie parlementaire au profit de la démocratie directe par le biais de la Toile. Substituant à la dichotomie gauche-droite celle qui distingue le peuple des élites ou de la « caste », il assume clairement son caractère populiste. Le succès est indéniable : le M5S est crédité jusqu’à 30 % des intentions de vote aux prochaines élections. De coups d’éclats médiatiques en turpiloquio (« invectives »), son leader Beppe Grillo fascine autant qu’il inquiète. La singularité mais également l’imprévisibilité du mouvement laissent nombre d’observateurs dubitatifs et méfiants. Anti-européen, souverainiste, anti-immigration (si l’on se fie aux sorties de Grillo appelant « à moins de cœur et plus d’intelligence » sur la question), le mouvement n’est pas sans similitudes avec le Front national. Toutefois, des idéologies diverses se rencontrent dans ce mouvement fourre-tout : on y trouve également des propositions à coloration écologiste et des mesures sociales. Mais quand des néofascistes demandent à Grillo s’il accepterait des gens comme eux dans ses rangs, il n’y voit pas de difficulté particulière. À ses yeux, fascisme comme communisme relèvent de la vieille politique et il compte sur toutes les bonnes volontés… Le M5S s’affirme comme le porte-parole de colères et l’initiateur d’une tabula rasa visant à « assainir » le monde politique, à grand renfort de violence verbale, d’accommodements et de démagogie.

Si cette dynamique vindicative trouve ses parangons dans d’autres courants européens, la singularité de Cinque Stelle est à chercher dans sa forme et son usage de la Toile : toutes les propositions y sont soumises au vote électronique sur une plate-forme opportunément nommée « Rousseau ». De plus, sa hiérarchie distingue M5S des autres partis en Italie : entre le leader et la base, rien, si ce n’est l’espace du Net. Chercher à caser ce mouvement dans une idéologie précise est donc périlleux et vain. Toutefois, sa conception même d’un « peuple » excluant l’« élite » en fait un agrégat d’individus connectés investis dans la politique en consommateurs. L’opinion, le commentaire et l’accélération numérique constituent désormais la forme première de l’investissement citoyen.

Les démêlés avec la justice de la maire M5S de Rome, Virginia Raggi, ou du maire de Livourne, Filippo Nogarin, n’ont pour le moment pas entamé la poussée du mouvement. Dès lors qu’ils sont aux manettes, les grillini ne sont pas exempts des vices qu’ils dénoncent à longueur de pages Facebook et de meetings. Désormais, seul Grillo a le droit de s’exprimer dans les médias et ces dernières semaines, à la suite des déboires de certains de ses poulains, un code de conduite a été établi qui lui permet de révoquer personnellement un membre du mouvement. Par ailleurs, une polémique a vu le jour quand il a écarté de l’investiture une candidate désignée par les internautes au profit d’un autre qui avait sa préférence. Grillo est bien Il Capo et le fait savoir. Ses coups de gueule et autres formules chocs à la télévision, combinés à la diffusion massive de vidéos, d’images et de statuts sur le Net, ont un impact puissant : il maîtrise parfaitement la propagande 2.0. Ces derniers temps, M5S a même été accusé de diffuser sciemment des fake news.

Réinventer la xénophobie

Mais Grillo et son mouvement ne sont pas seuls à affirmer leur anti-européisme et à se revendiquer « populistes » : la Lega Nord a vu ses scores aux dernières élections s’envoler, passant en quelques années de 3 à 15 % des intentions de vote. Le parti sécessionniste des années 1990 a fait peau neuve sous l’impulsion de Roberto Salvini, acolyte de Marine Le Pen au Parlement européen. Ce dernier a délaissé sa revendication d’indépendance de la « Padanie » (espace imaginaire du Nord italien rejetant le Sud « assisté »), pour défendre une sortie de l’Europe de l’Italie entière. De « Rome la voleuse », le slogan est désormais passé à « Les Italiens d’abord ». L’ennemi n’est plus intérieur mais extérieur à double titre : comprenez Bruxelles et l’islam. Un « racisme sans race » fait des migrants les boucs émissaires et donne à la Lega Nord les atours plus rassurants d’une lutte pour la défense culturelle des racines chrétiennes d’Europe. Salvini a en effet su fédérer autour d’une ligne identitaire fondée sur le rejet de l’Union européenne et sur la crise des migrants. La propagande joue sur ces deux fronts et les lie indéfectiblement : l’afflux de migrants serait la preuve d’une « invasion » et le manque de réactivité de l’Ue, celle de son abandon et de son mépris pour les pays du Sud. D’ailleurs, Salvini a également fait alliance avec Casapound, les « fascistes du troisième millénaire ».

De son côté, Grillo s’empare lui aussi du thème de l’immigration, même si de manière moins explicite que Lega Nord. Il se défend de l’accusation de xénophobie mais pointe allègrement du doigt la responsabilité de l’Europe, soufflant sur des braises déjà chaudes avant la crise migratoire. Les centres d’accueil débordés, les morts en mer, la situation misérable d’hommes et de des femmes cherchant à franchir la frontière transalpine inquiètent l’Italie, qui oscille entre solidarité, révolte à l’encontre de ses voisins européens et xénophobie. La solidarité demeure à l’œuvre en Italie, confortée par un pape encore influent sur les mentalités et par des valeurs héritées d’un militantisme communiste qui apparaissent ici à certains égards comme une sécularisation de celles du christianisme. Il n’en reste pas moins qu’une part de la population reste désorientée, voire désemparée. Si l’accueil et le secours humanitaire sont un réel enjeu pour les Italiens, la question d’une intégration ou d’une assimilation réussie reste secondaire.

Le M5S et Lega Nord tirent leur épingle du jeu en progressant sur fond de désenchantement italien, confrontés à une classe politique marquée par de nombreuses affaires de corruption et de multiples crises (économique, identitaire et migratoire). L’antipolitique est devenue en Italie une politique à part entière, qui a bouleversé le paysage et peuplé un vide. La crise institutionnelle actuelle est le fruit de cette redéfinition et la perpétue. Ces « populismes » se veulent les porte-voix des oubliés de la mondialisation et ont trouvé des espaces et des modalités d’expression qui leur ont permis de contaminer jusqu’à la rhétorique des plus modérés. À l’inquiétude générale que suscite la perspective de voir ces populismes faire front commun, s’ajoute donc le dépit devant le devenir-spectacle du politique.

Nicolas Léger

Professeur de lettres et de philosophie au lycée Victor-Hugo de Florence, il a récemment publié « Soumission, ou l'épuisement de tout » (Esprit, novembre 2018).

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