Un nouvel extrémisme en Russie
Après les « agents de l’étranger » et « le mouvement LGBT », les autorités russes condamnent désormais « le satanisme » comme un nouvel extrémisme, qui menacerait les valeurs traditionnelles russes. La Russie renoue ainsi avec une longue histoire de persécutions pour de simples opinions.
Depuis une dizaine d’années et particulièrement depuis février 2022, le droit se transforme en instrument de répression en Russie. Nombre d’oukases aux formulations floues désignent à la société russe des boucs émissaires en les taxant d’« extrémistes ». Après les « agents de l’étranger » et le « mouvement LGBT », le nouvel « extrémisme » détecté en Russie par les autorités, les élus et les experts religieux et civils est le « satanisme ».
L’Église et la Douma contre Satan
Une brève du sérieux journal Vedomosti en date du 28 janvier 20251 nous apprend que le patriarche de l’Église orthodoxe Cyrille de Moscou, lors de l’ouverture des « 33e lectures formatrices internationales de Noël », a « soutenu l’initiative d’interdire en Russie le satanisme en tant que mouvement extrémiste ». En Russie, annonce le patriarche, il existe encore des sectes satanistes qui propagent leur culte et recrutent des jeunes Russes, ce qui est inadmissible : « Dans la zone où l’opération militaire spéciale est menée, sur la ligne de feu, nos combattants sont prêts à donner leurs vies pour des valeurs qui sont ouvertement piétinées par les satanistes. » Le patriarche identifie le satanisme à une idéologie capable de détruire la conscience nationale russe.
Le 30 janvier 2025, le cinéaste et député Nikolaï Petrovitch Bourliaïev (du parti La Russie juste pour la vérité), lors d’une table ronde intitulée « Le front spirituel en Russie », fait savoir que la Douma prépare une nouvelle loi sur le satanisme. Né en 1946, Bourliaïev a joué le rôle d’Ivan dans L’Enfance d’Ivan (1962) d’Andreï Tarkovski, ainsi que dans un grand nombre de films et de spectacles soviétiques de qualité (y compris Andreï Roublev de Tarkovski en 1969). Depuis la Perestroïka, il s’est fait connaître comme un homophobe militant et un orthodoxe sans faille, qui soutient l’invasion de l’Ukraine et se trouve, depuis février 2022, sous sanctions de l’Europe et des États-Unis. À la Douma, ce réactionnaire sévit comme adjoint du président de la Commission du développement de la société civile et des questions des associations religieuses et civiles, où il défend les « valeurs traditionnelles » au profit des « générations futures ». Dès le 11 mars, une autre initiative à la Douma est portée par Nina Ostanina (née en 1955, du Parti communiste), présidente de la Commission pour la défense de la famille, des questions de la paternité, de la maternité et de l’enfance. Cette initiative concerne « l’interdiction de la publicité des services ésotériques, spirituels et énergétiques ; de l’activité des astrologues, des aura-diagnostes, numérologues, régressologues, tarologues, etc. ».
Un autre article de Vedomosti du 13 mars 20252 précise que des experts faisant partie de la Chambre civique de la fédération de la Russie ont organisé une table ronde sur « La publicité des symboles ésotériques et occultes comme risque d’érosion des valeurs russes traditionnelles, spirituelles et morales », dont les conclusions doivent aider le travail à la Douma. Les participants représentent aussi bien l’Église que la société civile : Vladimir Legoïda préside le département synodal auprès du patriarcat de Moscou pour les relations entre l’Église, la société et les médias ; Margarita Lianghe dirige l’association publique Guilde du journalisme interethnique ; Alexandre Neveev est docteur en psychologie, expert en cultes religieux ; Alexandre Dvorkine est professeur de sciences religieuses de l’université orthodoxe Saint-Tikhon ; Alexandre Asmolov dirige la chaire de psychologie à l’université de Moscou.
En arrière-plan de cette initiative, tous évoquent l’oukase no 809 du président Poutine du 9 novembre 20223, qui a pour ambition de clarifier « les fondements de la politique d’État dans le but de la conservation et du renforcement des valeurs russes traditionnelles spirituelles et morales », définies comme les « lignes directrices morales qui façonnent la vision du monde des citoyens russes, transmises de génération en génération, qui sous-tendent l’identité civile panrusse et l’espace culturel commun du pays ». Parmi ces valeurs, « le spirituel », qui désigne en réalité le religieux, a une place singulière. Si la présence « d’autres religions » dans le patrimoine historique et spirituel de la Russie est reconnue, le texte précise que « l’orthodoxie joue un rôle particulier dans la formation et le renforcement des valeurs traditionnelles ». À ce titre, elle est au cœur de la « politique d’État de préservation et de renforcement des valeurs traditionnelles ». Ceux qui sont familiers de l’histoire de la Russie reconnaîtront facilement dans ce texte nombre de clichés allant d’Ivan le Terrible à Staline. Les lecteurs de Kafka, de Zamiatine et d’Orwell ne s’en étonneront pas non plus.
La chasse aux sorcières est ouverte
Un autre article de Vedomosti du 8 avril 2025 évoque le démarrage des travaux de la Douma dans sa « lutte contre le satanisme4 ». Une table ronde de trois heures est consacrée au phénomène, défini comme un système de « cultes destructeurs ». Les travaux commencent par la projection d’une vidéo sur le régiment ukrainien Azov, farcie de « scènes d’orgies satanistes », que ce régiment pratiquerait. Les Ukrainiens, répètent les élus, sont tous ou presque des satanistes. Les parlementaires évoquent ensuite des « manifestations culturelles destructrices » des satanistes à la télévision et au cinéma (toujours le même Bourliaïev) ; les liens entre le satanisme et le nazisme (Viatcheslav Leontiev) ; le parallélisme entre le satanisme et le « mouvement LGBT » (Andreï Kartapolov). Ce dernier, président de la Commission de la Défense, précise : « Nous avons voté suffisamment de lois contre les agents étrangers. Maintenant nous devons nous pencher sur l’argent dont vivent ces satanistes. Où sont imprimés leurs livres et leurs affiches ? Qui paie les concerts, les spectacles, les représentations ? En d’autres termes, qui est le client ? »
Pitirim, évêque de Skopin et de Shatsk, affirme qu’« une lutte pour les âmes des justes a commencé », et en veut pour preuve l’histoire d’une femme de Skopin lui ayant raconté avoir été expulsée d’un groupe qui pratique l’occultisme, car elle « s’est avérée incapable d’entrer en transe ». Selon cette femme, les membres de ce groupe parlent à leurs organes internes, « à leurs tripes, à leur foie et à leur rate ! » « Réjouis-toi d’avoir été expulsée de ce groupe », lui répond Pitirim. Les lecteurs de Girard ou de Bataille tressaillent, car ils reconnaissent là le lancement d’une chasse aux sorcières, au sens propre du mot. Pour clore la table ronde, la présentatrice de télévision Anna Shafran suggère d’interdire le poète russe Konstantin Balmont (1867-1942), mort à Paris il y a 83 ans, « car il a été un adepte du poète français Charles Baudelaire ». Enfin, un « expert en satanisme », resté anonyme, explique qu’il serait nécessaire de former davantage de personnes exerçant sa profession, car il faudra bientôt mener « de nombreux examens médico-légaux dans ce domaine ».
Le danger d’une métonymie
La pratique de la persécution au nom des valeurs traditionnelles, spirituelles et morales n’est ni ancienne, ni obsolète en Russie. Ces valeurs et leur fonction dans le système totalitaire n’ont pas été inventées par Poutine, qui, dans ses très nombreux oukases, ne fait que reformuler le galimatias soviétique. En URSS, cela s’appelait « le profil moral de l’homme soviétique ». La définition de ce profil restait à l’appréciation de n’importe quel représentant de l’État ou du Parti. Selon son jugement, qui pouvait concerner une coupe de pantalon ou une parole lancée à l’improviste, la personne en question pouvait être exclue de la société soudée des « hommes soviétiques » : privée de travail, de liberté, de vie.
Poutine ne fait que reformuler le galimatias soviétique.
La « perspicacité » des élus et des experts russes est grande : depuis le lancement officiel du projet de lutte contre le satanisme, ils ne cessent de produire, sur demande et sur mesure, des avis bien fouillés. Leur prose nous rappelle les pires moments de l’histoire, ceux de persécutions des innocents. Elle nous apprend aussi à mesurer, à chaque fois que sont évoquées les « valeurs », le poids de ce mot, surtout mis au pluriel. Au singulier, il énonce une qualité ou une quantité. Au sens figuré, et plus encore au pluriel, il devient synonyme d’idées ou d’opinions, qui peuvent n’avoir de valeur que pour les siens. Et cela même devient leur seule valeur objective. Cette métonymie se transforme en outil de contrôle : ce sont « nos » valeurs contre les « leurs », qui annoncent toujours une politique d’exclusion à tendance totalitaire. C’est cette métonymie qui préside à la chasse aux sorcières, aux empoisonneurs de puits et aux responsables des épidémies. Il est intéressant et instructif d’écouter qui utilise ce mot aujourd’hui, et comment.
- 1. « Le Patriarche Cyril recommande d’identifier le satanisme en tant que mouvement extrémiste », Vedemosti, 28 janvier 2025.
- 2. « Vnimaniya rossiyan hotyat smestit na traditsionnie religii », Vedomosti, 13 mars 2025.
- 3. Consultable sur le site du Kremlin.
- 4. « Na Borbu s satanizmom », Vedomosti, 8 avril 2025.