Poutine à Moscou en 2022 pour le 77e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique (photo Kremlin)
Poutine à Moscou en 2022 pour le 77e anniversaire de la victoire dans la Grande Guerre patriotique (photo Kremlin)

Carl Schmitt, la Russie et la guerre en Ukraine

La profonde influence exercée en Russie depuis les années 1990 par la pensée de Carl Schmitt ne se limite pas à Alexandre Douguine, idéologue longtemps marginal dont bien des thèses triomphent avec la guerre en Ukraine. L’œuvre du juriste allemand a été utilisée par le régime de Vladimir Poutine pour promouvoir le culte du dirigeant, la dépolitisation de l’État et de la société, sa militarisation et pour désigner l’Occident comme l’ennemi d’une Russie, protectrice des valeurs traditionnelles et au centre d’un « grand espace ».


« Notre situation rappelle celle de l’Allemagne de Weimar après la défaite dans la Première Guerre mondiale et l’effondrement économique », écrit Oleg Kildiouchov en 2010 dans sa préface à un recueil de textes du juriste allemand Carl Schmitt (1888-1985)1. « Si l’on prend en compte l’humiliation subie par cette grande nation en politique étrangère consécutive à la paix de Versailles, ainsi que la dimension économique de la crise mondiale (grande dépression) alors, poursuit-il, la comparaison des deux situations s’impose. » Ce rapprochement entre l’Allemagne de l’entre-deux-guerres et la Russie d’aujourd’hui est devenu un « lieu commun2  », il n’en demeure pas moins « tout à fait pertinent », juge Oleg Kildiouchov. Après la disparition de l’URSS, perçue par la population russe comme une défaite face à l’Occident, les textes publiés par Carl Schmitt sur l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, l’ordre injuste de Versailles et ses réflexions sur le concept de souveraineté suscitent un engouement dans la Russie des années 1990. Le pays est affaibli, menacé par des tendances centrifuges (Tchétchénie, Tatarstan), l’autorité de l’État est battue en brèche par des féodalités et des oligarques, et minée par un marasme économique sans précédent, qui font douter la population russe des institutions démocratiques. Cette situation chaotique et la faiblesse des forces démocratiques rappellent la crise expérimentée par la jeune République de Weimar au sortir de la Première Guerre mondiale (« République sans républicains »), elle illustre jusqu’à la caricature, selon le politologue russe, la définition du nomos donnée par Carl Schmitt (« prendre - partager - paître/produire »). On assiste ainsi, dans la Russie des années 2000, à une « renaissance schmittienne », le juriste de Plettenberg devient un « classique » et ses œuvres sont commentées par des intellectuels d’horizons très divers.

Vladislav Sourkov, idéologue de la Russie poutinienne

Parmi les lecteurs de Carl Schmitt dans la Russie post-soviétique, il en est un qui va jouer un rôle politique majeur, car il occupe pendant près de vingt ans des postes de responsabilité au Kremlin et au gouvernement fédéral russe. Il s’agit de Vladislav Sourkov, chargé à partir de 2013 du dossier ukrainien auprès de Vladimir Poutine. Dans les deux premiers mandats du président russe, il attache son nom au concept de « démocratie souveraine », apparu, rappelle le politologue Nikolaï Baranov, au lendemain de la « révolution orange » en Ukraine en 2004-2005, afin de « mettre l’accent sur le caractère national de la démocratie russe et sur son indépendance3 ». En Russie comme à l’étranger, relève Nicolaï Baranov, beaucoup d’experts se montrent critiques à l’égard de cette « construction idéologique, par laquelle le pouvoir russe tente de légitimer le renforcement de sa dimension coercitive et de justifier une prise de distance vis-à-vis des principes démocratiques en mettant en avant des particularités nationales ». Les promoteurs de la « démocratie souveraine » estiment que l’État doit se protéger autant que possible des influences étrangères, alors que, sur le plan économique, ils sont favorables à la mondialisation. Ses opposants y voient un moyen d’établir une situation de « monopole politique » et dénoncent une volonté de confrontation avec l’Occident afin de justifier la hausse des dépenses militaires, la perpétuation d’une économie de rente, fondée sur l’exploitation des matières premières, et le maintien d’un système bureaucratique et oligarchique corrompu. Le pouvoir propose à la société « des droits en matière de consommation, mais pas les droits de l’homme ». Promouvoir une société d’innovation nécessiterait un élargissement du champ politique à d’autres acteurs, politiques et sociaux. Le clan au pouvoir est aussi tenté d’utiliser l’idée d’une restauration de la grandeur nationale pour réprimer l’opposition, observe Nicolaï Baranov.

Ce qui attire Vladislav Sourkov dans l’héritage de Schmitt, comme dans celui de François Guizot, observe Ivan Krastev4, c’est l’orientation antirévolutionnaire et la méfiance fondamentale à l’égard de deux idées – la représentation comme expression du caractère pluraliste de la société contemporaine et la souveraineté populaire qui définit la démocratie comme l’émanation de la volonté populaire. « L’antipopulisme et l’antipluralisme sont en effet les caractéristiques de l’actuel régime à Moscou », affirme-t-il, les concepteurs de la « démocratie souveraine » préférant définir la démocratie comme « l’identité entre gouvernants et gouvernés », les élections n’ayant plus pour fonction d’exprimer les intérêts divers de la société mais de démontrer l’unité entre le peuple et ses dirigeants. C’est pourquoi la formule de Schmitt (« est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle ») est celle qui décrit le mieux le rôle du président dans le système politique russe, explique Ivan Krastev, qui fait qu’il devient impossible de « distinguer clairement la démocratie de la dictature ». Cette notion de « démocratie souveraine » exprime les ambitions idéologiques du Kremlin, désireux de faire de la Russie une « autre Europe », projet attractif pour certains, mais qui constitue un « défi existentiel » pour l’Union européenne – incarnation d’une époque « post-moderne ». La coexistence de ce « post-modernisme politique européen » avec une « démocratie souveraine russe » peut s’avérer « plus difficile et dangereuse »que la coexistence du communisme soviétique avec les démocraties occidentales, avertit alors le politologue bulgare.

L’annexion de la Crimée marque, d’après Vladislav Sourkov, « la fin du cheminement épique de la Russie vers l’Occident, des tentatives répétées et invariablement vouées à l’échec de devenir partie de la civilisation occidentale5 ». Les textes qu’il publie après 2014 – à bien des égards annonciateurs de l’invasion de l’Ukraine – sont aussi empreints de l’influence de Schmitt (dénonciation de l’hypocrisie occidentale, utilisation de la figure de l’ennemi, culte du dirigeant, exploitation des traumatismes de 1917 et 1991). En 2017, il fustige « la crise de l’hypocrisie », à savoir la désaffection de l’opinion à l’égard d’un système occidental, jugé « faux et non authentique », ainsi que ses « deux poids, deux mesures », le « politiquement correct » et les « intrigues et la propagande »6. S’interrogeant sur la « longue gouvernance de Poutine » (2019), il affirme par contraste qu’il n’y a pas « d’État profond » en Russie, « les aspects les plus brutaux de ses structures de force sont exposés sur sa façade, sans aucun artifice architectural ». « Toutes les institutions sont subordonnées à une tâche fondamentale – le maintien d’une relation de confiance entre le dirigeant suprême et les citoyens », souligne-t-il. Vladislav Sourkov se félicite que « même tardivement, un coup d’arrêt ait été donné à la dislocation impossible, antinaturelle et antihistorique de la Russie », et qu’elle soit revenue à « son état naturel, le seul possible, celui d’une grande puissance, qui s’agrandit et rassemble les terres d’une communauté de peuples »7. Après avoir quitté le Kremlin en 2020, il se demande « Où est passé le chaos ? » et justifie le révisionnisme russe par le fait que, « dans un système fermé, l’entropie gagne ». « La réduction de ces tensions internes […] s’opère par l’expansion externe […]. Tous les empires procèdent ainsi », affirme-t-il8. Le 15 février 2022, quelques jours avant l’invasion de l’Ukraine, Vladislav Sourkov revient sur la « paix honteuse » de Brest-Litovsk. Aujourd’hui, observe-t-il, les frontières de la Russie européenne coïncident largement avec celles de 1918, « alors qu’elle n’a pas perdu de guerre ». C’est pourquoi il anticipe pudiquement « beaucoup de géopolitique, pratique et appliquée, et même probablement de contact9 ».

Dépolitisation de l’État

Le constat qu’en arrivant au pouvoir, Vladimir Poutine a « neutralisé la politique » est largement partagé par les analystes, écrit en 2005 Andrey Makarychev10. Cette dépolitisation revêt plusieurs formes : réduction de l’espace politique (suppression de l’élection des gouverneurs décidée au lendemain de la tragédie de l’école de Beslan en 2004, limitation du champ de la compétition électorale, ce qui conduit à des « élections sans choix »), nomination de gouvernements de technocrates et mise en place d’institutions non élues (conseil de sécurité, conseil d’État). Ces réformes, explique le politologue, sont empreintes de la logique de Schmitt, qui était inquiet de voir l’autorité de l’État mise en cause par des groupes de pression et celui-ci réduit au rôle d’arbitre entre des intérêts divergents. Le président de la Fédération devient « non seulement le centre du pouvoir, mais le responsable politique dont tout dépend ». L’ambition impériale s’inscrit facilement dans cette logique qui, observe Andrey Makarychev, n’est pas exempte de risques. Cette stratégie, fondée sur l’idée schmittienne que « le souverain désigne à la nation ses amis et ses ennemis », peut se comprendre dans le domaine de la politique étrangère, mais « la tentation de l’extrapoler à la sphère interne conduit inévitablement à la tentation de construire l’image d’un “ennemi intérieur” ». Le paradoxe de la réponse qu’apporte Poutine au « problème schmittien » est qu’il tente de restaurer l’autorité de l’État en recourant à ces techniques de dépolitisation mais, « pour employer le langage de Schmitt, la question de savoir si une telle attitude représente la norme ou l’exception reste ouverte », observe le politologue. 

Traducteur de Schmitt et commentateur réputé de son œuvre en Russie, Aleksandr Filippov développe en 2008 une analyse voisine11. « Sans se lancer dans des analogies de grande envergure et risquées, on peut déceler sans difficulté dans certaines orientations de notre idéologie officielle l’écho des idées » du juriste allemand. « Naturellement, la question n’est pas de savoir qui, pourquoi et avec quelle fréquence on a lu Schmitt, souligne-t-il, le problème est qu’entre les réflexions de Schmitt et les tendances de notre État existe une sorte d’affinité sélective, les unes aident à mieux comprendre les autres. » La situation politique russe est caractérisée par « une neutralité politique qui est en réalité une absence de politique comme telle », remarque le philosophe. Les « adversaires politiques radicaux sont assez rapidement identifiés comme des ennemis et, les vrais ennemis étant toujours situés en dehors de l’État, ils sont considérés comme des agents de puissances ennemies », poursuit Aleksandr Filippov. Quant à « l’importance politique du Parlement comme lieu où s’affrontent les forces politiques, où les discussions sont importantes pour inciter de larges couches de la population à participer à la politique », elle est « réduite à peu de chose », l’État lui-même, si l’on met de côté ses fonctions régaliennes, est limité à une « pure technologie, à une machine ». Publiant cette analyse alors que Poutine s’apprête à échanger son poste avec Dmitri Medvedev, Aleksandr Filippov juge « théoriquement absolument indispensable, mais pratiquement tout à fait impossible que le président en exercice se transforme immédiatement en simple assistant du président élu », ce qui signifie que « le processus de légitimation de l’exécutif doit être parachevé ».

L’état d’exception permanent

Les néoconservateurs américains et la « nouvelle Droite européenne » aiment citer Schmitt, mais « nulle part ailleurs la renaissance schmittienne n’a été aussi forte et significative politiquement que dans la Russie poutinienne », remarque à son tour Sergueï Medvedev en 2014 au lendemain de l’annexion de la Crimée12. Un thème en particulier suscite l’intérêt des experts proches du Kremlin, note le sociologue, sa théorie de « l’état d’exception ». La souveraineté, selon Schmitt, c’est « la possibilité de sortir de la légalité, du droit abstrait et de déclarer l’État d’exception », explique Sergueï Medvedev, « un dirigeant politique devient souverain uniquement quand il franchit les cadres juridiques et déclare “l’état d’exception”, posant les bases d’une nouvelle norme et obtenant une légitimité véritable et essentielle ». Cette logique est à l’œuvre dans les décisions prises par le pouvoir dans la décennie passée (suppression de fait de la limitation des mandats présidentiels, répression de l’opposition mobilisée en 2011-2012, adoption d’une législation répressive). Jusqu’à présent, cette logique s’appliquait exclusivement à l’intérieur du pays, elle déborde désormais des frontières de la Russie, s’alarme Sergueï Medvedev. À en juger par le comportement de Poutine, cette violation de l’ordre européen n’est en rien surprenante, estime-t-il, convaincu que « l’annexion de la Crimée (ou qu’une autre aventure géopolitique comparable) était inévitable ». Sergueï Medvedev rappelle que, dans les années 1930, Schmitt avait justifié la suppression du système politique pluraliste de la République de Weimar par la nécessité de conforter le rôle du président comme « gardien de la Constitution » pour, en réalité, légitimer la mise en place de la « dictature » du chef de l’État. Aujourd’hui, accuse le sociologue libéral, la Russie emprunte à son tour cette voie.

Analysant également l’annexion de la Crimée à travers la définition donnée par Schmitt du souverain comme celui décide de l’exception, Stefan Auer souligne combien cette violation inédite de l’ordre européen depuis 1945 contribue à restaurer la popularité de Poutine, fortement atteinte en 2012, année de son retour contesté au Kremlin13. Schmitt avait montré comment un conflit politique interne peut être neutralisé par une confrontation avec le monde extérieur, rappelle Stefan Auer. Mais, après quelques années, « l’effet Crimée » tend à s’estomper, l’opposition, incarnée par Alexeï Navalny, après l’assassinat de Boris Nemtsov en 2015, reprend des forces et contraint le Kremlin à accentuer la répression, notamment par le biais d’un nouvel arsenal législatif. Avec la réforme constitutionnelle de 2020, un nouveau seuil est franchi dans l’évolution autoritaire du régime, la possibilité offerte à Poutine de présider le pays jusqu’en 2036 ne devant pas occulter le fait que l’inspiration libérale de la Constitution eltsinienne de 1993 est profondément altérée par cette révision. Dans une étude parue en 2021, Grigori Ioudine fait appel à Schmitt pour retracer les différentes étapes de la mise en place de cette « démocratie plébiscitaire14 ». L’état d’esprit « revanchard » qui prévalait en Russie après la fin de la guerre froide a favorisé l’ascension d’un dirigeant qui mise sur le rétablissement de la « fierté impériale » du pays, dont l’autorité est établie par un système électoral fonctionnant « par acclamation », garantissant son élection dès le premier tour, avec une forte majorité et sans concurrent réel. L’idée même d’une opposition véritable sur les questions essentielles de l’organisation de la société est exclue, les adversaires du régime sont automatiquement transformés en opposants extérieurs. Le « plébiscite » organisé en 2020 pour modifier la Constitution n’a fait que radicaliser les tendances existantes, conclut Grigori Ioudine.

Militarisation du pouvoir et de la société

Le pouvoir russe, observe encore Grigori Ioudine, met en question la distinction entre ordre interne et ordre externe, il attribue les aspirations démocratiques qui se manifestent dans l’espace post-soviétique à des ingérences extérieures (« révolutions de couleur »). Il assimile les opposants internes à des ennemis extérieurs (le terme d’« agent de l’étranger »est introduit dans la législation et sa définition ne cesse de s’élargir au cours de la dernière décennie), des armes de guerre (novitchok) sont employées pour éliminer des adversaires politiques (Sergueï Skripal et Alexeï Navalny). Dans le système poutinien, souligne encore Grigori Ioudine, le vote a pour fonction de manifester « l’unité du peuple et de l’État ». Mais les régimes plébiscitaires sont « enclins aux aventures extérieures », conséquence, selon le sociologue, de la difficulté à délimiter clairement politique intérieure et politique étrangère. Le refus d’une opposition politique et l’interprétation des conflits internes comme provoqués de l’extérieur conduisent inévitablement à surévaluer la réalité des menaces étrangères. « Pour Poutine, la guerre est la forme naturelle d’existence politique », affirme Maxim Trudoljubov : après le début de l’invasion de l’Ukraine, il accuse Poutine d’avoir mis en place un « État d’exception permanent15 ». « Tant qu’il sera au pouvoir, la guerre ne prendra pas fin. Il a commencé avec la guerre (Tchétchénie) et terminera avec la guerre », assure le politologue. Poutine n’a aucun intérêt à parler de guerre ou d’état d’exception, le terme d’« opération spéciale » lui permet de modifier ses objectifs à sa guise (« dénazifier l’Ukraine », « sauver les populations du Donbass », combattre l’Otan…), le conflit avec l’Ukraine a aussi pour avantage d’occulter les problèmes internes.

Pour justifier la répression interne et son révisionnisme, le régime russe se prétend victime d’un « Occident collectif », stigmatisé comme l’ennemi séculaire. Quelques jours après l’annexion de la Crimée, Poutine accuse les Occidentaux de poursuivre une « politique infâme de containment », engagée depuis le xviiiᵉ siècle, parce que « nous avons une position indépendante » et « refusons l’hypocrisie ». Lors de la disparition de l’Union soviétique, prétend-t-il, la Russie a été victime « non seulement d’un vol, mais d’un pillage » ; elle est devenue une « nation divisée », comme l’Allemagne au cours de son histoire16. Après l’invasion de l’Ukraine, le président russe affirme que « l’élite » occidentale a « toujours besoin d’un ennemi » afin de justifier ses actions militaires et son expansion à l’extérieur, mais aussi sur le plan interne pour maintenir son « contrôle »17. Le travestissement de la réalité, que traduit le terme « opération militaire spéciale » pour qualifier l’agression dont est victime l’Ukraine, s’explique par différentes considérations. Elle reflète la conviction, erronée, des dirigeants russes qu’ils seraient rapidement en mesure de contrôler l’Ukraine, ainsi que leur refus d’assumer les conséquences politiques et juridiques d’une guerre avec un pays auquel tant de liens, notamment personnels, la rattachent. Le terme « opération militaire spéciale » – qui se traduit aussi par une « guerre hybride » contre l’Occident – brouille les lignes entre guerre et paix.

Dans un texte intitulé « Les cinq leçons de Carl Schmitt », publié en 1991, Alexandre Douguine, l’un des principaux propagateurs de ses idées en Russie, mentionne le concept de « paix guerrière » pour décrire une situation de « ni paix ni guerre au sens traditionnel », telle qu’elle a existé, selon le juriste allemand, après la fin de la Première Guerre mondiale18. Autre figure empruntée à Schmitt, qui symbolise la « paix guerrière », mentionnée par Alexandre Douguine, celle du « partisan », qui « néglige toutes les règles de conduite de la guerre » et incarne la « fidélité à sa terre ». Le « partisan », écrit le quotidien russe Nezavissimaïa Gazeta, est un adversaire irréductible de la dissolution des « valeurs continentales » et de « l’ordre tellurique » dans le « monde thalassocratique occidental ». En Ukraine, il est personnifié, selon le journal, par les miliciens des républiques sécessionnistes du Donbass, les combattants cosaques et tchétchènes et le groupe Wagner19.

Großraum et Katechon chez Poutine

Dans « Les cinq leçons de Carl Schmitt », article rédigé peu avant l’effondrement de l’URSS, Alexandre Douguine consacre un long développement au concept de « grand espace » (« Großraum »), développé par le juriste allemand à partir de 1939, à un moment où il était membre du Parti nazi20. Anticipant un dépassement de l’État national, et inspiré par la doctrine Monroe, qui exclut les puissances européennes du continent américain, Schmitt défend dans une conférence à Kiel, quelques jours avant l’invasion de la Tchécoslovaquie (mars 1939), la création d’un Großraum, organisé autour d’une grande puissance (Reich), porteuse d’une « idée politique », dotée au sein de cet espace de prérogatives particulières, légitimant ses interventions pour faire respecter l’ordre et l’interdiction des ingérences extérieures. Pour Schmitt, il s’agit de justifier les prétentions territoriales du IIIe Reich en Europe centrale et orientale, et de contrecarrer la présence des puissances étrangères à cet espace (« raumfremde Mächte »), en particulier l’influence des idées wilsoniennes, universalistes et individualistes, dans une région considérée comme le pré carré de l’Allemagne. Le nouvel univers pluraliste (« pluriversum ») que dessine alors Schmitt – dont il précisera les contours après-guerre (Le nomos de la terre, 1950) – est un ordre concret, enraciné dans un territoire, fondé sur le rejet des principes universels et organisé autour de « grands espaces » bien délimités. Cette vision d’un « monde multipolaire », qu’Alexandre Douguine appelle de ses vœux dès les années 1990, paraissait éloignée de la réalité géopolitique de l’immédiat après-guerre froide, bien que correspondant à l’orientation défendue alors par Evgeni Primakov. Cette conception est désormais entérinée dans les documents officiels russes et l’idée de Großraum sert d’arrière-plan idéologique pour justifier une sphère d’influence et l’invasion de l’Ukraine21.

En 2007 à Munich, le président russe fustige un « monde unipolaire », dominé par les États-Unis, à l’origine d’un « recours hypertrophié à la force militaire, qui plonge le monde dans un abîme de conflits permanents ». Sa dénonciation de l’Occident va crescendo. Au moment où l’Ukraine entame un processus de rapprochement avec l’Union européenne, Poutine critique, en septembre 2013, un « monde unipolaire standardisé, qui a besoin non pas d’États souverains mais de vassaux ». Le plaidoyer en faveur du « monde multipolaire » s’accompagne de la part de Poutine d’une réhabilitation progressive du pacte germano-soviétique, que Schmitt considérait comme « le modèle de l’ordre international à venir, car il organise la coexistence de deux empires exerçants chacun leur domination sur un domaine de liberté et d’indépendance ethnique (völkisch)22 ». Alors qu’en 2009, celui qui était Premier ministre de la Fédération de Russie écrivait qu’il y avait « toutes les raisons de condamner, sans aucune hésitation, le pacte Molotov-Ribbentrop » et déclarait comprendre que « toute forme d’entente avec le régime nazi était inacceptable d’un point de vue moral23 », Poutine en vient, après l’annexion de la Crimée, à justifier ce pacte et son protocole secret, dont l’existence a été niée par les autorités soviétiques jusqu’en 1989. Parallèlement à ses efforts, peu fructueux, pour réorganiser l’espace post-soviétique (Communauté des États indépendants, Organisation du traité de sécurité collective, Union économique eurasiatique), il développe, à partir du « tournant conservateur » de 2012, l’idée d’une Russie « État-civilisation unique », définie comme « une grande puissance eurasiatique et euro-pacifique, unissant le peuple russe et d’autres peuples, qui constituent l’ensemble culturel et civilisationnel du monde russe24 ».

Devant le club Valdaï, en octobre 2023, le président russe se déclare convaincu que « l’humanité se dirige non pas vers la fragmentation et la confrontation de blocs », mais vers une « synergie d’États-civilisations, de grands espaces ». Dans ses nombreuses incursions dans le champ historique, Poutine défend la thèse d’une grande nation russe intégrant Ukrainiens et Biélorusses et d’une « union historique des Russes et des Ukrainiens », titre de l’article qu’il publie en juillet 2021. Il insiste aussi sur la dimension civilisationnelle qui unit ce « grand espace ». La Russie est confrontée à un risque de « rupture de nos traditions », affirme Poutine qui dénonce « le rejet par les pays euro-atlantiques de leurs racines », notamment des valeurs chrétiennes, qui « constituent la base de la civilisation occidentale » et il accuse les Occidentaux d’assimiler « croyance en Dieu et croyance à Satan »25. Recourant là aussi à un concept théorisé par Schmitt, celui du Katechon – la force qui retarde la venue de l’Antéchrist et la fin du monde – popularisé en Russie par Alexandre Douguine, Poutine entend faire de son pays le protecteur d’un ordre spatial spécifique et d’une identité propre face à la décadence occidentale. Il renoue avec la tradition de l’orthodoxie, qui confère au peuple russe un rôle éminent dans le combat contre l’Antéchrist. Le jour du déclenchement de l’invasion de l’Ukraine, Vladimir Poutine qualifie les libéraux russes de « cinquième colonne, de nationaux traîtres, qui gagnent de l’argent dans notre pays, mais vivent là-bas, non pas au sens géographique du terme, mais dans leur tête, dans leur mentalité servile ». Il évoque la nécessité d’un « processus d’auto-purification26 ». Le mois suivant, il affirme que le « peuple russe saura toujours distinguer les vrais patriotes des traîtres » et s’en débarrasser comme « on recrache un insecte de sa bouche27 », ce qui n’est pas sans rappeler là aussi Schmitt, convaincu que la démocratie suppose une « homogénéité substantielle » du peuple28 et qui écrivait, en 1923, que « font nécessairement partie de la démocratie premièrement l’homogénéité et deuxièmement – si nécessaire – la séparation ou la destruction de l’hétérogène (Ausscheidung oder Vernichtung des Heterogenen)29.  » Le recours à cette logique des valeurs a pour objectif de rendre les différences inconciliables et le dialogue impossible, avertissait Grigori Ioudine – en référence à « La tyrannie des valeurs », autre texte de Schmitt30 –, elle légitime « une hostilité éternelle avec un Occident imaginaire31 ».

  • 1. Oleg Kildiouchov, L’État et la forme politique – Carl Schmitt [en russe], Moscou, Haute école d’économie, 2010. Voir aussi, du même auteur, « Schmitt, théoricien des années 2000 en Russie » [en russe], Rousski Journal, 31 août 2010. Pour une vue d’ensemble de la vie et de l’œuvre de Carl Schmitt, voir Jan-Werner Müller, Carl Schmitt. Un esprit dangereux, traduit par Sylvie Taussig, Paris, Armand Colin, coll. « Le temps des idées », 2007.
  • 2. Sur cette discussion, voir notamment Leonid Luks, “Weimarer oder Post-Weimarer Russland? – Anmerkungen zu einer Debatte” [en ligne], Die Kolumnisten, 8 mars 2016.
  • 3. Nikolaï Baranov, « Développement de l’innovation et démocratie souveraine » [en russe et en ligne], nicbar.ru, 20 juin 2016.
  • 4. Ivan Krastev, « La Russie comme “l’autre Europe” » [en russe et en ligne], Russia in Global Affairs, avril 2007.
  • 5. Vladislav Surkov, “The loneliness of the half-breed” [en anglais et en ligne], Russia in Global Affairs, 28 mai 2018.
  • 6. V. Sourkov, « La crise de l’hypocrisie. I hear America singing » [en ligne], rambler.ru, 7 novembre 2017.
  • 7. V. Sourkov, « La longue gouvernance de Poutine » [en ligne], traduit par Inna Uryvskaya et commenté par Michel Eltchaninoff, Fondapol, mai 2019.
  • 8. V. Sourkov, « Où est passé le chaos ? Le déballage de la stabilité », [en russe et en ligne], actualcomment.ru, 20 novembre 2021.
  • 9. V. Sourkov, « L’avenir nébuleux d’une paix honteuse » [en russe et en ligne], actualcomment.ru, 15 février 2022.
  • 10. Andreï Makarychev, « Le fédéralisme dépolitisé » [en russe], Rousski Journal, juilllet 2005.
  • 11. Aleksandr Filippov, « Lit-on Carl Schmitt au Kremlin ? » [en russe], Rousski Journal, mai 2008.
  • 12. Sergueï Medvedev, « Pourquoi un philosophe allemand est indispensable pour comprendre Poutine » [en ligne], forbes.ru, 15 mai 2014.
  • 13. Stefan Auer, “Carl Schmitt in the Kremlin: the Ukraine crisis and the return of geopolitics”, International Affairs, septembre 2015.
  • 14. Grigori Ioudine, « La Russie comme démocratie plébiscitaire » [en russe], Russian Sociological Review, vol. 20, no 2, 2021.
  • 15. Maxim Trudoljubov, « Putins permanenter Ausnahmezustand » [en allemand], Dekoder, 1er juin 2022.
  • 16. “Address by President of the Russian Federation” [en ligne], en.kremlin.ru, 18 mars 2014.
  • 17. « Valdai International Discussion Club meeting » [en ligne], en.kremlin.ru, 5 octobre 2023.
  • 18. Alexandre Douguine, « Les cinq leçons de Carl Schmitt pour la Russie » [en russe], Geopolitica, 1991 ; Carl Schmitt, « Inter pacem et bellum nihil medium » [1939], commenté par Céline Jouin, Le Grand Continent, 2 septembre 2021.
  • 19. « Les insurgés de la steppe et les partisans des mines » [en russe], Nezavissimaïa Gazeta, 8 juin 2023.
  • 20. Carl Schmitt, Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte [1941], Berlin, Duncker & Humblot, 2009.
  • 21. Peter Hilpold, “Justifying the unjustifiable: Russia’s aggression against Ukraine, international law, and Carl Schmitt’s “theory of the greater space” (‘Großraumtheorie’)”, Chinese Journal of International Law, vol. 22, no 3, mars 2023.
  • 22. Jean-François Kervégan, « Carl Schmitt et l’unité du monde », Les Études philosophiques, janvier 2004.
  • 23. Vladimir Poutine, « Pages d’histoire – prétexte de récriminations mutuelles ou base d’une réconciliation et d’un partenariat ? » [en ligne et en russe], Gazeta Wyborcza, 31 août 2009.
  • 24. « Concept de politique étrangère de la Fédération de Russie » [en ligne], MID.ru, 31 mars 2023.
  • 25. Meeting of the Valdai International Discussion Club, en.kremlin.ru, 19 septembre 2013.
  • 26. “Address by the President of the Russian Federation” [en ligne], en.kremlin.ru, 24 février 2022.
  • 27. “Meeting on socioeconomic support for regions” [en ligne], en.kremlin.ru, 16 mars 2022.
  • 28. Renaud Baumert, « Carl Schmitt contre le parlementarisme weimarien », Revue française de science politique, vol. 58, no 1, février 2008.
  • 29. C. Schmitt, Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus [1923], Berlin, Duncker & Humblot, 2017.
  • 30. C. Schmitt, « La tyrannie des valeurs » [1959], traduit par Jean-Louis Schlegel, Société, Droit & Religion, janvier 2015.
  • 31. Grigori Ioudine, « Besondere russische Werte?! » [en allemand], Dekoder, mars 2018.