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Silence radio sur la Syrie

janvier 2006

Connaisseur reconnu du Proche-Orient, militant propalestinien généralement ouvert au dialogue, rédacteur en chef du Monde diplomatique, Alain Gresh publie dans la livraison de décembre du Diplo un article clairement intitulé « Offensive concertée contre le régime syrien ». Ce texte vise les diverses formes de pression exercées par les États-Unis contre ce pays, longtemps gouverné par Hafez-El-Assad, mais pour mieux éviter de critiquer le régime syrien lui-même. Après les assassinats à répétition de l’homme politique libanais Rafic Hariri, du journaliste du Nahar Samir Kassir (auquel l’historien Dominique Chevallier a consacré un bel hommage dans le dernier numéro de Commentaire où il rappelle la volonté de Kassir et du groupe des chrétiens de Qornet Chehwane de créer un front républicain intercommunautaire) et du journaliste et politique Gebrane Tuéni (autant de personnes qui savaient distinguer entre le peuple syrien et le régime syrien), il n’est guère heureux de céder à une rhétorique antiaméricaine qui revient à sous-estimer le type de fonctionnement du régime syrien. L’article consiste à rappeler d’entrée de jeu le rôle historique de la Cia (citation d’un document de 1957 récemment déterré sur l’action de la Cia contre la Syrie), à souligner à juste titre les contradictions de la politique américaine des droits de l’homme (un combat qui passe par Guantanamo, la prison bunker du Kosovo, les lieux de jugement extra-territorialisés et le rejet de la Cour pénale internationale), les conséquences négatives de l’intervention en Irak qui a contribué à exacerber les réflexes communautaires, les limites du rapport Mehlis (salué à l’excès, nous dit-on !) sur l’assassinat de Rafic Hariri en raison d’une absence de preuves et de témoignages contestables (à ce propos, la démonstration d’Alain Gresh n’est guère poussée), autant d’éléments qui devraient conduire à respecter la présomption d’innocence et à ne pas en rajouter sur le caractère militaire et criminel du pouvoir syrien. Toute l’argumentation de cet article repose sur l’idée que la pression effectivement exercée par les États-Unis sur la Syrie intervient dans une stricte continuité avec le déclenchement de la guerre en Irak, et que cette stratégie ne peut que déstabiliser un peu plus ce pays et mettre en cause sa souveraineté (référence à la résolution 1636 adoptée le 31 octobre 2005). Pour ce faire, l’auteur reste très discret sur les assassinats en Syrie, sur les bras de fer sanglants entre militaires, sur l’affaiblissement de Bachar El-Assad dans les premiers cercles du pouvoir, sur l’agitation aux frontières qui alimentent la terreur quotidienne en Irak… C’est oublier, que cela fasse plaisir ou non au militant antiaméricain, que la Syrie contribue depuis des lustres à déstabiliser la région, que ce pouvoir survit en déstabilisant son environnement grâce à une pratique de la terreur policière à l’intérieur et à l’extérieur, que l’opposition un temps renaissante (illusion entretenue au moment de l’arrivée au pouvoir de Bachar El-Assad après la mort de son père !) est inexistante, et que les Frères musulmans ont été rayés de la carte dès 1982 (massacre au bulldozer d’un quartier de Hama). Ce silence entretenu sur un pouvoir syrien1, qui (selon Alain Gresh) est exclusivement mis à mal par la perversion stratégique du pouvoir américain (ce dernier aurait seul des secrets et des services secrets, la transparence devant être la règle en Syrie dont les moukhabarats ne sont, eux, que des fantasmes !), est d’autant plus contestable que des lignes de fracture portent au Liban sur le rôle et la nature du Hezbollah considéré (ou non) comme un mouvement terroriste. Affirmer par ailleurs que la résolution 1559 du Conseil de sécurité fait du président Chirac un allié « inattendu » de Bush revient à mettre entre parenthèses les différends franco-américains sur la nature du Hezbollah. Alors que la résolution 1559 a mis un terme à une présence militaire imposée en 1989 par les accords de Taëf mettant un terme à la guerre qui avait débuté en 1975, la Syrie aurait-elle renoncé à intervenir, via services libanais interposés et pressions sur le président Lahoud si nécessaire, au Liban ? Qu’est-ce qui oblige Alain Gresh, qui n’est ni un enfant de chœur, ni un inféodé au régime baassiste, à protéger le régime syrien ! Son antiaméricanisme spontané le conduit à une défense naïve de la Syrie, à laisser croire qu’il y a une « offensive concertée contre la Syrie » qui exclut a priori toute « offensive concertée contre le Liban » ! Alors qu’on n’ose plus trop célébrer un régime baassiste socialiste, arabe et laïc, la dénonciation de l’action américaine vaut son pesant d’hypocrisie. Certes, on a vu les suites de la guerre en Irak… mais les mensonges américains sur les armes de destruction massive ne doivent pas empêcher de penser une action stratégique sur la Syrie, pays qui fait d’autant plus pression qu’il est sous pression. Le Monde diplomatique n’aide guère la compréhension de la région en mettant entre parenthèses toute critique sur la Syrie parce que de telles critiques feraient le jeu de l’Amérique et, au-delà, d’Israël. Sans compter qu’il oublie que la Syrie n’a jamais épargné les Palestiniens ! Mémoire donc aux corps assassinés dont on ne retrouvera peut-être jamais les assassins… même si Alain Gresh déplore que le rapport Mehlis ne nous apporte pas encore les preuves suffisantes ! Le Monde diplomatique et Alain Gresh disposent-ils toujours des preuves suffisantes et du sceau de l’action de la justice quand ils entreprennent de dénoncer… la Cia, par exemple !

  • 1.

    Depuis le numéro spécial de novembre-décembre 1984 portant sur le terrorisme, il y a donc plus de 20 ans, Esprit n’a cessé de revenir sur les diverses formes de terreur et de violence qui s’exercent au Proche-Orient. Voir aussi le livre de Michel Seurat, l’État de barbarie (Paris, Le Seuil, 1989), que la guerre en Irak a réactualisé dans la mesure où les deux pouvoirs baassistes (syrien et irakien) n’étaient pas sans point commun.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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