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Paul Sanchez Est Revenu ! : Photo : Laurent Lafitte, Zita Hanrot, SBS Distribution
Paul Sanchez Est Revenu ! : Photo : Laurent Lafitte, Zita Hanrot, SBS Distribution
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Brouillage de pistes

Paul Sanchez est revenu ! de Patricia Mazuy

janv./févr. 2019

Après des années d’absence, la réalisatrice Patricia Mazuy, à qui l’on doit entre autres Saint Cyr (2000) et Sport de filles (2011) est de retour. Fort mal distribué au début de l’été, son dernier film, Paul Sanchez est revenu!, n’a pas eu la reconnaissance publique et critique qu’il mérite. Comme si la profession supportait mal les films brouillant les pistes convenues en termes de ­scénarios et de personnages et ­n’hésitait pas à en sacrifier quelques-uns.

Paul Sanchez est revenu! est d’abord un film sur la rumeur : dans le midi calciné du Muy et des Arcs-sur-Argens, des habitants croient avoir vu Paul Sanchez, un homme qui, dix ans auparavant, avait abattu femme et enfants et brûlé sa maison. Tout le monde s’inquiète alors de la présence de celui qui, de retour, devient un serial killer potentiel. C’est l’origine du premier brouillage de pistes puisque le spectateur comme les protagonistes, les habitants et les gendarmes locaux, vont comprendre, plus ou moins vite, que Paul Sanchez n’est peut-être pas de retour. Un autre Paul Sanchez, prêt à péter les plombs lui aussi, est déjà là, un employé, comptable dans une entreprise de piscines, qui ne supporte plus son patron et sa femme déprimée. Un homme qui a honte de lui-même, incapable qu’il est de terminer, par manque d’argent, la construction de sa propre piscine (une vraie, pas une gonflable, une piscine que l’on creuse, qui a de la gueule), le signe de la réussite dans cet urbanisme de maisons individuelles. Le Paul Sanchez d’hier ressemble au futur Paul Sanchez qui est déjà là prêt à partir en vrille. C’est donc le premier brouillage de pistes : l’erreur sur l’identité de ces êtres en perte d’identité ; Paul Sanchez a un double qui est déjà là mais personne ne s’en aperçoit immédiatement.

Le second brouillage concerne le scénario qui éclate en autant de scénarios que de protagonistes à la recherche de Paul Sanchez. L’espace qui met en relation ceux-ci est la gendarmerie du Muy où défilent de nombreux habitants avec leurs plaintes, leurs malheurs, leurs petites vengeances et leurs gros mensonges. Parmi les habitants qui frappent à la porte de la gendarmerie, on ne devine que tardivement l’identité de la femme dépressive de celui que l’on croit être le nouveau Paul Sanchez. Les protagonistes, ce sont aussi les gendarmes locaux (un commissaire, ses adjoints dont une jeune beurette qui prend ses libertés) et un journaliste qui cherche des infos exclusives. Il y a beaucoup d’ironie, voire d’humour, dans ce passage en revue des malheurs du coin quand il faut cacher l’arrestation de la star Johnny Depp en plein exploit sexuel dans un fossé près de sa Porsche (ce dernier a acheté un village près du Plan de la Tour quand il vivait avec Vanessa Paradis).

C’est au sein de la gendarmerie que les pistes vont être brouillées : alors même que la rumeur est croissante, le commissaire se résout à appeler les as du Gign qui ne se trompent pas sur le lieu où se cache le clone de Paul Sanchez mais ne parviennent pas à ­l’arrêter. Seule la jeune recrue, qui a passé un accord avec le journaliste, comprend ce qui se passe et cherche à faire le coup (le scoop) et à arrêter le double de Paul Sanchez qui va finalement retourner son arme contre sa famille. Ce qu’elle va se reprocher bien sûr : le faux Paul Sanchez devient un nouveau Paul Sanchez du fait de sa maladresse et tue sa femme. Tel est le brouillage de pistes qui ne peut guère plaire à la profession : on est dans une série policière où, en dépit des désaccords entre les policiers, tout devrait permettre d’arrêter le serial killer présumé. C’est l’idée même de série policière qui éclate alors, chacun avançant dans son coin, et l’arrestation se termine dramatiquement dans le quasi-massacre d’un homme qui devient un tueur contre sa volonté. Le scénario, comme un lasso que l’on déroule, est un morceau de bravoure qui donne l’impression de se moquer de tous les films policiers télévisés. Seul gagnant : le journaliste local qui a suivi le déroulé – grâce à la jeune gendarme qui lui a offert son corps en échange de ses propres infos – publie le livre sur l’affaire, ce qui lui assure une embauche dans une chaîne ­d’information continue. Quant à la gendarme atypique et naïve, elle décide de quitter le corps de gendarmerie et de partir on ne sait où.

Le dernier brouillage de pistes concerne le choix de l’acteur principal et le travail de la réalisatrice : elle a demandé à Laurent Lafitte, un acteur populaire, propre sur lui en apparence, incarnation du jeune cadre moderne quand il ne joue pas les comiques à la Comédie française, dont il est l’un des pensionnaires. Le film met le comédien à contre-emploi puisqu’il se transforme en quasi-animal et se cache dans une grotte. Mais le comédien ne craint pas le contre-emploi : dans Elle de Paul Verhoeven, il jouait le bourgeois violeur de sa voisine ; ici, il ­s’ensauvage, devient une sorte de reptile sale et suant qui se terre pour mieux se briser. Celui qui devrait jouer la réussite en tant que vedette reconnue est volontairement en échec dans ses rôles (dans Un peuple et son roi [2018], il joue à nouveau quelqu’un qui sombre et se fait guillotiner, le roi lui-même), le comédien exploitant ce contraste en «  brouillant  » lui-même son image. Ce qui est rare et remarquable pour un acteur au physique sans aspérités, mais Patricia Mazuy sait faire jouer les comédiens et les comédiennes (Zita Hanrot dans le rôle de la jeune policière).

C’est enfin dans la réalisation que l’on observe un renversement impressionnant : familière des paysages ruraux, passionnée par l’animalité (les chevaux dans plusieurs films), elle a changé de décor mais ne craint pas de faire monter la tension de manière crue. Dans Peaux de vaches (1988), le film s’ouvrait aussi sur un incendie, celui d’une ferme ; mais ici, l’incendie initial (celui qui est lié à Paul Sanchez) ne s’arrête pas et enflamme tout, touchant non seulement les bâtiments mais aussi les esprits. Patricia Mazuy a changé d’espace, elle scrute les zones urbanisées de l’arrière-pays de la Côte d’Azur, elle montre comment le soleil a déjà tout carbonisé, et comment il ne reste au nouveau Sanchez qu’à se cacher dans une grotte du rocher de Roquebrune, dominant le réseau autoroutier qui enserre les habitations du périurbain (on se croit dans un film américain). Chez Patricia Mazuy, le monde est pris en otage : dans Peaux de vaches, on était à la campagne dans une ferme ; dans Sport de fille, on se trouve dans un haras ; dans son dernier film sorti cet été, on erre entre béton, villas avec piscine, snacks d’autoroute, commissariat et le Rocher pur et dur qui domine tout. Comme si Moïse avait décidé de ne plus jamais redescendre dans la vallée.

Brouillage des pistes, chez Patricia Mazuy, cela veut dire brouillage des images et des représentations, c’est l’art d’une cinéaste exceptionnelle où la femme (ici une jeune gendarme) essaie de sauver le monde non sans prendre le risque d’échouer.

 

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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