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Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness, de Larry David

« Ce n’était pas dans le scénario ! »

Dans sa dernière série télévisée, le comédien et réalisateur américain Larry David propose une histoire des États-Unis à hauteur d'homme, où, en-dessous des héros et des grands idéaux, percent avec humour le bas et l'ordinaire de personnages rendus à leur humanité imparfaite.


La minisérie de Larry David Life, Larry and the Pursuit of Unhappiness (HBO, en cours de diffusion) s’ouvre sur un Barack Obama déambulant dans les couloirs de son nouveau centre culturel, à Chicago. Le ton est celui des grandes célébrations. « This Fourth of July will mark America’s 250th birthday… » Clair, pédagogue, inspiré, l’ancien président rappelle que le passé permet de retrouver les événements, les idées et les hommes grâce auxquels la démocratie a pu durer. Une formule typique de l’optimisme obamien – l’Amérique reste un work in progress – annonce cependant un dérapage  : « Les Américains », enchaine l’ancien président, « sont mesquins, égoïstes, radins, incapables de penser au bien commun. » À l’arrière-plan, parmi les Pères fondateurs figés comme des statues de cire, Larry David, en costume d’époque, fronce les sourcils avant de s’écrier : « This wasn’t in the script! »

Tout est déjà là, dans cette contre-vérité. À condition d’éviter un piège. On pourrait croire que la série cherche à révéler l’Obama caché derrière l’image du président élégant, impeccable, maître de lui. La publication récente du journal d’Anthony Fauci semblait d’ailleurs lui donner raison : Obama y traite Donald Trump d’« idiot » et son fils Don Jr. d' « imbécile ». Mais justement, ce sont des confidences privées. Rien n’est plus étranger à Larry David que l’idée de révéler quoi que ce soit. La scène consacrée au Watergate, dans le quatrième épisode, le montre admirablement. Dans le parking souterrain où Bob Woodward retrouvait clandestinement Mark Felt alias « Deep Throat », Larry, qui interprète ce dernier, multiplie les révélations confidentielles et parfaitement inutiles à l’enquête sur Nixon. Chez Larry David, rien n’est plus drôle que la disproportion entre les grands idéaux et les motifs qui mettent réellement les êtres humains en mouvement. Ce n’est pas le secret qui l’intéresse. C’est le déraillement.

Depuis Seinfeld, co-créée avec Jerry Seinfeld (1989-1998), son œuvre fonctionne comme une succession de « what if ? ». Et si on disait tout haut ce qui nous arrange ? Ici, le jeu prend une dimension historique. Et si Lincoln cessait, le temps d’une scène, d’être le héros moral de l’Amérique ? Et si les Pères fondateurs, Rosa Parks ou Jonas Salk n’étaient au fond que des Larry comme les autres ? C’est sans doute ce qui déroute le plus dans Life… Contrairement à ce que laisse attendre son sous-titre, « an almost history », la série réécrit très peu les événements que Samuel L. Jackson introduit en voix off avec le sérieux d’une page Wikipédia. Déclaration d’indépendance, Far West, Grande Dépression… : l’histoire est là. Seul son moteur change.

L’épisode consacré à Rosa Parks en offre l’exemple. Larry prend sa défense. Non par conviction politique : il n’a simplement pas envie de se lever. Le geste est identique ; son mobile change entièrement. Quelques minutes plus tard, Rosa Parks finit même par aller s’asseoir au fond du bus. Non parce qu’elle renonce à son combat, mais parce qu’elle n’en peut plus de Larry. La série ne détruit pas les mythes ; elle les remet en scène. Dès lors, ils obéissent aux lois de Curb Your Enthusiasm1. Les êtres humains n’agissent presque jamais pour les raisons qu’ils invoquent, mais par fatigue, orgueil, confort, irritation. Les idéaux demeurent ; ils cessent simplement d’expliquer le cours des choses.

Cette intuition rencontre un contexte politique particulier. L’histoire est redevenue, aux États-Unis, un terrain d’affrontement : programmes scolaires, bibliothèques, enseignement de l’esclavage ou de la ségrégation. Le slogan “Make America Great Again” est lui-même une théorie de l’histoire : il suppose une Amérique originelle, plus pure, plus grande, à laquelle il faudrait revenir. La tentation progressiste serait alors, paradoxalement, de préserver la mémoire du passé. Larry accepte le défi à sa manière. Il ne cherche ni à sanctifier le passé ni à le corriger. Il retire aux héros leur immobilité monumentale. Washington, Lincoln, Rosa Parks cessent d’être des statues. Ils redeviennent des individus encombrés par leur corps, leurs habitudes, leurs petites bassesses.

Washington, Lincoln, Rosa Parks cessent d’être des statues. Ils redeviennent des individus encombrés par leur corps, leurs habitudes, leurs petites bassesses.

On pourrait objecter que ce dispositif finit par peser sur la comédie. Seinfeld revendiquait d’être une série «  sur rien ». Autre contre-vérité qui disait pourtant quelque chose de juste : ses personnages évoluaient dans un monde presque sans gravité, libérés du réalisme social qui pèse sur bien des sitcoms. Curb Your Enthusiasm radicalisait cette liberté. Larry, immensément riche, n’avait plus à travailler ; il lui restait les restaurants, les clubs de golf, les voisins, les règles absurdes de la vie quotidienne. Un long dimanche d’une élite déconnectée du réel, mais toujours aussi tourmentée. Peu à peu pourtant, la politique s’est invitée dans Curb, jusqu’à devenir son centre. Palestinian Chicken (saison 8, épisode 3) marque un tournant. Larry empêche son ami Marty Funkhouser (l’immense Bob Einstein, RIP) d’entrer dans un restaurant palestinien avec sa kippa. « Proud Jews wear yarmulkes2. » — « Be proud here, in the parking lot, lui retorque Larry. You don’t need to be proud in the restaurant. » Larry serait-il devenu pro-palestinien ? Évidemment non. Le poulet est délicieux. Et la serveuse aussi.

Dialectique larriste : plus la série se politise, plus elle déjoue les prises de parti. L’épisode clé est sans doute celui du chapeau MAGA (Happy New Year, saison 10, épisode 1). Contraint de déjeuner avec un homme dont il cherche à se débarrasser, Larry se présente coiffé d’une casquette “Make America Great Again”. Son interlocuteur, horrifié, s’éclipse. Larry comprend qu’il tient une invention majeure. La casquette cesse d’être un signe politique : elle devient une machine comique, un raccourci dramaturgique. C’est le fétichisme du chapeau et son secret : un objet sans valeur, un stigmate, devient un capital formidable pour Larry le personnage, autant que pour Larry le comédien. C’est l’étoile de David.

Cela permet aussi de dissiper un paradoxe de Life…. L’épisode consacré à George Washington (Rob Reiner) met en garde contre la possibilité qu’un imbécile soit élu sans respecter la Constitution ; celui sur Jonas Salk attaque sans merci les antivaccins, avec Robert F. Kennedy Jr. en ligne de mire. Donald Trump est la cible permanente de la série. Pourtant, n’est-ce pas lui qui ressemble le plus au personnage de Larry ? Tous deux savent combien les conventions sociales sont fragiles. Mais Larry les suspend dans l’espace protégé de la fiction ; Trump, dans la réalité. L’un sait que son personnage constitue un idéal de vie impossible. L’autre transforme la politique en épisode permanent de The Apprentice (Ali Abbasi, 2024). Si Trump est l’anti-Larry, ce n’est pas parce qu’il lui est opposé, mais parce qu’il refuse la distance qui rend Larry David possible.

Reste une question. Est-ce drôle ? Pas toujours autant que Curb. Le poids de l’histoire ralentit parfois la mécanique. Mais la série offre autre chose. En racontant deux cent cinquante ans d’histoire américaine, Larry David revisite quarante ans de son propre comique, presqu’une histoire du rire. Comme si Washington, Lincoln ou Rosa Parks avaient toujours vécu dans le même univers que George Costanza3.

Les décors, les costumes, la photographie refusent pourtant toute caricature. Rien ne ressemble à un sketch de Saturday Night Live. Retombée comique : plus les reconstitutions sont soignées, plus Larry et ses compagnons paraissent naturellement appartenir à ce monde. Est-ce vraiment un autre monde ? Un monde inversé ? Certes, la pursuit of happiness est au principe de tous les récits fondateurs des États-Unis. Larry David n’en propose pas exactement le contraire. Personne ne poursuit le malheur. Chacun travaille, avec une remarquable constance, à fabriquer les conditions de son propre inconfort. Mais ça, ce n’était pas dans le scénario.

  • 1. Série télévisée de Larry David, traduite en français par Larry et son nombril (HBO, 2000-2024), ndlr.
  • 2. Autre terme pour définir la kippah juive, ndlr.
  • 3. Personnage de la série télévisée Seinfeld, ndlr.