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Daniel Lindenberg et les souterrains de l’histoire

mars 2018

#Divers

Associer le nom de Daniel Lindenberg à la seule tempête médiatique qui a semé la panique dans le milieu intellectuel hexagonal en 2002 laisse entendre que l’auteur du Rappel à l’ordre[1] cherchait la castagne « pour faire un coup ». C’est oublier que Lindenberg laisse une œuvre qui n’est pas sans cohérence et dont les diverses publications s’étendent sur près de quarante années. Certes, la mémoire est courte par les temps qui courent.

Né en 1940, passé par l’Union des étudiants communistes (Uec), puis par le groupe maoïste de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (Ujcml), Lindenberg prend ses distances avec le spontanéisme et le culte stalino-maoïste du chef. Cela le conduit, parallèlement à un livre sur l’école[2], à s’interroger sur ce qu’il appelle le « marxisme introuvable[3] ». Pourquoi introuvable ? Ce livre raconte l’histoire de l’introduction du marxisme en France et se penche sur les raisons pour lesquelles la rencontre ne s’est pas faite. Cela explique son intérêt pour la pensée socialiste du xixe siècle et pour celle de Jaurès, qui y résistent. Un ouvrage consacré au socialiste Lucien Herr, dreyfusard et bibliothécaire de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, lui permet ensuite d’évoquer plus précisément celle-ci[4]. Mais ce « marxisme introuvable » que traque le chercheur et lecteur, c’est aussi celui qui ne parvient pas à faire une mue et à s’imposer sur un mode critique, qui ne sait pas admettre et encore moins valoriser sa part hétérodoxe et non dogmatique. Marqué par Mai 68, Lindenberg lui consacre un ouvrage qui relate son propre parcours, évoque autant les idées que les librairies, les bistrots, les cinémas, ce qu’il appelle les « lieux communs[5] ». Il accompagne les travaux de Blandine Barret-Kriegel sur l’État de droit[6] et se rapproche progressivement, dans les années 1980, des figures tutélaires de Socialisme ou barbarie, des autogestionnaires de la Confédération française démocratique du travail (Cfdt), voire des militants issus de la Jeunesse étudiante chrétienne (Jec).

Ce n’est donc pas par hasard qu’il souhaite, en 1988, alors qu’il a 48 ans et déjà derrière lui un parcours intellectuel solide et reconnu, participer à la rédaction de la revue Esprit, une revue qui s’inscrit alors dans le courant antitotalitaire. Il y connaissait déjà fort bien Alex Derczanski, un grand témoin du Yiddishland auquel son père avait appris l’hébreu. Non orthodoxe, il partageait avec cet érudit religieux un enracinement dans la culture juive populaire à travers son souci de la langue, de la littérature et de la tradition yiddish. Avec Alex Derczanski, mais aussi Wladimir Rabinovitch (dit Rabi) et Pierre Vidal-Naquet, le monde juif avait une vraie place dans cette revue. Il y est très actif et anime pendant une décennie « le journal à plusieurs voix », réunion hebdomadaire de journalistes et de chercheurs qui réfléchissent collectivement à l’actualité. Dans ce cadre où la « communauté des amis » prime sur l’appartenance idéologique, il invite Christian Bachmann, une figure du travail social et de la sociologie urbaine trop tôt disparue, et les hommes de théâtre Jacques Lassalle et Jean-Pierre Vincent, pour lequel il travaille comme dramaturge. Il est ainsi un « intellectuel de revue », entre l’analyse de l’actualité et l’univers de l’édition. De ce compagnonnage avec la revue Esprit d’autres revues, comme 1900, il ne faudrait pas conclure que Lindenberg, qui a enseigné sans discontinuer à l’université Paris 8 Vincennes – Saint-Denis l’histoire des idées politiques, n’était qu’un commentateur polyvalent de l’actualité politique et intellectuelle.

L’historien des idées sait que celles-ci peuvent faire du bien ou du mal, être plus ou moins mensongères et dangereuses. Il sait mettre en perspective un événement, comme il le fait pour Mai 68, ou une époque, comme il l’entreprend pour la décennie qui embrasse l’avant-guerre, le régime de Vichy et l’après-guerre[7]. Il se livre toujours à une archéologie et à une descente dans les souterrains. Il peut ainsi saisir des destinées contradictoires, des oscillations, des sinuosités, des trahisons, et dépasser en partie l’alternative entre collaboration et résistance. Selon lui, l’événement n’a de sens que mis en perspective et inscrit dans la longue durée, d’où l’exigence d’explorer les sous-sols d’une histoire invisible qui finit cependant par donner lieu à des événements inattendus ou à provoquer des secousses telluriques.

Le Rappel à l’ordre, livre toujours d’actualité[8], a donné lieu à une polémique d’une rare violence. L’historien, habitué des réflexions au long cours sur la vie des idées et leurs parentés souterraines, exprimait déception et colère dans un style pamphlétaire inédit. Il nommait les acteurs d’un retour à un ordre qu’il détestait : Pierre-André Taguieff, Marcel Gauchet, Alain Finkielkraut mais aussi un écrivain comme Michel Houellebecq, parmi d’autres. Trop franc du collier sans doute pour le petit milieu intellectuel, il mettait implicitement « dans le même sac » des figures dont les différences auraient pu être soulignées plus fortement. Il est difficile pour un historien de faire comprendre qu’un pamphlet, une colère à la Maurice Clavel, est le fruit d’une réflexion approfondie.

Parallèlement, il met en chantier une autre histoire que celle de l’Europe ou de la France intellectuelle, celle, qui lui est la plus chère, de l’identité juive, de sa famille ashkénaze militant au sein du Bund, le mouvement socialiste juif antisioniste, actif en Russie, en Pologne et en Lituanie. À cette fin, il se penche sur trois destins « marranes » (Manasse ben Israël, Sabbataï Tsevi et Baruch Spinoza) et s’interroge sur la place du marranisme dans l’histoire[9]. Qu’advient-il à celui qui est obligé de se dissimuler, de se cacher, de porter un masque pour survivre ? L’histoire « souterraine » que pratique Lindenberg est « marrane » pour mieux s’opposer à la lecture sioniste de l’histoire juive. Elle rend compte de l’histoire des vaincus et de ceux qui sont condamnés au silence, mais valorise aussi des courants de pensée et des acteurs qui n’ont pu être entendus et lus dans toute la clarté de leur propos.

Avocat de l’esprit des marranes, Lindenberg est une figure intellectuelle originale dont l’œuvre, quelque peu fragmentée dans des livres de natures différentes, doit être redécouverte. Il incarne une « vie politique » qui ne lésine pas sur les convictions et les impératifs de la démocratie conflictuelle. Il n’était pas un adepte de la mélancolie démocratique et gardait obstinément l’espoir d’un avenir meilleur. L’historien des souterrains faisait, comme Paul Ricœur, appel aux « promesses non tenues de l’histoire ». « On voit que la jonction, appelée de ses vœux par Hannah Arendt, d’“une autre histoire des juifs” et d’une autre histoire de l’Europe » est inéluctable. Les « penchants criminels qui n’ont que trop fleuri sur ce continent ne sont pas ceux de sa face résistante et démocratique, mais le fruit amer d’anciens régimes à la survie beaucoup trop longue[10] ».

De cette volonté de se tourner vers l’avenir témoigne son implication dans les mouvements arabes depuis la secousse tunisienne de 2011. Époux de Najet Mizouni, une enseignante tunisienne liée à la centrale syndicale de l’Union générale tunisienne du travail (Ugtt), il n’a cessé de s’en faire l’avocat, sans jamais réduire le combat à une alternative entre un pouvoir autocratique et les Frères musulmans d’Ennahda.

En 1990, Lindenberg avait participé à un collectif intitulé Dernières questions aux intellectuels[11]. Loin d’être notre « dernier intellectuel », il témoigne au contraire de la nécessité d’inventer, non sans érudition, savoir et subtilité, de nouvelles « radicalités » dans un monde où le tourbillon médiatique implique des prises de risque inédites. Il a payé cher la polémique contre les nouveaux réactionnaires : nombreux sont ceux qui l’ont lâché – on ne touche pas aux sommités en place. Mais la fermeté, la ténacité, la gentillesse étaient sa marque de fabrique. Il avait peut-être le tort, en bon spinoziste, de ne pas croire à la méchanceté, mais cela ne l’empêchait pas d’être un redoutable polémiste. Ce disciple de Lucien Herr prenait la défense de Lumières[12] et fréquentait des héritiers de Charles Péguy, qui était entré en guerre contre le « parti intellectuel ». Son dernier ouvrage ne porte pas par hasard sur les métamorphoses de celui-ci[13]. Penser avec Herr et Péguy, ce n’était pas une contradiction mais le signe d’une vigueur intellectuelle, celle d’un hétérodoxe qui explorait les souterrains de l’histoire pour mieux agir.

 

[1] Daniel Lindenberg, le Rappel à l’ordre. Enquête sur les nouveaux réactionnaires, Paris, Seuil, coll. « La République des idées », 2002 (rééd. en 2016 avec une postface inédite de l’auteur).

[2] D. Lindenberg, l’Internationale communiste et l’école de classe, Paris, Maspero, 1972.

[3] D. Lindenberg, le Marxisme introuvable, Paris, Calmann-Lévy, 1975.

[4] D. Lindenberg, Lucien Herr. Le socialisme et son destin, Paris, Calmann-Lévy, 1977.

[5] D. Lindenberg, Choses vues. Une éducation politique autour de 68, Paris, Bartillat, 2008.

[6] Voir Blandine Barret-Kriegel, l’État et les esclaves, Paris, Calmann-Lévy, 1979 (rééd. Payot, 1995).

[7] D. Lindenberg, les Années souterraines (1937-1947), Paris, La Découverte, 1990.

[8] Voir ses entretiens dans Libération, le 20 janvier 2016, et dans Le Monde, le 16 janvier 2018.

[9] D. Lindenberg, Figures d’Israël. L’identité juive entre marranisme et sionisme (1648-1998), Paris, Hachette, 1998 (rééd. sous le titre Destins marranes. L’identité juive en question, coll. « Pluriel », 2004).

[10] D. Lindenberg, Destins marranes, op. cit., p. 256.

[11] Pascal Ory (sous la dir. de), Dernières questions aux intellectuels, Paris, Olivier Orban, 1990.

[12] D. Lindenberg, le Procès des Lumières. Essai sur la mondialisation des idées, Paris, Seuil, 2009.

[13] D. Lindenberg, Y a-t-il un parti intellectuel en France ?, Paris, Armand Colin, 2013.

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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