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De la Charte 77 à la Charte 08 Jan Patocka et la « politique des droits de l’âme » (introduction)

février 2009

#Divers

MÊME si nous vivons dans un pays de légende où un philosophe radical et impétueux comme Alain Badiou peut se prendre à la fois pour Jean-Paul Sartre, Gilles Deleuze et Molière, on peut regarder l’histoire « spirituelle » du xxe siècle et du début du xxie à travers d’autres auteurs qu’un parangon du progressisme marxiste ou nietzschéen. Le vent de l’histoire ayant soufflé tragiquement, des figures comme Paul-Louis Landsberg, Hannah Arendt, Germaine Tillion ou la philosophe Simone Weil (à laquelle nous consacrerons un dossier prochainement) comptent désormais peut-être plus que d’autres. Sans établir un palmarès déplacé, force est de reconnaître que Jan Pato?ka est une référence qui fait plus que jamais autorité.

Si la notion de mondialisation part dans tous les sens, si Pato?ka n’a jamais cru que l’ouverture du marché sauverait le monde de la domination et le ferait naturellement accéder à la démocratie (l’évolution de la Chine contemporaine prouve que le capitalisme est un outil indéniable pour le pouvoir d’un parti autoritaire), la Charte 77, un « événement fondateur » dans lequel le nom de Pato?ka est associé à celui de Václav Havel, garde un sens profondément politique et philosophique.

Ainsi les auteurs chinois de la Charte 08, qui puise son « inspiration » dans la Charte 77 et a circulé en Chine à la fin de décembre 2008, ont fait l’objet d’une répression sans concession. Ce qui prouve que l’opposition entre un « droit de l’hommisme » abstrait et une dénonciation hâtive de toutes les politiques des droits de l’homme au nom de la perversion de l’individualisme n’a guère de raison d’être. Les droits de l’homme, dans leur version « chartiste » telle qu’ils ont refait écho en Chine, s’inscrivent dans des contextes politiques difficiles qui n’ont pas grand-chose à voir avec le fondamentalisme d’un Bush en Irak ou avec les revendications subjectives sur le plan des mœurs. Une fois encore, on se rend compte de la rapidité du retournement des représentations : les droits de l’homme murmurés dans les caves de Prague ou dans les prisons chinoises ont été oubliés au profit d’une guerre occidentale exercée au nom des droits de l’homme ou d’une demande frénétique sur le plan juridique.

Au-delà de cette actualité immédiate que nous rappelle la Charte chinoise, la pensée politique de Pato?ka et ses thématiques spécifiques trouvent de nombreuses résonances en Europe et dans l’Hexagone. On la privilégie ici aux dépens de l’apport phénoménologique de ce proche du Husserl de la Krisis (qui critique l’exercice de la science quand elle perd le sens de l’appartenance au monde – comme, par ailleurs, les mathématiques appliquées à la finance ont perdu le sens des fondamentaux) et de sa réflexion sur le monde de la vie alors même que la globalisation rappelle (trop) tardivement que la terre est un « bien commun » unique et rare.

Évoquons quelques-unes de ces thématiques qui sont reprises dans les textes qui suivent. La guerre de 1914 et les tranchées d’abord : l’hécatombe d’une génération apparaît de plus en plus aux yeux d’historiens (George L. Mosse, Stéphane Audoin-Rouzeau ou Bruno Cabanes qui explorent la culture de la violence qui l’a accompagnée) ou de philosophes (François Furet, Paul Ricœur) comme « la » date décisive pour qui veut comprendre le devenir catastrophique de l’Europe du xxe siècle. Plus singulièrement, la Grande Guerre, qui fait suite dans l’histoire française à la défaite de 1870, anticipe la défaite de 1939-1940 et les malentendus tragiques de la décolonisation en Algérie. À l’échelle de l’Europe, ce sont des écrivains qui ont été les grands récitants des deux guerres mondiales : Vassili Grossman dont Emmanuel Levinas fut un lecteur, Céline et son Voyage ou bout de la nuit qui n’a d’autre issue que de trouver un coupable (le juif), Gracq avec le Balcon en forêt et le Rivage des Syrtes, Claude Simon avec la Route des Flandres. Plus récemment, ce sont des cinéastes qui évoquent en France la guerre de 1914 à travers ses gueules cassées et ses déserteurs : La chambre des officiers de François Dupeyron (2001), Les fragments d’Antonin de Gabriel Le Bomin (2006) qui met en scène les traumatismes psychiques qui vont de pair avec la cassure (fragmentation) du récit et La France de Gabriel Bozon qui raconte le périple chanté et anarchiste d’un groupe de déserteurs (2007).

À travers le thème des « guerres du xxe siècle », Pato?ka pense celui de la tranchée de la guerre de 1914, c’est-à-dire du rapport à l’adversaire invisible (celui qui est de l’autre côté), et qui débouche sur une interrogation sur la « problématicité » du sens (« problématicité » au sens où il n’y a pas de fin de l’histoire – dans la mort ou la victoire – mais une inquiétude éthique permanente). En effet, dans la tranchée, le soldat saisit qu’il n’y a pas de paix définitive possible sans massacre et tuerie générale et qu’il faut apprendre à civiliser le conflit.

Agir en respectant le conflit et la division, tel est le sens ultime que la réflexion antitotalitaire aura donné à la démocratie (celle des écrivains –Milosz, Soljenitsyne1 – ou de penseurs comme Lefort dans Un homme en trop). Tel est le sens qu’elle a toujours car l’oubli de la politique par le « tout à l’économique » aura été une parenthèse temporaire.

Enfin, indissociable de la question de la guerre, de la tranchée et de la ligne de front, Pato?ka est le penseur de « la figure spirituelle de l’Europe » qu’il associe à la question de l’âme socratique et à celle de la conversion platonicienne (metanoïa) de l’esprit. Pour Pato?ka l’idée d’Europe n’a rien à voir avec une institution, l’Europe est une valeur, une signification historique, mais une valeur qui vaut pour toute l’humanité.

Alors que chacun pressent que les crises en spirale (financière, économique et sociale) renvoient à une crise de la valeur qui ne concerne pas seulement la valeur économique, la figure de Pato?ka est une ressource et une autorité. Pato?ka est un fil d’ariane pour une revue comme la nôtre, ce dossier n’est donc ni une célébration ni un anniversaire mais une reconnaissance de dette. Dans la cave où il était reclus, Pato?ka méditait la leçon de Dante, à savoir que l’on n’a de chance d’atteindre le paradis qu’après avoir traversé l’enfer.

O. M.

Sur la Charte 77, Esprit a déjà publié un article synthétique de Pierre Grémion, « La cité parallèle. Quatre ans d’histoire de la Charte 77 », Esprit, février 1983. Ce texte est disponible en accès libre sur notre site www.esprit.presse.fr

  • 1.

    Soljenitsyne qu’un sénateur socialiste a traité de « vieille baderne » au moment de sa mort, voir la note de journal de Georges Nivat dans Esprit (janvier 2009) et le livre qu’il vient de lui consacrer chez Fayard. Voir aussi le texte de Jan Pato?ka (« Les héros de notre époque », Esprit, avril 1983), disponible sur le site www.esprit.presse.fr

Olivier Mongin

Directeur de la revue Esprit de 1989 à 2012. Marqué par des penseurs comme Michel de Certeau, qui le pousse à se confronter au structuralisme et l'initie aux problématiques de la ville et aux pratiques urbaines, Claude Lefort et Cornelius Castoriadis, les animateurs du mouvement Socialisme ou Barbarie, qui lui donnent les outils à la fois politiques et philosophiques de la lutte anti-totalitaire,…

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