Qui a fait sauter la banque ? Le pouvoir du trading : de la Société générale à Goldman Sachs
Le pouvoir du trading : de la Société générale à Goldman Sachs
Comment deux grandes banques, aux profils différents, ont-elles traversé la crise ? Symboles des excès de la spéculation incontrôlée ou de la capacité à conseiller les États en toute discrétion, elles permettent aussi de mieux comprendre la place prise par la finance dans les circuits économiques contemporains.
« La banque » en mutation ? Deux livres récents permettent d’entendre ce terme de « mutation » doublement. D’un côté, on peut s’interroger sur les banquiers d’aujourd’hui qui sont moins ceux que dépeint Balzac1 que ceux qui vivent dans l’univers décrit par Tom Wolfe dans le Bûcher des vanités dont Brian de Palma a tiré un film. Et, de l’autre, on peut se demander ce que devient la banque aujourd’hui, deux ans après la crise de 2008 ?
Deux ouvrages hors « secret défense »
L’ouvrage publié par l’ancien directeur de la communication de la Société générale, Hugues Le Bret, début octobre 2010 (à la fin du procès de Jérôme Kerviel, comme par hasard !) permet de répondre à la première question (« que sont les banquiers devenus à l’heure des traders fous ? »). Rédigée au jour le jour et au fil des événements, c’est une chronique impitoyable sur les faits et gestes de professionnels qui s’efforcent d’éteindre un incendie, une description quasi militaire, au sens où l’on est au milieu d’un champ de bataille, du comportement des principaux responsables de la banque quand ils ont appris les dégâts causés par Jérôme Kerviel qui a engagé la signature de la banque pour 50 milliards d’euros2.
Le livre de Marc Roche3, une enquête rédigée par le correspondant du Monde en Angleterre, un bon connaisseur de la City et de Wall Street, répond à la seconde question (« de quelle banque, de quel type de banque parle-t-on ? ») en se concentrant à raison sur le cas de Goldman Sachs, une banque qui a traversé comme peu d’autres le séisme financier de l’automne 2008. Voilà un ouvrage fort éclairant pour ceux, presque tout le monde, qui n’ont pas l’habitude de naviguer dans les arcanes et les labyrinthes de la banque. Depuis l’abrogation en 1999, sous Bill Clinton, du Glass Steagall Act de 1933 (une conséquence de la crise de 1929), l’activité classique des banques – le dépôt, le conseil et l’épargne – n’est plus découplée des activités financières et du trading (terme qui désigne l’action de négoce – vendre et acheter sans discontinuer – exercée sur les marchés par les traders) des banques d’investissement. Alors même que l’État a perdu « historiquement » dès lors qu’il n’était plus le seul émetteur de monnaie, on n’a guère tiré les implications d’une décision qui lui faisait perdre de plus en plus de terrain au profit des banques4. Ces deux ouvrages, l’un faisant vivre la crise de l’intérieur d’une banque française et l’autre décortiquant une institution bancaire américaine, prouvent que la banque ne relève pas de la rubrique « secret défense » à la Suisse et qu’on peut donner des informations à son propos5. De fait, on n’est pas condamné à entendre des experts ne parlant jamais d’institutions ou d’entreprises (dont ils sont souvent les consultants) mais de tendances, de cycles, de courbes, de chiffres…
Si l’activité des banques a profondément changé depuis le xixe siècle, la psychologie des professionnels de la banque, dont le trader est devenu le symbole, peut-être moins ! En effet, le principal souci est toujours de se cacher, de se protéger, de vivre en bulle tout en arguant jour et nuit de la transparence des marchés. À la lecture de ces deux livres, il ressort que l’activé bancaire, en l’occurrence la finance dans les deux cas, est au-dessus de tout soupçon et de toute critique et que le pire serait de passer sous les fourches caudines des responsables politiques. Dans les deux cas, l’un portant sur une banque américaine prise dans le maelström de septembre 2008 et l’autre sur une banque française dont le séisme interne avait précédé cette même crise de plus d’un an, il apparaît que les liens entre la banque et la politique, en l’occurrence les États, sont au cœur du débat. Or, les deux banques ont réagi différemment à des événements qui ne sont pas de même nature : pour la banque française qui doit se sauver elle-même, il faut agir le plus vite possible sans prévenir les politiques ; pour la banque américaine, il faut peser en pleine crise mondiale (indissociable de l’interdépendance bancaire sur le plan des liquidités) sur les politiques de manière à ce qu’ils ne régulent pas outre mesure l’activité bancaire. Les deux stratégies sont différentes car liées à des contextes distincts, mais dans chacun des cas on n’attend rien d’autre de la politique que de conforter la banque, qu’elle se débrouille toute seule comme la Société générale ou qu’elle cherche à influencer directement la classe politique comme Goldman Sachs. Telle est la triple convergence de ces deux banques : des pratiques de commando qui ne démentent pas une bande dessinée comme Largo Wynch, un soupçon envers l’action politique et la conviction du bien-fondé de leur activité en dépit de l’ampleur des séismes. Une conviction fondée sur le constat mille fois répété dans les deux banques qu’on « est » et qu’on « a » les « meilleurs ». « Nous sommes les meilleurs et il n’y aurait rien de pire que de brader les stock-options et les primes car on risque de perdre les meilleurs » : on connaît le refrain par cœur ! C’est le cercle vicieux alimenté par les agences de notation pour ne pas parler de l’autonotation des banques par elles-mêmes : « Nous sommes les meilleurs parce que nous avons les meilleurs. »
La Société générale, Kerviel et le commando anticrise
Que nous raconte Hugues Le Bret dans ce journal tenu entre le 20 janvier 2008 et l’été 2009 (alors même qu’intervient le séisme financier de l’automne) qui se lit comme un polar scandinave6, un journal dont on comprend vite qu’il a un rôle thérapeutique pour son auteur ? Que les dirigeants les plus haut placés ont connu des journées terribles (nerfs à vif et corps sans sommeil). On n’en doute pas. Reste que le commando autoproclamé a tenu le coup parce que personne n’a douté un instant que le seul fautif était Kerviel et qu’il fallait sauver la banque avant tout contre ce pirate considéré comme fou7. Ce qui signifie que le cas pathologique Kerviel n’a pas fléchi une seconde la croyance du commando conduit par Daniel Bouton le « patron » et son « dircom » (conduit « de main de maître » selon ce dernier) selon laquelle « la » banque, qui a les meilleurs mathématiciens et financiers de la planète, a choisi une stratégie bancaire qui est « bonne » et que les excès de la finance sont le fait de « mutants » qui abusent. C’est clair : il faut d’autant plus tirer sur le trader fou que le trading n’est pas mis en cause en tant que tel.
Les conclusions de la mission d’audit interne confirment que les principales caractéristiques de la fraude telles qu’elles ont été présentées le 24 janvier 2008 par la direction de la Société générale. L’auteur de la fraude est sorti du cadre de son activité normale d’arbitrage et a constitué des positions « directionnelles » réelles sur des marchés réglementés, en les masquant par des opérations fictives de sens contraire8.
Si l’auteur admet qu’il y a un poison du trader, qui vaut donc pour d’autres que Kerviel (« C’est le poison du trader : se fier à des corrélations d’événements et en tirer des lois, passer de la synchronicité à la causalité9 »), le rassure surtout le constat établi que « la fraude ne provient pas de nos modèles mathématiques ».
Du commando comme bulle
Dès la fin 2008, les commentaires les plus avisés recouraient à des comparaisons avec la toxicomanie qui semblaient justifiées si l’on en juge par les descriptions faites au jour le jour du commando anti-Kerviel. Si celui-ci était « addict », « accro », il en va de même pour tous ceux qui veulent réparer et cacher les dégâts. Entre Kerviel qui dort quasiment sur ses machines et ces hommes qui se sacrifient jour et nuit pour leur entreprise, les comportements sont similaires. En effet, si Kerviel a fauté, la chronique du « dircom » nous fait vite comprendre que le commando n’a pas vécu des journées exceptionnelles puisqu’il fonctionne en permanence, c’est-à-dire en période de non-crise, comme un commando. À lire les pages sur la vie privée des protagonistes et sur leurs liens avec la famille, on saisit le caractère toxique des comportements professionnels qui ne sont donc pas le fait du seul Kerviel. Alors que le procès s’est focalisé sur le savoir-faire de la Société générale (a-t-elle suffisamment contrôlé Kerviel ? Où étaient les contrôleurs de risques ?), on se demande qui a influencé Kerviel. Au-dessus de lui, Kerviel voyait des gens qui sont devenus un modèle de réussite, il ne les jalousait pas comme on l’a dit à foison (lui, ce pauvre type qui n’est pas issu des meilleures grandes écoles10 !), non il suivait, certes à sa manière, leur modèle. Kerviel, le mauvais exemple, était entouré de beaucoup de mauvais exemples. Tout en ciblant Kerviel, la cellule de crise montée dans l’urgence a eu pour but immédiat, ce que le président Sarkozy a reproché après coup, de sauver la banque sans l’État et sans les politiques qui auraient tout fait rater (« Il faudra dix jours à Nicolas Sarkozy pour comprendre le fond du problème. C’est long, dix jours11 »). Après avoir calmé les actionnaires, non sans maladresses car Daniel Bouton en fait trop (il brutalise oralement Kerviel, le traite de terroriste devant les actionnaires au risque de le victimiser), la stratégie destinée à assurer l’avenir de la banque consiste à miser sur des contacts bancaires internationaux pour apporter du liquide et permettre une augmentation de capital afin d’éviter la faillite. Voilà donc ce que décrit la chronique dans le détail : une ambiance (plateaux repas, courriels, ordinateurs… tout ce qu’on voit dans les séries télévisées) et une stratégie (cibler le méchant, faire silence du côté des politiques et agir en pro pour sauver la banque, à savoir liquider les actifs toxiques et rapatrier des liquidités pour éviter le pire).
La politique des fauves
Mais que se passe-t-il dans les coulisses ? Un bras de fer avec des banquiers hostiles, les fauves selon l’auteur, indissociables des réseaux à la française (en l’occurrence ceux de Michel Pébereau de Bnp Paribas et de Claude Bébéar, l’ancien patron d’Axa, un expert en éthique, et d’autres comme Vincent Bolloré qui jouent en douceur sur le plan de la communication pour déstabiliser le commando Bouton), désireux de mettre la main sur la Société générale. Parallèlement à l’isolement de Kerviel et au contournement de Nicolas Sarkozy se joue une opération guerrière qu’il va falloir contrer rapidement d’autant qu’il y a des traîtres potentiels à l’intérieur (le no 2 de la banque, Philippe Citerne, comme par hasard prêt à lâcher Bouton, noue des contacts clandestins avec les fauves). Bref, l’attaque est double : elle vient de l’intérieur (Kerviel l’intrus) et de l’extérieur (les amis/ennemis du grand réseau des « meilleurs » qui sont autant des racheteurs potentiels).
Ce qui ressort de cette chronique guerrière, c’est l’assurance maladive des premiers de la classe (il n’y a que ça), qu’ils ont raison sur le fond (pas de problème pour les maths, les modèles tiennent !) et qu’il faut juste réparer une grosse avarie en bons mécaniciens qui savent mieux faire que personne. Cette affaire de tuyauterie ne pose aucune question sinon celle de retrouver la liquidité manquante alors même que les pairs sont passés à l’attaque. Dès lors, tous les acteurs de ce mauvais polar se comportent un peu comme le trader Kerviel : il faut se cacher, mener une opération et son contraire, jouer à la baisse et à la hausse simultanément, pour ne pas se faire prendre, communiquer sur le fil, tout en avançant comme un gang décidé à réussir une opération militaire. Cette pratique de sauvetage est le double de celles des traders : la Société générale a les meilleurs traders du monde, elle en est persuadée, il faut donc qu’elle le prouve en affirmant que Kerviel est un fou qui n’est pas à sa place parce qu’il n’est pas du même monde que les grands patrons de la finance qui s’étripent pourtant entre eux. Le plaidoyer pro domo se retourne vite contre l’auteur du livre, mais s’en est-il aperçu !
Ironiquement, ce plaidoyer pro domo fait ressortir le délire ordinaire. En effet, les banquiers qui accusent Kerviel de construire des opérations fictives, de vivre dans une bulle virtuelle sont eux-mêmes des « mutants » congelés dans leur bulle. Des mutants mais pas des extraterrestres puisque la plupart des membres du commando (et Daniel Bouton le premier) l’ont payé cher en termes de médicaments et de dépression. Le rôle du médecin de l’entreprise, chargé de surveiller d’un côté Kerviel (il ne faut pas qu’il se suicide car il deviendrait une victime idéale pour l’opinion publique) et de l’autre les dirigeants, est décisif et retient toute l’attention du patron de la communication. À défaut de croire que l’activité peut être toxique, le lieu-bunker l’est vite devenu sur le plan médical. Mais il n’a jamais été question de s’interroger sur le trading puisqu’on avait seulement affaire à un mauvais trader. L’intérêt de l’ouvrage sur Goldman Sachs (que nous ne voulons pas assimiler une seconde à la Société générale) est justement de nous éclairer sur les ressorts de l’activité de trading.
En pleine crise, la pieuvre Goldman Sachs
L’ouvrage de Marc Roche n’est pas focalisé sur les événements en chaîne de l’automne 2008 en tant que tels (dont la faillite de Lehman Brothers est le point de départ), il essaie plutôt de les comprendre en fonction de l’histoire des banques anglo-saxonnes pour mieux imaginer les suites possibles de la banque. Se pencher sur le cas de Goldman Sachs est judicieux pour s’interroger sur le devenir de ce monde du secret qu’est la banque. En effet, alors qu’on peut observer trois groupes d’établissements bancaires – des banques commerciales ordinaires dites de dépôt comme le Crédit lyonnais (Lcl) en France ou Bank of America aux États-Unis, des établissements combinant des activités de dépôt et des banques d’affaires (JP Morgan ou Bnp Paribas), et des banques d’affaires pures qui font appel aux marchés pour financer leurs opérations de conseil comme de trading12 –, Goldman Sachs est l’exemple typique d’une banque de plus en plus inféodée aux seules mœurs du trading. Et, en conséquence, au type de travail et au style de travail des traders qui sont traditionnellement les mal aimés de la banque puisqu’ils ne proviennent pas pour la plupart des milieux d’excellence13 : à côté du banquier conseil (l’aristocrate), du gestionnaire de fortunes, de l’analyste ou du contrôleur de risques, le trader a eu longtemps un « complexe d’infériorité ». Ce dont témoigne dans l’ouvrage un entretien avec David de Rothschild qui laisse entendre que sa banque, qui ne cultive pas le trading, n’appartient pas à ce monde-là.
Une banque singulière
Effectivement, Goldman Sachs est un établissement où les traders ont pris de plus en plus de place dans la cellule dirigeante. Cette banque, désignée comme l’une des institutions responsables de la crise de 2008 au point de devenir un bouc émissaire (ce qui n’a pas été sans alimenter un antisémitisme plus ou moins feutré en raison des origines juives de Goldman Sachs14), est très spécifique dans presque tous les registres : dans ses modes de recrutement (les meilleurs bien sûr), dans son ambition et son rapport à l’argent (gagner et le plus possible), dans son comportement puritain (le même banquier qui bénéficiera de bonus inimaginables sera jugé sur ses actions philanthropiques, la manière de s’habiller et la droiture de son comportement15), dans l’origine de ses dirigeants qui ne sont pas nécessairement des aristocrates ou des bien nés mais des gens qui se sont faits eux-mêmes (ce dont témoigne la biographie de l’impétueux dirigeant qu’est Lloyd Blankfein), font preuve de virilité et ne pèsent pas leurs mots (comme c’est le cas de la culture des traders à la City londonienne), dans sa direction (notations, réunion annuelle), dans son ouverture internationale (l’acronyme Brics, qui date de 2001, est dû à Jim O’Neill, l’économiste en chef de la banque à Londres, la stratégie de Mittal, devenue Mittal Arcelor dans la tête des Français, a été conduite par Goldman Sachs).
Mais l’originalité de la banque réside surtout dans les liens, désormais bien connus puisque des anciens de Goldman Sachs étaient à la manœuvre à peu près partout dans les allées du pouvoir à Washington durant la crise de l’automne 2008 (Henrik Paulson, alors secrétaire du Trésor, a travaillé trente-deux ans pour Goldman Sachs dont il a même été le président), qu’elle a tissés avec la politique. Sur ce point, la situation est à fronts renversés avec celle de la Société générale : si l’on a affaire à des dirigeants qui ont souvent fait des allers et retours entre privé et public (ces pantouflages et rétropantouflages étant le début du commencement des conflits d’intérêts), où réseaux politiques et réseaux d’affaires se croisent et se mêlent, Goldman Sachs a des liens directs avec le pouvoir aux États-Unis (mais aussi en Europe via Mario Monti par exemple, ancien commissaire européen à la concurrence et conseiller pour les affaires internationales depuis 200816) alors même que la Société générale n’a rien attendu du pouvoir au moment de l’affaire Kerviel.
Mais au-delà de la puissance politique et financière de Goldman Sachs, des réseaux noués (ce qui vaut pour nos deux pays), l’ouvrage attire l’attention sur les mutations de cette banque.
Comment Goldman Sachs est-elle passée en deux décennies à peine du statut vénérable de banque d’affaires traditionnelle, réputée pour son service à la clientèle, à celui d’un vaste casino spéculatif où tous les coups sont permis ? Le métier de trading – pour ses clients comme pour son compte propre – a pris le dessus après la retraite du prudent John Weinberg en 1990. Ses successeurs à la présidence de la banque ont privilégié les activités de marché, plus rentables que les mandats de conseil aux entreprises17.
Trois tendances lourdes
Trois tendances vont effectivement se renforcer mutuellement tout au long des années 1990 et ensuite. Tout d’abord, cette montée en puissance des traders eux-mêmes, comme Robert Rubin et Jon Corzine, dans les postes dirigeants (le meilleur exemple étant l’actuel président Lloyd Blankfein, un ancien trader en métaux formé à la dure école d’un courtier en matières premières, J. Aron). Ce qui assure un privilège au courtage et valorise le métier du négoce pour compte propre, c’est-à-dire au profit de la banque elle-même, donc l’intérêt de la banque aux dépens des clients qui sont le plus souvent instrumentalisés.
Sur son site internet, Goldman Sachs le proclame haut et fort : « Les intérêts de nos clients priment. » Or, aujourd’hui, ces derniers se rebiffent contre une institution qui semble jouer double jeu. Les britanniques Lloyds Banking Group et Royal Bank of Scotland, l’allemande IKBs, le gouvernement grec et les groupes énergétiques chinois sont quelques-unes des multiples victimes de la stratégie de l’enseigne visant parfois à privilégier ses opérations en compte propre avant celles de ses clients18.
Mais comment expliquer alors cette domination du trading ?
Tout d’abord, la concurrence féroce qui oppose les banques dans le conseil ou la gestion de fortune réduit les marges alors que le négoce – acheter, vendre – est guidé par les volumes, le « chiffre ». Ensuite, la culture maison très particulière – esprit d’équipe impressionnante, culte de la victoire à tout prix, arrogance – fait merveille dans l’univers sauvage du trading. Enfin, grâce à son réseau d’influence unique dans les cercles du pouvoir de la planète, jusqu’à la crise financière de l’automne 2008, le mastodonte a pu tirer profit de l’absence d’une réglementation financière digne de ce nom19.
Deuxième tendance lourde après le choix opéré en faveur du trading : cette banque est un « Janus » qui mélange et les activités et les genres, ce dont témoigne sa capacité à faire du courtage, du conseil aux hedge funds (fonds spéculatifs), ces sociétés qui sont autant d’alternatives à la gestion traditionnelle des banques (dont les clients sont les fonds de pension, les compagnies d’assurance, les fondations philanthropiques, les universités20), et avoir elle-même ses propres hedge funds.
Goldman Sachs met l’accent sur le service aux hedge funds et, de surcroît, crée ses propres fonds d’investissement… concurrentes de ceux de ses clients. En parfaite légalité, les informations obtenues auprès de ceux-ci permettent de nourrir ses autres activités21.
Ce mélange des genres ne concerne pas que les hedge funds mais aussi les activités de capital-investissement (ce qui consiste à prendre part au capital d’entreprises puis de revendre avec une plus-value). Mais, on l’aura compris, du fait de ces mélanges et de ces hybridations institutionnelles, les conflits d’intérêts priment dans quasiment tous les cas. Toujours le même procédé que Kerviel et Tourré : on joue simultanément à la hausse et à la baisse.
La dernière tendance est la spéculation sur les matières premières : à commencer par le pétrole où Goldman Sachs est orfèvre (voir le chapitre intitulé : « Un monde de brut »). Les traders opèrent sur le marché réel, le marché physique du « spot » mais aussi sur le marché virtuel, celui du baril papier22, où les opérateurs manipulent des productions et des cargaisons virtuelles. Cette double action dans le réel et dans le virtuel du pétrole permet de peser sur le marché, comme on l’a vu dans les mois qui ont suivi la crise de 2008. Or, tout comme les barils, l’éolien, le bio-diesel, l’énergie solaire et les crédits carbone, dans lesquels Goldman Sachs n’a pas tardé à investir, sont devenus des produits financiers comme les autres.
À sa manière, Goldman Sachs éclaire l’évolution de l’économie. Si une première mutation a consisté à faire de tout bien un bien marchand, une seconde a consisté à faire de tout bien marchand un bien échangeable en liquide, une valeur de marché, un bien financier. Dans ce contexte, le logement indissociable de la crise des subprime (où l’on prête à des insolvables en recourant à une couverture sans risque des prêts) ne vaut pas en tant que « bien » permettant de se loger mais en tant que valeur permettant de jouer à la hausse ou à la baisse des valeurs. Et ce qui vaut pour le logement vaut aussi pour d’autres biens : si l’action de Goldman Sachs dans le domaine du pétrole est explicite, des biens ne relevant pas a priori de la financiarisation sont pris en compte : logement, pétrole, ou bien encore les quotas carbone qui sont devenus produits financiers comme les autres23.
Où va la banque ?
Où en est-on dans cet univers bancaire aujourd’hui… après le séisme qui a changé un certain nombre de données ? Alors que sur le plan juridique Goldman Sachs n’est plus une banque d’affaires mais une holding bancaire (ce qui lui permet de bénéficier si nécessaire du soutien de l’État), et que les trois plus grosses banques sont sorties renforcées de la crise (Goldman Sachs, JP Morgan et la britannique Barclays), la banque des traders rois s’est-elle calmée ? Le plus manifeste est qu’elle suscite toujours l’hostilité pour des raisons évidentes : elle a été derrière les trucages grecs responsables de la crise de l’euro (voir le chapitre d’ouverture intitulé : « Un deal de trop »), elle a été incapable de faire amende honorable et de remercier l’État américain et les contribuables de l’avoir secourue24, elle reste le symbole du capitalisme « inacceptable » (celui des conflits d’intérêts et du mélange des genres), elle est peu identifiable du fait de son absence de visibilité par la présence de guichets dans les rues, elle n’a pas joué le jeu de la transparence qu’exigeait son introduction en Bourse en 1999. Si Goldman Sachs a du mal à oublier ses mœurs de traders, quelles sont les perspectives de réforme de la banque et de contrôle du trading alors que le président Obama a pris à partie Goldman Sachs qu’il a apostrophée comme étant l’expression du capitalisme spéculatif (voir le chapitre intitulé : « Un paradoxe nommé Obama ») ? Si l’on ne peut se contenter d’un procès psychologique des traders fous ou d’une attaque en règle d’un système capitaliste inébranlable, nous vivons depuis l’automne 2008 un moment délicat, voire dangereux. Ceux qui reconnaissent les avancées sur le plan des projets de réforme admettent parallèlement qu’il faudra encore du temps pour les mettre en application. Comme le remarque Christian Chavagneux25, la Commission européenne espère que les nouvelles règles seront opérationnelles au mieux en 2013 alors que les banques ont jusqu’à 2019 pour respecter les nouvelles contraintes.
Reste que la liste des solutions possibles et des problèmes est connue26. L’option anglo-saxonne désormais défendue par Paul Volcker (l’ancien président de la Réserve fédérale américaine est aujourd’hui l’un des conseillers du président Obama) revient à distinguer à nouveau, dans le sillage du Glass Stegall Act, les banques de dépôt finançant l’économie réelle et les banques d’investissement qui « jouent sur les marchés ». Dans cette optique, ne seront aidées que les premières au nom de l’intérêt général. Parmi les autres options s’imposent également les points suivants : l’idée d’une taxe sur les activités risquées qui a un double mérite (décourager les joueurs intoxiqués et servir de police d’assurance), l’imposition de fonds supplémentaires aux banques pour conforter leur solidité (c’est l’esprit de Bâle III), et la régulation des banques présentant un danger de risque « systémique » en raison de leur importance (c’est le bien connu Too big to fail qui rappelle la faillite de Lehman Brothers). Parallèlement, d’autres mesures sont en gestation : la volonté de discipliner les traders sur le plan des rémunérations et de s’attaquer aux pans dérégulés du marché lui-même (« Il en est ainsi des transactions effectuées de gré à gré – over the counter – où s’échangent les produits sophistiqués tels les dérivés de dette – comme les credit subprime – mais aussi le pétrole, le blé, ou les carcasses de porc27 »), et le souci de maîtriser les technologies qui sont à l’origine d’un trading dit à haute fréquence (« De plus en plus d’ordres de Bourse sont passés par des “robots traders” en quelques microsecondes28 »).
*
Dans ce contexte, faut-il parler d’après-crise alors même que les États-Unis abusent de la planche à billets et alimentent une guerre monétaire à hauts risques du fait de la prévalence du dollar restée implicitement une monnaie de référence ? Rien n’est moins sûr ! Ne soyons pas angéliques et revenons à notre sujet : si le trading a pris des coups, il est nécessairement prêt à se relever. Il serait temps de spéculer sur les risques de la spéculation qui mélange avant tout le réel et le virtuel, les matières premières et les produits dérivés de la dette29. Une récente enquête du Monde (dont l’un des repreneurs est un brillant financier de la banque Lazard, certes pas un trader) nous rassure : alors que le département trading de l’université Paris/Dauphine vient de rouvrir puisqu’il y a à nouveau du travail à l’horizon, il semblerait que nos futurs traders ont changé, et qu’ils ont tiré les conséquences de la crise30. Tant mieux… il suffit de les croire ! Mais le procès Kerviel ne répond pas aux méfaits possibles du trading qui, nous a dit Hugues Le Bret, peut s’empoisonner.
Post-scriptum − Les deux livres commentés ici faisaient partie, avec l’ouvrage de Jean-Michel Severino et Olivier Ray (le Temps de l’Afrique, Paris, Odile Jacob, 2010), des trois finalistes du prix du livre d’économie, qui devait être remis le 25 novembre par Christine Lagarde, ministre de l’Économie.
- 1.
Voir, à ce propos, Christophe Reffait, « La crise financière actuelle, selon les écrivains du xixe siècle », dans Esprit, janvier 2010.
- 2.
Hugues Le Bret, La semaine où Jérôme Kerviel a failli faire sauter le système financier mondial, Paris, Les Arènes, 2010.
- 3.
Marc Roche, la Banque. Comment Goldman Sachs dirige le monde, Paris, Albin Michel, 2010.
- 4.
Voir Olivier Mongin, « L’État, la banque et la démocratie » (Esprit, décembre 2009), note du « Journal » qui rappelle le désarroi des présidents américains « historiques » (Adams, Lincoln, Garfield, Wilson…) face à l’évolution du système de crédit dépossédant l’État au profit des banques devenues elles-mêmes émettrices de monnaie scripturale.
- 5.
Certes l’ouvrage de H. Le Bret n’a guère été apprécié à la Société générale, c’est en effet un étalage peu reluisant : l’auteur donne des noms propres, évoque le conflit entre le no 1 et le no 2, décrit sévèrement les acteurs (alcool, style…), révèle la dépression de Daniel Bouton et son insistance à réclamer une augmentation de ses stock-options après la crise. Mais Le Bret a publié le livre après avoir quitté la banque et fondé sa propre entreprise de conseil boursier (« Boursorama : no 1 de la banque en ligne d’après la page 4 de couverture ! »). L’intéressait essentiellement de rappeler que la stratégie choisie contournait le président Sarkozy et d’évoquer les manœuvres de Pébereau and Co en coulisses !
- 6.
La particularité de celui-ci est de pénétrer dans les mondes virtuels et de faire de l’informatique un personnage décisif de l’intrigue.
- 7.
Sur le procès Kerviel, voir Francis Ginsbourger, « Kerviel : le piège victimaire, encore », dans Esprit, novembre 2010.
- 8.
H. Le Bret, La semaine où Jérôme Kerviel…, op. cit., p. 277.
- 9.
Ibid., p. 202.
- 10.
Grande école ou pas, D. Bouton, inspecteur des finances et pur produit de la méritocratie, n’est pas un aristo mais le petit-fils d’un garde-barrière.
- 11.
H. Le Bret, La semaine où Jérôme Kerviel…, op. cit., p. 181.
- 12.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 179-180.
- 13.
Encore faut-il rappeler que Goldman Sachs a eu son pirate interne, un jeune français, Fabrice Tourré, qui, engagé à 22 ans, est à l’origine du subterfuge des produits Abascus. Toujours le même procédé : « Il a façonné un produit financier complexe, bourré de crédits hypothécaires toxiques, qu’il recommande à la hausse à ses clients alors qu’il s’est allié à un sulfureux hedge fund pour jouer le même produit… à la baisse » (M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 67). F. Tourré est passé par Henri IV, Louis Le Grand puis Centrale et Stanford… comme quoi les diplômes ou leur absence n’expliquent pas à eux seuls les comportements à la Kerviel ! Voir le chapitre intitulé « Le jeune Frankenstein est français ».
- 14.
Les pages sur l’histoire des banques américaines sont passionnantes. Il en ressort que pendant une longue période (et surtout durant les périodes de guerre), le poids de la banque protestante a pesé sur les banques juives et catholiques.
- 15.
Voir le chapitre intitulé « Goldman Sex, sur des affaires de mœurs mal vécues au sein de l’entreprise ».
- 16.
L’Irlandais Peter Sutherland, président de Goldman Sachs International, est aussi un ancien commissaire européen à la concurrence. La banque, convaincue de son poids, cherche moins des alliés « politiques » que des gens « bien placés » et donc susceptibles de passer des informations sur les évolutions des entreprises à l’échelle mondiale.
- 17.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 78.
- 18.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 77-78.
- 19.
Ibid., p. 83.
- 20.
Pour une critique argumentée des hedge funds, voir Michel Aglietta, Sabrina Khanniche, Sandra Rigot, les Hedge funds. Entrepreneurs ou requins de la finance ?, Paris, Perrin, 2010. Le Parlement européen a voté le 11 novembre 2010 une directive destinée à encadrer les pratiques de ces sociétés d’investissements que l’industrie des fonds spéculatifs a elle-même trouvée peu contraignante, voir Le Monde, 12 novembre 2010. Présidant les destinées de l’Autorité des marchés financiers (AMF), Jean-Pierre Jouyet résume ainsi la situation : « Les marchés financiers sont moins bien organisés aujourd’hui qu’ils ne l’étaient avant la crise de Lehman Brothers. Depuis deux, trois ans, ils sont plus fragmentés, moins transparents. La moitié des transactions financières échappe à toute transparence. »
- 21.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 78.
- 22.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 243.
- 23.
Une opération de vente ou d’achat est considérée comme spéculative dès lors que l’anticipation d’une variation du prix (et non pas l’emploi ou la transformation d’une marchandise) en est l’origine.
- 24.
Voir M. Roche, la Banque…, op. cit., p. 274.
- 25.
Christian Chavagneux, « Finance : le temps long de la réforme », L’Économie politique, no 48.
- 26.
Je suis ici précisément en les résumant les arguments avancés dans l’article de Claire Gatinois, « Le contrôle de l’industrie financière reste tâtonnant », dans Le Monde, 9 novembre 2010.
- 27.
C. Gatinois, « Le contrôle de l’industrie financière reste tâtonnant », art. cité.
- 28.
Ibid.
- 29.
Sur tous les points abordés ici, on ne peut que renvoyer aux travaux d’André Orléan toujours éclairants pour ausculter le devenir du capitalisme financier. Voir aussi Paul Ricœur, « L’argent : d’un soupçon à l’autre », dans Esprit, janvier 2010.
- 30.
Le Monde, 9 novembre 2010.