Tlemcen : le béton chinois et la fenêtre d'architecte


Retour à Tlemcen après bien des années, la ville sage, la ville religieuse quelque peu à l’écart des violences de la guerre civile (deux attentats à la bombe ont visé des « maisons de mauvaise vie » durant celle-ci). Tlemcen, la ville frontière avec le Maroc, la ville d’où partent aujourd’hui des cargaisons de carburant dans des voitures individuelles ou des camions à destination d’Oujda et du Maroc (comme ce commerce est discrètement toléré, les queues aux stations-service sont interminables). Si la frontière est officiellement fermée, il n’est en effet pas difficile d’emprunter des voies détournées, discrètes et tolérées.

L’hôtel qui cache la forêt

Tlemcen aurait donc peu changé ? Erreur, car le paysage urbain est en voie de transformation rapide et radicale. On le sent déjà en empruntant l’autoroute depuis Oran : construite récemment par les Chinois, celle-ci ne connaît que la ligne droite ou la bifurcation brutale : elle n’hésite pas à redescendre vers Sidi Bel Abbès pour remonter subitement vers Tlemcen, il est vrai que l’essence ne coûte pas cher. Aucune station-service, aucune boutique ou restaurant pour faire étape, il n’y a quasiment aucune voiture sur cette autoroute qui coupe le désert droit devant non sans faire des détours. Cette drôle de conception de la construction autoroutière est la résultante du pétrole et du béton : l’exportation négociée de pétrole algérien vers la Chine donne en retour droit à des kilomètres d’autoroutes et de constructions. Le béton coule en échange du pétrole ! Reste que la construction ne fait pas travailler les Algériens et que les Chinois vivent dans leur ghetto.

Tlemcen est une magnifique ville musulmane, une ville historique située à flanc de montagne avec un haut plateau forestier qui domine la ville en forme de belvédère et, comme dans bien des villes du monde, fournissait l’occasion des promenades familiales les jours de fête et de congé. Mais, voilà qu’à l’occasion de l’année de l’islam qui a lieu à Tlemcen en 2011, le gouvernement d’Alger a décidé de construire un immense hôtel de luxe « à la chinoise » (comme c’est le cas d’universités : à Annaba par exemple) de plusieurs centaines de chambres qui occupe désormais les hauteurs de la ville et barre l’accès à la forêt, bouchant ainsi les perspectives en direction de la montagne.

À quoi cet hôtel servira-t-il quand l’événement sera passé ? Personne ne le sait, tout a été décrété depuis Alger dans l’oubli des édiles locales. Mais surtout, ces constructions tuent le paysage de cette ville historique où l’on n’a pas hésité à couvrir un musée des beaux-arts islamiques (confié dans un premier temps à un architecte algérien) d’une coupole chinoise parce que l’argent manquait pour le toit islamique.

Pagode à bon marché

À Tlemcen, ce ne sont pas les gens du Golfe qui font du kitsch oriental mais les Chinois qui promeuvent un urbanisme bâtard et bétonné qui ne durera pas longtemps (on peut le voir dans le cas des cités d’habitation construites par eux ailleurs dans le pays) et souillent un paysage que l’industrialisation forcée a laissé à l’abandon. Alors qu’il faudrait reconquérir les campagnes, les plantations, l’urbanisme à coup de béton transforme un pays qui s’est pourtant protégé de toute forme d’intrusion touristique. C’est pourquoi l’argument entendu selon lequel l’hôtel pourrait accueillir des touristes en provenance du Maroc, de Meknès, Fès ou Chechouan laisse sceptique !

Cette urbanisation est une honte pour l’Algérie1, on défigure une ville qui n’est pas un centre historique à « patrimonialiser » mais une ville vivante, une ville universitaire, une ville célèbre pour son enseignement religieux. Pourtant, il y a dans les murs des rappels de mémoire qui sont des rappels à l’ordre : dans le palais de Sidi Boumediene, un mystique du xiiie siècle, se trouve ce qu’on appelle une « fenêtre d’architecte », comme un tableau ouvert, un tableau de facture abstraite, dans un mur qui expose l’art de disposer les briques en les empilant. Au xiiie siècle, l’architecte qui avait le sens de la durée, enseignait ainsi à ses disciples, aux étudiants, aux artisans et aux terrassiers comment disposer les briques. Et pas pour n’importe quelle raison : il fallait répondre par cette configuration aux risques sismiques possibles dans cette zone de montagne.

Les bétonneurs chinois n’ont vraisemblablement pas vu cette fenêtre d’architecte et ont fait couler leur matière favorite sans aucune préoccupation du risque sismique. L’urbanisme chinois, célébré par l’Onu au nom du slogan de la ville harmonieuse, mérite vraiment qu’on s’en méfie… en Chine comme ailleurs. Le projet de la grande île écologique de Chongming au nord-est de Shanghai, vanté comme une vitrine environnementale dans tous les guides, est aujourd’hui abandonné… Le souci du durable n’est pas pour aujourd’hui, ni à Tlemcen ni à Shanghai.

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    Sur ce thème, voir Sidi Mohammed et Habib Benkoula, « L’urbanisme algérien : un échec historique ? », dans Urbanisme, mars-avril 2011.