Pour une critique de la néoréaction

Dans Les Lumières sombres, Arnaud Miranda explore la nébuleuse néoréactionnaire, constellation intellectuelle anti-égalitaire et anti-démocratique gravitant autour de Trump. Pierre Auriel éclaire toutefois des aspects de son analyse qui laissent en suspens l’influence réelle de ces idées, leurs liens avec le capital technologique et leur place dans les tensions propres aux démocraties libérales.


L’exercice du pouvoir par Donald Trump depuis sa réélection sidère. Les tentatives pour appréhender, anticiper et contrer ses décisions se multiplient. Dans l’ouvrage issu de sa thèse consacrée aux philosophies de la décadence, Les Lumières sombres, Arnaud Miranda contribue à ce travail en analysant les écrits des penseurs néoréactionnaires qui gravitent autour du pouvoir et qui constitueraient l’un des piliers de la « reconfiguration idéologique du trumpisme ». Ces auteurs – dont les plus connus sont Curtis Yarvin, Nick Land ou Peter Thiel – ne portent pas une théorie politique commune, mais appartiendraient, au-delà de leur divergence parfois marquée, à une « constellation intellectuelle » caractérisée par des positions anti-égalitaires et par le refus de la démocratie. L’ouvrage d’Arnaud Miranda vise alors à cartographier les trajectoires et figures marquantes de ce mouvement nébuleux. Indispensable, cet exercice ne va pas toutefois jusqu’à répondre aux questions cruciales permettant le déploiement d’une stratégie contre-réactionnaire.

La néoréaction : une avant-garde antidémocratique

Pour caractériser la mouvance rassemblée sous le terme « néoréaction », Arnaud Miranda identifie trois traits principaux. D’abord, la pensée néoréactionnaire est essentiellement une radicalisation du mouvement libertarien. Curtis Yarvin souligne ainsi qu’il a abandonné les positions libertariennes, car les partisans de cette thèse ne comprendraient pas qu’il existe des « conditions politiques à la liberté : l’ordre, la sécurité et la paix ». Or, ces conditions ne pourraient pas être assurées par la démocratie : ce système politique inefficace et corrompu devrait alors être remplacé par un gouvernement oligarchique, voire monarchique, apte à garantir la liberté des individus. Cette généalogie intellectuelle distingue alors fortement la néoréaction des autres composantes du trumpisme idéologique, ainsi que le relève Arnaud Miranda : d’un côté, l’alt-right nationale-populiste ne peut pas adhérer à de telles perspectives, ce mouvement revendiquant une reprise du pouvoir par le peuple contre sa captation par des élites déconnectées ; de l’autre, le traditionalisme post-libéral défend la réduction des libertés au nom de la préservation d’une société culturellement et ethniquement homogène.

Ensuite, si, à l’instar de l’alt-right, les néoréactionnaires prennent très vite conscience du caractère subversif de la culture numérique, ils n’adoptent pas une stratégie de saturation de l’espace médiatique pour imposer leurs idées dans l’opinion publique. Au contraire, en faisant circuler leurs idées dans un relatif anonymat et en créant une contre-culture, leur objectif est uniquement de former une élite politique néoréactionnaire de manière à prendre le pouvoir et « achever la démocratie » le moment venu. Autrement dit, ils ne cherchent pas à modifier l’hégémonie culturelle, mais uniquement à faire émerger une avant-garde éclairée. En un sens, leur émergence dans l’espace public à la suite de la réélection de Donald Trump constitue presque un faux pas stratégique.

Enfin, à la différence des réactionnaires, la néoréaction adhère à des thèses résolument techno-futuristes. Cet optimisme vis-à-vis de la technologie peut aller jusqu’aux positions transhumanistes de Nick Land, qui espère en un effondrement de l’humanité et en l’avènement d’entités dépassant la frontière entre humain et non-humain. Ces thèses ne sont toutefois pas unanimement partagées au sein du mouvement néoréactionnaire. En effet, les auteurs les plus centraux comme Yarvin ou Thiel s’inscrivent dans des perspectives défendant le maintien de hiérarchies essentielles : croyant au contraire dans l’existence d’inégalités naturelles, au point d’adhérer à des thèses racistes et eugénistes, et favorables à l’instauration d’un pouvoir fort, voire monarchique, une large partie de ces auteurs ne paraît pas pouvoir adhérer à une perspective d’annihilation de toute différence entre les êtres et de destruction de l’ordre politique.

Trois questions en suspens

Au regard des spécificités des productions néoréactionnaires – confuses, stylistiquement atypiques et dispersées dans plusieurs médias –, le travail analytique mené par Arnaud Miranda est utile, mais ne peut constituer qu’une première étape. L’ouvrage ne prétend d’ailleurs pas épuiser l’analyse de ce mouvement et cherche surtout à répondre à une urgence née de l’élection de Donald Trump. Il n’en demeure pas moins qu’en l’état, trois questions demeurent irrésolues et constituent autant d’angles morts dans l’élaboration d’une stratégie contre-réactionnaire.

D’abord, le poids exact de ces théories dans le champ politique n’est pas établi. Arnaud Miranda soutient que la néoréaction est le ciment de ce monde idéologique fracturé qu’est le trumpisme. Toutefois, cette thèse n’est pas entièrement convaincante. En effet, ainsi que le souligne lui-même l’auteur, ni l’alt-right ni les religieux post-conservateurs, qui constituent d’autres facettes du monde MAGA, ne peuvent se retrouver dans les positions néoréactionnaires. De même, la thèse d’Arnaud Miranda semble ignorer la ligne néoconservatrice présente dans le trumpisme, position incarnée par le secrétaire d’État Marco Rubio et par les actions du gouvernement américain au Venezuela ou en Iran. Plus largement, dans ce chaos politique qu’est la présidence Trump, la détermination des influences idéologiques sur les décisions du gouvernement américain doit faire l’objet d’une étude minutieuse et prudente qu’Arnaud Miranda ne livre pas. Ce n’est certes pas l’objet de son livre, mais le risque est alors de confondre une radicalité théorique et bruyante avec une capacité réelle de structuration du pouvoir.

Ensuite, les théories politiques ne peuvent pas être détachées des conditions sociales et économiques dans lesquelles elles émergent, et plus spécifiquement des intérêts qu’elles défendent. Si les idéologies structurent les combats politiques et en précisent les horizons stratégiques, elles constituent l’émanation des positions et intérêts des différents pans de la société. Or l’ouvrage d’Arnaud Miranda ne s’attelle pas à la détermination des intérêts sous-jacents au mouvement néoréactionnaire, alors que le profil des auteurs étudiés montre pour le moins une proximité forte avec les principaux acteurs du capitalisme technologique. La figure de Peter Thiel est révélatrice : milliardaire enrichi par la création puis la vente de l’entreprise Paypal, il est à la fois l’une des figures de proue de ce secteur économique et l’un des promoteurs des idées néoréactionnaires. Or ses théories politiques, une fois débarrassées de leurs oripeaux théologiques, s’épuisent en grande partie dans une défense absolutiste d’un capitalisme fondé sur les start-up. Ce lien, qui n’est qu’esquissé dans l’ouvrage d’Arnaud Miranda, constitue pourtant un aspect crucial pour appréhender la portée des thèses néoréactionnaires et leur inscription dans les rapports de force internes à la société américaine. Mouvement sans base sociale, la néoréaction pourrait ainsi être essentiellement l’émanation théorique des intérêts d’une partie du secteur technologique.

Enfin, un dernier angle mort concerne la place de ce mouvement dans la modernité démocratique. En se présentant comme néoréactionnaire, ce mouvement s’inscrit dans la lignée d’auteurs réactionnaires tels que Louis de Bonald ou Joseph de Maistre, qui cherchaient à reconstituer un ordre disparu. Ils apparaissent alors comme un problème extérieur aux démocraties libérales, une théorie issue d’un référentiel niant l’ordre démocratique et libéral et qui tenterait de le renverser. Seulement, à la lecture de l’ouvrage d’Arnaud Miranda, une autre interprétation pourrait être proposée. Les théories des auteurs centraux du corpus néoréactionnaire pourraient ultimement être des défenses dévoyées des libertés contre la politique démocratique : pensant que la démocratie menace la liberté en raison de l’instabilité qu’elle produit, ils font le choix radical d’une stratégie antipolitique et technocratique ; ce faisant, ils renient la démocratie, mais aussi les libertés, en réintroduisant des hiérarchies naturelles. Or, loin d’être un mal extérieur, un tel mouvement constitue plutôt l’un des aboutissements possibles des contradictions internes aux démocraties libérales, de cette tension entre démocratie et liberté que la modernité politique cherche à résoudre.

Si elle était confirmée, une telle hypothèse donnerait une clé de compréhension du déploiement de ces thèses. Combinée avec une étude de l’analyse de leur position réelle dans le champ politique et de leur lien avec les intérêts de certains pans de la société américaine, cette hypothèse offrirait des éléments permettant de déployer une stratégie contre-réactionnaire. Cela suppose toutefois d’aller au-delà de la seule cartographie de ces pensées, qui ne peut en soi porter aucun effet critique.


Les Lumières sombres. Comprendre la pensée néoréactionnaire
Arnaud Miranda

Gallimard, 2026
176 p. 18 €