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Ogresse

Avant de partir, elle a dit : « Surtout ne joue pas à Jacques-a-dit. On ne peut pas déconstruire la maison du maître avec les outils du maître. Tu ne veux quand même pas sombrer dans l’inconscience totale, comme ces enfants esclaves dans le sud des États-Unis qui jouaient aux enchères aux esclaves – se vendant l’un l’autre à chacun son tour [1]. »

J’allais répondre qu’en Haïti, avec mon frère et le voisin, on jouait à Maître Paul, le proviseur de notre école et le pasteur de l’église. Il n’avait qu’un bras. Nos parents nous avaient dit qu’il était allé se baigner et qu’un requin avait arraché son bras. À tour de rôle, les garçons montaient sur une boîte et faisaient semblant de prêcher et de diriger la chorale avec un seul bras. Je suppose que je devais toujours être une «  fidèle  », avec un petit mouchoir en dentelle sur la tête. Ah oui, c’est pour ça que j’y ai joué une fois et que j’ai refusé d’aller chez le voisin par la suite… Voilà ce que je pensais, mais je n’ai rien dit.

Alors, elle a continué : « Quant au mutisme, n’y pense même pas. Le silence ne te protégera pas. » Puis, juste avant de fermer la porte, elle a ajouté : « Et le plaisir dans tout ça? Oui, il faut aimer ce qu’aime ton corps, comme le dit si bien Mary Oliver, sinon, évidemment, tu ne feras pas long feu. » Et elle est partie.

Alors, adossée à la porte, j’ai maugréé : « Fais ci, ne fais pas ça. Quel algorithme! Ré-ca-pi-tu-lons… Défendre la citadelle. Ne pas se cacher. Ne pas avoir peur de sa propre colère, mais se faire plaisir aussi quand même. En d’autres mots: devenir une hérétique afin d’être plus fidèle. Suivre l’intuition de ces bactéries ancestrales logées dans mon ventre pour mieux tracer, d’un doigt lumineux, les métaphores de l’âme. » Mais ai-je bien compris ? Je n’aurais pas dû la laisser partir. Oui, j’aurais dû lutter un peu plus longtemps avec cet ange, exiger plus de détails. Mais pourquoi il a fallu que j’attende son départ pour parler ? Comme si, pour nous, la parole était une ruche et qu’il ne pouvait y avoir qu’une seule reine. Pourtant, quand elle sera loin, je ne chanterai pas « Aliette kontent manman’l pas là » (Aliette est contente que sa mère ne soit pas là).

Quand elle sera loin, à qui raconterai-je mes théories ? À qui dirai-je qu’il me semble que le problème de la femme est essentiellement un problème de transmission ? Nous avons été triées, puis séparées de nos mères et de nos grands-mères. Chacune dans son centre de réanimation. Alors, chacune de son côté, nous avons mis des œillères et nous nous sommes habituées à nous distancer de notre corps, de notre âme. De nos jours, nous nous mêlons trop facilement de ce qui ne nous regarde pas. Qu’est-ce qui nous regarde ? Qui nous regarde ?

Mon étudiante me regardait mercredi quand elle a déclaré sans ponctuation : « J’en suis folle amoureuse, mais tout récemment mon copain, qui habite encore chez ses parents, m’a annoncé que, quand nous nous installerons ensemble, il ira travailler et moi je resterai à la maison… Alors, je lui ai dit : eh bien mon vieux, remettons cette vie commune à plus tard. Je te donne six mois pour apprendre à cuisiner et tenir une maison. Et puis, dans six mois, on reparlera de tout ça. » Essoufflée, elle s’est soudainement tue, fière de sa déclaration, mais choquée par cet aveu imprévu et soudainement consciente du malaise inattendu qui suit, quand on a craché le morceau. Se serait-elle révélée une « mauvaise féministe [2] » parce qu’elle aime ce garçon ? Elle nous a alors regardées, épiant ma réaction et celle de ce petit groupe de jeunes femmes qui aiment traîner ensemble dans la salle après le cours et qui l’avait écoutée avec sympathie.

Ayant peu de temps pour trouver mes mots, j’ai répondu : « Vous avez vu le film 8th Grade de Bo Burnham? Vous avez entendu comment l’héroïne du film a crié “non” quand un garçon plus âgé et plus fort qu’elle lui a demandé d’enlever son pull alors qu’elle venait juste de faire sa connaissance deux heures plus tôt. Ce “non” n’a pas été prononcé du bout des lèvres. C’est tout son être qui l’a hurlé. C’est ce droit de dire oui et ce droit de dire non qu’il vous faut nourrir tous les jours de votre vie pour qu’il puisse faire irruption, sinon interruption, quand c’est nécessaire. C’est grâce à ces méditations quotidiennes et au soutien de ses proches que l’héroïne du film a eu la force de dire non, même sans savoir si son refus serait efficace. » Je me suis tue, me demandant si cette réponse oblique était juste ou même suffisante. Des jours plus tard, je me suis dit : « Fais ci. Ne fais pas ça. » Est-ce que je m’y mettrais à mon tour ?

Qu’aurait-il fallu répondre ? Comment ne pas être désorientée dans un monde où la femme est si souvent objet, capital symbolique ? Est-il temps de rassembler les métaphores éparses de cet abécédaire tracé dans le sang ? On pourrait commencer par les images de Sylvia Plath. A pour la femme-­araignée, la femme enceinte couchée sur le dos, attachée à son lit d’hôpital, et à qui l’on arrache un bébé du ventre sous les regards amusés d’hommes en blanc qui soutiennent que, malgré ses gémissements, elle ne ressent rien. Pourquoi gémit-elle, se demande alors la narratrice de Plath ? F pour le figuier aux fruits empoisonnés par l’aliénation d’une adolescente qui n’arrive plus à croire à l’amour parce que son père a trahi sa mère, déclarant à cette dernière, juste après la cérémonie de leur mariage, que maintenant qu’ils sont mariés, ils peuvent être eux-mêmes, que ce n’est plus la peine de faire semblant. M pour une âme qui s’est rapetissée et métamorphosée en « moustique inconsolable » quand une jeune fille a ventriloqué « oui » alors qu’elle avait envie de rugir « non, absolument pas, laisse-moi tranquille. Tu es un hypocrite et je te déteste ». Comme ça se passe dans l’univers moral rigoureux de Plath, univers tout aussi moral qu’immoral puisqu’un racisme virulent y pullule, cette jeune fille se casse la jambe en skiant pour se punir de sa lâcheté, de sa coopération avec la misogynie latente du monde. Il ne faudra pas oublier le S, pour le soleil-vampire rouge qui nous mangera pour se venger – avant d’aller à son rendez-vous avec la lune[3].

Mais que serait-il possible pour nous d’imaginer au-delà de cet inventaire en rouge et noir ? Louise Bourgeois aimait dire que s’il est vrai que l’artiste doit passer par la phase du rouge et du noir, elle ne doit pas pour autant s’y arrêter. Elle ne doit pas mourir dans le ventre de la bête, mais renaître à d’autres couleurs. Mais où en est-elle, la femme, dans son processus de renouvellement ? Comment ne pas porter éternellement le deuil ou une peau d’âne ? Faut-il venir à bout de cet inventaire interminable avant de pouvoir imaginer de nouveaux scénarios pour la femme ? En 1986, Jeanne Mas chantait encore, en rouge et noir, drapeau de mes colères.

Trente ans plus tard, dans le film de Mia Hansen-Love, L’Avenir, émerge un gris terre d’ombre, dans une scène dans laquelle Nathalie, le personnage que joue Isabelle Huppert, marche pieds nus, toute seule, dans la vase à la marée basse. Pendant ce moment du film, elle n’est plus une Française quinquagénaire que son mari quitte pour une femme plus jeune, mais simplement un être humain, sans âge, qui boitille sur cette planète. J’ai revu cette terre glaise en rêve : je suis assise sur des marches, les bras croisés devant moi ; je regarde une étendue argileuse et j’attends ; au bout d’un moment, je remarque que je ne suis pas la seule à attendre ; des créatures marines enlisées dans la vase attendent aussi.

J’attends et, en attendant, je travaille tous les jours. Je voudrais qu’elle le sache, Audre Lorde, que, depuis son départ, j’écris et qu’en écrivant, j’ai fait du danger mon métier [4]. Comme elle. Je voudrais qu’elle le sache – que son serpent à plume, ce dragon arc-en-ciel millénaire, continue de traverser beaucoup d’œuvres, même s’il n’y fait pas toujours la même danse, ce Tirésias. Mais je suppose que c’est aussi dans l’ordre des choses. Je l’ai vu récemment à New York, cet Orlando, dans le mystère chanté de Cécile McLorin Salvant, Ogresse. Tantôt l’orgresse chantait son extase devant le corps d’une femme, tantôt elle chantait sa passion pour un homme. C’était magnifique !

 

 

[1] - Cette scène est tirée de “On a Quiet Street in Richmond”, écrit en 1853 par William -Chambers, un capitaine écossais en voyage en Virginie qui s’opposait à l’esclavage. Pour plus d’informations, voir “559: Captain’s Log”, -
www.thisamericanlife.org, 26 juin 2015.

 

[2] - Voir Roxane Gay, Bad Feminist [2014], trad. par Santiago Atozqui, Paris, Denoël, 2018.

 

[3] - Voir Sylvia Plath, La Cloche de détresse [1963], trad. par Michel Persitz, Paris, Gallimard, 1988 et Ariel [1965], trad. par Valérie Auzeaux, Paris, Gallimard, 2009. Cette lecture doit sans doute quelque chose à Margo Jefferson, Negroland: A Memoir (New York, Pantheon, 2015) et à une discussion entre Adèle Van Reeth et Guenaëlle Aubry («  Les chemins de la philosophie  », France Culture, 7 septembre 2018).

 

[4] - Dans Ainsi parlait Zarathoustra, Nietszche décrit le «  danseur de cordes  » comme celui qui a fait du danger son métier.

 

Rose Réjouis

Rose Réjouis est professeur de littérature à The New School. Intéressée par la politique culturelle des affects, du genre, de la race et de la classe, par la pensée juive et la littérature de la diaspora africaine, elle étudie particulièrement les stratégies narratives des minorités sociales et ethniques, en prêtant attention au jeu entre idées et structures littéraires. Elle est également…

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