Le suicide assisté, l’autonomie et la compassion

Les arguments en faveur de l’aide médicale à mourir insistent sur la liberté de choix des patients, ainsi que sur la solidarité dont devrait faire preuve le corps social. Pourtant, ces deux principes relèvent d’une anthropologie libérale qui pose des dualismes entre raison et compassion, public et privé, dont les sciences sociales et la psychologie ont depuis longtemps éclairé  les limites.


Qui choisit quand je choisis ? L’existence se constitue à travers des choix ordinaires, mais aussi certains, extraordinaires et graves, qui décident de l’avenir. L’argument du choix, de la liberté ou de l’autonomie se trouve actuellement au centre des débats sur la fin de vie. Le Comité consultatif national d’éthique, la Convention citoyenne sur la fin de vie et le Conseil économique, social et environnemental ont chacun justifié la possibilité de choisir sa propre mort avec une aide médicale à mourir, quand la personne ne relève pas des dispositions relatives à la sédation profonde et continue. Les arguments en faveur de la dépénalisation de l’aide médicale à mourir insistent sur la liberté du choix, l’accompagnement dont pourraient bénéficier la personne et son entourage pour préparer sa mort, la non-violence du geste, la disponibilité de ce « droit » dans d’autres pays, la diminution de la souffrance et de la douleur qui grèvent des périodes de l’existence ne relevant pas encore de la fin de vie et ne pouvant donc pas justifier une sédation profonde et continue. Le Comité consultatif national d’éthique mobilise deux arguments supplémentaires : l’aide médicale à mourir allierait liberté de la personne et solidarité de la société ; il n’y aurait pas de contradiction entre un renforcement de la prévention contre le suicide et la prescription, l’accomplissement et la prise en charge de l’aide médicale à mourir. Cet ensemble argumentatif repose sur une anthropologie qu’il faut expliciter.

Qui choisira quand je choisirai de me suicider ou de mourir avec une aide médicale ? La langue anglaise distingue la liberté fondamentale, inhérente à notre humanité (freedom), et les créances (liberty) dont dispose l’individu selon la loi. Si la loi française permettait le suicide assisté, celui-ci deviendrait un droit (liberty) pour les citoyens. Mais serait-il une liberté-freedom ? Deux motifs permettent d’en douter. Premièrement, il y a des raisons supérieures à la légalité qui relèvent de la légitimité. Selon les droits français et européen actuels, la vie constitue un bien fondamental à protéger absolument. L’individu ne dispose pas de sa vie et de sa mort comme de ses biens ; l’État français protège la vie, s’interdit la peine de mort depuis 1981 et met en place un système de santé solidaire. L’évolution du droit en démocratie vise normalement à aligner toujours davantage la légalité sur la légitimité, et non pas à réduire la seconde à la première. Cet exercice difficile dans une société pluraliste peut susciter des incompréhensions, mais il est absolument nécessaire pour garantir la justice des lois, donc la véritable liberté des citoyens. La dépénalisation de l’aide médicale à mourir irait à rebours de la légitimité, puisqu’elle dérogerait à la protection absolue de la vie.

La dépénalisation de l’aide médicale à mourir irait à rebours de la légitimité, puisqu’elle dérogerait à la protection absolue de la vie.

Deuxièmement, il faut critiquer le mythe du choix absolu et reconnaître la part des déterminismes à l’œuvre. La philosophie et la sociologie montrent comment l’autonomie, cette traduction moderne de la liberté depuis Kant, constitue une norme prescriptive. De fait, l’autonomie s’avère un élément essentiel de l’organisation des sociétés individualistes libérales occidentales en supposant un agent rationnel, libre de contracter en calculant l’optimisation de ses intérêts, quel que soit leur contenu.

En rapportant ce principe à la fin de la vie, une première question surgit, bien identifiée par la Convention citoyenne : suis-je effectivement libre de choisir entre les soins palliatifs et le suicide assisté, quand l’offre en soins palliatifs est rare et de qualité diverse selon les départements et les établissements ? Pourquoi certains choisiront plutôt les soins palliatifs et d’autres l’aide médicale à mourir ? Mais une deuxième question, plus radicale, interroge l’autonomie du patient comme discours de vérité qu’internalise le sujet pour parler de ses pratiques et ses choix. Michel Foucault a montré qu’au moment où il revendique l’autonomie et la rationalité de ses pratiques, l’individu s’inscrit en réalité dans le champ actuel des expériences rendues possibles au sein de dispositifs épistémiques, politiques et éthiques qui induisent des stratégies de normalisation et d’assujettissement. Depuis quelques années, Dipesh Chakrabarty analyse la figure de ce sujet moderne rationnel, autonome et compatissant, qui peuple la modernité occidentale et se généralise progressivement sur toute la planète, sous couvert d’un progrès en matière d’égalité et de liberté. Il montre le paradoxe de ce processus : sous prétexte d’émancipation et d’universalité, le modèle de l’agent autonome et rationnel ou le sujet-citoyen expriment des valeurs occidentales qui se sont construites dans l’histoire, concomitamment à l’État-nation et au marché, et qui imposent une nouvelle dichotomie entre l’espace public et l’espace privé.

Le dualisme classique du corps et de l’esprit se transpose progressivement en une césure entre rationalité et compassion. D’une part, l’autonomie et la rationalité relèvent de l’espace public ; d’autre part, les affects et les croyances se trouvent relégués à l’espace privé. L’emphase actuelle sur l’autonomie et la souffrance internalise cette nouvelle forme de la subjectivité scindée entre raison et sentiment. La douleur et la souffrance sont devenues les ennemis principaux, car elles rendent impossible l’exercice de l’autonomie et de la rationalité. La compassion s’impose alors comme sentiment moral universel « naturel », complétant l’autonomie et la rationalité. La société moderne cherche ainsi à supprimer ou à diminuer la souffrance au nom de la compassion que tout individu devrait « naturellement » éprouver envers chacun. Cette généalogie commune de l’autonomie et de la compassion explique comment s’accomplit l’alliance contemporaine entre la liberté-liberty et la solidarité, entre la rationalité et la compassion, que l’État délègue au soignant. Elle suppose une anthropologie du sujet moderne, rationnel, autonome, universel et compatissant, qui « gère » lui-même ses sentiments et croyances au sein du cadre normé par l’organisation politique, administrative et médicale.

Critiquer cette nouvelle anthropologie dualiste et reconfigurer les espaces d’agentivité ouvrent d’autres pistes pour affronter l’épreuve de la souffrance et l’horizon de la mort. Vivre, vivre « jusqu’à la mort », selon les mots de Ricœur, c’est affirmer des valeurs en tenant compte des forces qui déterminent nos conditions d’existence, développer des puissances au sein d’un ordre social et historique déterminé, mais c’est aussi résister, en pleine conscience, et refuser d’internaliser des injonctions mortifères.