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Dans le même numéro

La parité, objet théâtral à Londres

août/sept. 2010

#Divers

La conception d’un cycle historique consacré à la présence des femmes dans le monde politique en Grande-Bretagne (Women, Power and Politics) est la réponse artistique du Tricycle Theatre à une photographie parue dans la presse en mai 2009 de David Cameron présidant un shadow cabinet1 composé exclusivement d’hommes blancs.

Divisées en deux parties jouées en alternance, Then et Now, interprétées par les mêmes douze acteurs, les neuf pièces et les verbatim qui les accompagnent dessinent en cinq heures l’évolution de la place des femmes en politique ainsi que les conditions de leur accession et du maintien au pouvoir.

Then évoque l’Irlande au moment de la loi sur l’autonomie de 1914 et la difficile participation d’une mère de famille d’un milieu ouvrier de Belfast au mouvement féministe originaire de Dublin, analyse les relations complexes entre la reine Elisabeth II et Margaret Thatcher, raconte les épisodes majeurs de la vie d’Elisabeth I et éclaire le positionnement idéologique de femmes dans les mouvements contestataires.

Now place la personnalité de Margaret Beckett au cœur de la bataille pour la direction du parti travailliste après le décès de John Smith en 1994, ironise sur les délibérations d’un comité de cadres dirigeants chargé de recruter une femme, suit la campagne d’une candidate à la présidence d’une association d’étudiants, souligne le retentissement de la sexualité et de la pornographie en politique et confronte une parlementaire à une famille disfonctionnelle de sa circonscription.

Les verbatim édités par Gillian Slovo donnent la parole à des femmes un temps membres du Parlement ou du gouvernement – Shirley Williams pour le parti libéral démocrate, Ann Widdecombe pour le parti conservateur ou Jacqui Smith pour le parti travailliste. Elles commentent leur parcours, les difficultés liées à leur sexe, leur perception de Westminster.

Au sein du complexe du Tricycle, une exposition de photos retrace des actions féministes comme la lutte des suffragettes ou le mouvement de Greenham en 1981 et un ensemble de cartes postales de différentes époques illustrent le propos. Un festival de films, des documentaires et des débats proposent une perspective internationale, recherchant ce qui, au-delà des frontières, unit les femmes dans leur quête de reconnaissance.

L’actualité tous azimuts

La faible représentation féminine issue des élections législatives de 2010 – 142 femmes ont été élues, soit 22 % du Parlement ; seules quatre des vingt-deux ministres du nouveau gouvernement sont des femmes – confirme la résonance d’un projet qui s’interroge sur le passage de femmes autoritaires et sûres d’elles-mêmes dans leur exercice du pouvoir à une génération postféministe, plus encline aux compromis et tributaire des apparences.

Le caractère à la fois instructif et divertissant de ce spectacle, qui se situe dans la veine du cycle sur l’Afghanistan, The Great Game2, correspond à la mission du Tricycle. À travers ses Tribunal Plays comme Called to account – the indicment of Tony Blair for the crime of agression against Irak en 2007 ou sa chronique de faits sociaux, telle la trilogie Not black and white en 2009 racontant le Londres du xxie siècle sous l’angle de la communauté noire, ce lieu culturel veut affirmer son rôle politique et social dans la cité en y reflétant les pluralités nationales, ethniques ou religieuses.

Il s’inscrit aussi dans la logique spécifique aux institutions théâtrales britanniques qui, réactives, s’attachent à mettre en scène de questions d’actualité, qu’elles soient d’ordre économique avec Enron3 et The Power of Yes4 sur la crise financière, social avec England people very nice5 sur l’immigration, culturel avec Really old, like forty five6 sur la gestion du troisième âge.

L’écriture de toutes les pièces de Women, Power and Politics a été confiée à des femmes. Certaines jouissent déjà d’une notoriété confirmée comme Rebecca Lenkiewicz, première dramaturge à avoir de son vivant monter une de ses œuvres, Her naked Skin7 sur la scène de l’Olivier au National Theatre. D’autres, pas encore ou à peine trentenaires comme Bola Agbaje ou Lucy Kirkwood, témoignent de la place croissante des jeunes auteures dramatiques dans le paysage théâtral anglais.

Ce parti pris éditorial conduit à se demander si le seul recours à des textes de femmes peut orienter les termes du débat et répercute un des questionnements qui traversent le projet : les femmes ont-elles une autre approche de la politique et du pouvoir ?

Les enjeux sont déclinés autour de thèmes qui touchent aussi bien à la sphère intime que publique.

Le système économique est évoqué à travers la confrontation entre nanties et laissées-pour-compte : les conditions de vie actuelles dans le logement social d’une petite ville du Leicestershire décrites dans la pièce de Sue Townsend, You, Me and Wii, sont tout aussi ardues que celles de la famille de Belfast en 1914 évoquées dans la pièce de Marie Jones, The Milliner and the Weaver.

La relation au corps est déclinée en fonction des époques. Dans la pièce de Rebecca Lenkiewicz, The Lioness, la difficulté de la reine Elisabeth I à assumer sa part de féminité détermine ses rencontres avec son favori Lord Essex et avec John Knox, le réformateur misogyne de l’Église écossaise. Dans Playing the Game de Bola Agbaje, la campagne menée par Akousa pour la présidence de l’association d’étudiants est axée sur sa sensualité et son physique avenant.

La puissance des relations conjugales et des liens maternels pèse sur les orientations politiques ou idéologiques. Dans le texte de Sam Holcroft, Pink, une femme Premier ministre, se sachant menacée par la consultation de sites pornographiques par son mari, veut changer l’image de la sexualité féminine et fait chanter en ce sens Kim, une riche patronne de cette industrie. Dans Bloody Wimmin de Lucy Kirkwood, Helen, enceinte, décide de rejoindre ses camarades militantes autour de Greenham pour fuir l’hypocrisie de son couple et élever son enfant dans un environnement plus conforme à ses aspirations.

La distance, le jeu

La dimension ludique des séquences prouve la vitalité inventive d’un théâtre qui ne prétend pas apporter des réponses ni donner des leçons mais se propose simplement de nourrir la pensée et de toucher l’imagination d’un public captif, partageant, le temps de la représentation, des émotions, des expériences, des connaissances.

Des références historiques encadrent les pièces : les guerres menées par Elisabeth I, les tensions en Irlande entre catholiques et protestants autour de la loi sur l’autonomie de 1914, les positions de Margaret Thatcher sur la grève des mineurs, les sanctions envers l’Afrique du Sud ou les relations avec les États-Unis, l’arrivée de Tony Blair à la tête du parti travailliste, le mouvement de Greenham ou les manifestations écologistes sont documentés mais sans aucune connotation pédagogique.

Le contexte est suggéré par le recours à des images. Les protagonistes modifient leur apparence : dans The Milliner and the Weaver, la suffragette de Dublin laisse son magnifique chapeau à l’ouvrière de Belfast en échange d’un châle usé afin de pouvoir quitter les lieux sans risque. Les personnalités politiques sont caricaturées comme dans Acting Leader de Joy Wilkinson où Tony Blair, John Prescott et Peter Mandelson sont incarnés par la même jeune comédienne. Des objets identiques comme la tasse de thé ou le maquillage circulent de scène en scène : le teint blafard d’Elisabeth I dans The Lioness contribue à la dissimuler ; dans Pink, le rouge à joues que Kim remet à plusieurs reprises symbolise sa sexualité.

L’humour reste le ressort essentiel qui permet de contourner tout effet didactique. Dans The Panel de Zinnie Harris, l’outrance des remarques en ridiculise le sens et accentue le caractère comique de la réunion. Dans Handbagged, pièce construite autour des rencontres à Buckingham Palace entre la reine Elisabeth II et le Premier ministre Margaret Thatcher, l’auteure dédouble les deux protagonistes. Aux côtés de « Q » et « M », elle introduit « Liz » et « Mags », leurs alter ego, vêtues à l’identique mais plus jeunes, les fait dialoguer, commenter en aparté les propos de l’une et de l’autre et se contredire avec un sérieux grotesque qui met en évidence l’absurdité des échanges.

Le plaisir évident des acteurs à participer à l’aventure, leur capacité à passer d’un rôle à l’autre, parfois au cours même d’une pièce, contribuent à la magie du spectacle nonobstant la qualité inégale des textes. Au Tricycle, on croit à la force du théâtre qui propose au spectateur le plaisir d’une réflexion partagée.

  • 1.

    Cabinet fantôme de l’opposition.

  • 2.

    Revue Esprit, “The Great Game”, aoûtseptembre 2009, p. 247.

  • 3.

    Lucy Prebble, Enron, Royal Court Theatre.

  • 4.

    David Hare, The Power of Yes, Lyttelton au National Theatre.

  • 5.

    Richard Bean, England People very nice, Olivier au National Theatre.

  • 6.

    Tamsin Oglesby, Really old, like forty five, Cottesloe au National Theatre.

  • 7.

    Rebecca Lenkiewicz, Her naked Skin, Olivier au National Theatre.