« Mon nom est Sadiq Khan et je suis le nouveau maire de Londres »
Le 5 mai 2016, Sadiq Khan, en l’emportant sur son opposant conservateur Zac Goldsmith avec 57 % des voix contre 43 %, devient le premier maire musulman d’une capitale du monde occidental et l’homme politique ayant obtenu le plus large mandat personnel de l’histoire britannique. Londres, ville globale de plus de huit millions et demi d’habitants, vient de connaître son élection municipale la plus locale, essentiellement autour de deux grands thèmes, le logement et les transports, loin des débats nationaux et internationaux qui agitent le pays et ses deux principaux partis politiques. Le candidat travailliste, fils d’une couturière et d’un chauffeur de bus pakistanais, élevé dans une Hlm de la ville, a été élu parce qu’il apportait les réponses les plus convaincantes à une population largement acquise à son parti.
L’importante marge, de plus de 300 000 voix, avec laquelle Sadiq Khan a gagné est en ligne avec l’avance obtenue à Londres par les travaillistes sur les conservateurs lors des élections législatives de mai 2015, pourtant largement favorables aux Tories au plan national. Seule exception à la domination travailliste, l’élection d’un maire conservateur en 2008 et 2012 s’explique à la fois par la personnalité flamboyante de Boris Johnson, électron libre des Tories, et par les excès de Ken Livingstone, surnommé Ken le Rouge, élu en 2000 et 2004.
Pour éviter de donner une dimension nationale à sa campagne, Sadiq Khan a maintenu une certaine distance avec Jeremy Corbyn, nouveau patron du Labour, issu de son aile gauche, le tenant à l’écart de ses réunions électorales et allant jusqu’à ne pas souhaiter sa présence lors de son investiture dans la cathédrale de Southwark. Il a condamné sans hésitation certains propos antisémites enregistrés au sein de son parti et soutenu que les dérives raciales, antisémites et xénophobes ne servent qu’à masquer les véritables enjeux. Cette image d’homme politique pragmatique, assumant parfaitement son identité plurielle de « Londonien, Anglais, Européen, de foi musulmane, d’origine asiatique et de tradition pakistanaise », conscient de toutes les entraves que le genre, l’ethnie, la religion ou l’origine sociale peuvent générer, mais refusant que son parcours ne représente qu’une exception, a résonné avec force dans une ville où 35 % de la population est née à l’étranger et un habitant sur huit est musulman. La campagne de dénigrement orchestrée par son adversaire, les attaques qui visaient sa pratique de l’islam ou les causes qu’il a défendues en tant qu’avocat, loin d’inquiéter une majorité d’électeurs, n’ont fait que conforter sa légitimité.
Locale, cette élection municipale l’a également été puisque, paradoxalement à quelques semaines du référendum du 23 juin sur le Brexit, les questions européennes ont peu joué. Les positions opposées des deux candidats – Sadiq Khan, en phase avec son parti, se montrant favorable au maintien de la Grande-Bretagne dans l’Union européenne et Zac Goldsmith, comme Boris Johnson et une partie des Tories, prônant sa sortie – n’ont suscité ni débats ni polémiques. Ce scrutin et ses éventuelles répercussions n’ont pas été perçus comme des préoccupations immédiates par rapport aux défis auxquels la ville de Londres et ses habitants sont confrontés.
Enfin, la dimension locale de cette élection n’a pas été perturbée par les débats sociétaux qui agitent de nombreux pays européens, dont la France, que ce soit le mariage pour tous, la procréation médicalement assistée (Pma), la gestation pour autrui (Gpa) ou encore la place du religieux dans un pays qui ne se définit pas par la laïcité. Au-delà de l’absence de divergences entre les candidats, ces questions ont été tranchées en Grande-Bretagne : le mariage homosexuel a été légalisé sous le gouvernement conservateur de David Cameron en 2013 ; les lois concernant la Gpa (Surrogacy Arrangements Act) et la Pma (Human Fertilisation and Embryology Act) ont été votées respectivement en 1985 et 1990. L’écologie n’était pas non plus un thème différenciant, les deux candidats ayant notamment exprimé leur opposition à l’extension de l’aéroport de Heathrow.
Les Londoniens se sont donc prononcés sur les problématiques de la vie quotidienne dans leur global city. Ce concept introduit par Saskia Sassen dès 19912 désigne la concentration de centres de décision, notamment financiers, associée à un ensemble de prestataires de services disposant d’un réseau mondial (droit, comptabilité, communication…). Elle est le produit de la globalisation, marquée par la déconnexion entre centres de décision et lieux de production, et la complexité croissante de la gestion économique du monde qui en résulte.
Ce phénomène accroît puissamment la richesse et les inégalités, éléments constitutifs de toute ville. Plus de 2, 2 millions de Londoniens vivent sous le seuil de pauvreté, dont environ 1, 2 million peuvent être qualifiés de « travailleurs pauvres », en augmentation de 70 % sur les dix dernières années. Le taux de pauvreté s’établit à 27 % (contre 20 % pour l’ensemble de l’Angleterre) alors même que, malgré l’augmentation rapide de la population, le nombre d’adultes au chômage (juste au-dessus de 300 000) est au plus bas depuis 2008 et que la proportion de foyers sans aucun travailleur se situe à 10 %, son plus faible niveau depuis vingt ans3.
Au-delà des salaires trop bas, c’est la hausse vertigineuse du coût du logement qui constitue le facteur déterminant de cette poussée de pauvreté, car sont définis comme pauvres les foyers aux revenus inférieurs à 60 % du revenu médian après prise en compte du coût du logement. L’état du marché immobilier résidentiel – rareté et prix – provoque l’éviction du centre-ville d’un nombre de plus en plus élevé de catégories sociales : infirmières, puis médecins ; instituteurs, puis professeurs ; employés, puis cadres moyens. Cet éloignement se révèle d’autant plus pénalisant que les transports publics sont surchargés et leur tarif exorbitant.
Dans son programme, Sadiq Khan propose la construction de 50 000 logements par an, soit un quasi-doublement du rythme de la mandature Johnson, avec priorité donnée aux Londoniens. La moitié de ces habitations devraient aussi être accessibles à l’acquisition ou à la location, sans que la définition du terme soit très précise à ce stade. Pour atteindre ces objectifs ambitieux, le maire crée une nouvelle structure, Homes for Londoners. Pour les transports, il projette une réorganisation de la tarification et le gel des prix pour quatre ans.
La réalisation de ces engagements risque de s’avérer difficile. La construction de logements exige la collaboration des secteurs public et privé, de l’État et de la ville, ainsi que de l’ensemble des acteurs de la filière. Pour avancer dans ses projets, Sadiq Khan devra peut-être se résoudre à attaquer le tabou de la green belt, cette ceinture verte qui a été maintenue autour de la ville, tout comme Ken Livingstone avait éliminé les contraintes de hauteur et permis l’explosion des gratte-ciel dans la City (The Shard de Renzo Piano et ses 310 mètres, imaginé en 2001 et livré en 2012, en est aujourd’hui le symbole). Le gel des tarifs des transports, même s’il peut être partiellement financé par une amélioration de la productivité de TfL (Transport for London, équivalent de la Ratp), risque de mettre en péril les investissements nécessaires pour absorber un supplément de trafic et améliorer le confort et la sécurité des passagers.
Sadiq Khan ne remet pas en cause les moteurs du développement économique de Londres, mais veut replacer le citoyen ordinaire au cœur de la vie de la cité, reconstruire le tissu social en s’attaquant aux sources d’inégalités les plus criantes ou seulement en atténuer les effets les plus pervers. Pour conduire son action, il devrait bénéficier d’un large soutien, non seulement de ceux qui l’ont élu, mais aussi des détenteurs du pouvoir économique et financier qui comprennent que le système a besoin de se réformer. La poursuite de la formidable croissance de ces trente-cinq dernières années n’est en effet possible que si les centres de décision continuent d’avoir accès à des ressources humaines toujours plus nombreuses et qualifiées, ainsi qu’à tous les éléments – y compris les activités culturelles et artistiques – qui constituent l’écosystème de la ville globale.
Le défi à relever est considérable car Londres est unique. Si New York dispose d’un pays-continent comme hinterland, jusqu’aux rivages du Pacifique avec ses Microsoft, Apple, Google ou Facebook, si Tokyo tire sa légitimité de la puissance industrielle japonaise et de sa force exportatrice, Londres prospère avec, comme base arrière, l’ensemble du monde financier non américain. Grâce à la langue, à l’histoire et au fuseau horaire, elle bénéficie, plus que ses rivales, de l’extension de la globalisation et notamment de l’émergence de la Chine et de l’Inde.
Au tournant de la fin des années 1970, en se déconnectant de l’État-nation dont elle est la capitale, Londres a réussi sa transformation de Weltstadt déclinante en modèle pur de ville globale.
- 1.
Premiers mots du discours d’investiture de Sadiq Khan le 7 mai 2016.
- 2.
Saskia Sassen, The Global City: New York, London, Tokyo, Princeton, Princeton University Press, 1991 ; la Ville globale. New York, Londres, Tokyo, Paris, Descartes & Cie, 1996.
- 3.
London’s Poverty Profile 2015, réalisé par le New Policy Institute.