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Dans le même numéro

Voici venir les rêveurs de Imbolo Mbue

octobre 2016

#Divers

Dans ce premier roman paru simultanément dans sa version originale anglaise et dans sa traduction française, la Camerounaise Imbolo Mbue, arrivée aux États-Unis en 1998, raconte les vies à la fois parallèles et croisées d’une famille émigrée de sa ville natale de Limbé et de leurs employeurs, de riches Américains blancs. Comme la Nigériane Chimamanda Ngozi Adichie, qui raconte dans Americanah1 les atermoiements d’Ifemelu, venue étudier aux États-Unis tout en restant attachée à son amour de jeunesse, son camarade d’école Obinze, ou la Ghanéeenne Yaa Gyasi qui, dans Homegoing2, expose les retentissements de l’esclavage sur la descendance de deux demi-sœurs entre les États-Unis et le Ghana, Imbolo Mbue fait partie de cette génération de jeunes écrivaines africaines cherchant à rendre sensibles les chocs de cultures.

En situant son récit dans le contexte de la crise financière de 2008 et de l’élection de Barack Obama, Imbolo Mbue réussit à faire résonner plus puissamment encore les ambiguïtés du rêve américain, pour les citoyens ordinaires comme pour les nantis ou les émigrés qui tentent l’aventure. L’actualité des doutes qui assaillent les héros, confrontés aux difficultés du quotidien, au chômage, à la corruption, aux méandres de l’administration, à la menace d’expulsion du territoire, ressort en filigrane du récit daté des événements qu’ils traversent. Au détour de dialogues colorés, de résurgences d’un passé douloureux, de descriptions de rudes paysages urbains ou de villages ruraux typiques, au-delà même de la diversité des appartenances sociales, ethniques et religieuses, se dessine une vision partagée de l’Amérique, tour à tour idéalisée et hostile.

Dès les premières pages, Imbolo Mbue donne les grandes lignes de la narration, présente les personnages et laisse deviner les failles à venir. Jende Dikaki Jonga, Camerounais pourvu d’un « document d’autorisation d’emploi », qui lui permet de travailler en attendant l’obtention problématique de la « carte verte », devient le chauffeur de Clark Edwards, cadre dirigeant de la banque Lehman Brothers, avec en préambule la signature d’un accord de confidentialité et pour obligation de servir tous les membres de la famille, l’épouse nutritionniste, Cindy, le fils aîné Vince et un garçonnet, le petit Mighty.

Par la poésie des images, l’évocation de souvenirs, le recours à des dialectes ou à des expressions stéréotypées, dans une succession de chapitres qui privilégient chacun un protagoniste en particulier, Imbolo Mbue réussit à faire vibrer tout ce qui sépare les deux familles : la race, l’origine, les repères, le parcours, les conditions matérielles, l’ambition, les préoccupations. Même la perception du temps revêt une autre valeur : il a fallu à Jende plus d’une dizaine d’années pour réunir l’argent et les bêtes qu’exigeait selon la coutume le père de sa femme Neni, deux années encore de solitude et de multiples petits emplois à New York avant de pouvoir enfin la faire venir avec son fils Liomi ; Clark ne se souvient pas avoir désiré une autre activité professionnelle que celle de banquier à Wall Street avec la somme de travail et la réussite matérielle qu’elle implique, avec aussi un certain éloignement de la cellule familiale au profit de l’évolution dans un univers de privilégiés entre croisières, golf et soirées mondaines.

Les personnages annexes qui gravitent autour des héros – les amies de Cindy à New York ou dans les Hamptons, le professeur d’algèbre de Neni, le cousin de Jende, avocat à Wall Street après avoir été plongeur dans une buvette de Chicago – complètent par petites touches, dans de brèves scènes explicites – une fête d’anniversaire, des courses dans un supermarché, un cérémonial funéraire – la vision de ces mondes contrastés, où tous veulent croire à un avenir meilleur dans un environnement propice à la réussite.

L’ambition d’Imbolo Mbue est moins de s’indigner des inégalités sociales ou raciales que de dénoncer le mensonge qui permet aux rêves les plus fous de perdurer, de décrypter aussi les mécanismes qui, fondés sur la duperie et la complaisance, confortent l’illusion d’un pays accueillant et porteur d’espoir. Pour obtenir le statut de demandeur d’asile, Jende accepte d’inventer une histoire et prétend être menacé de mort par son beau-père au Cameroun ; pour supporter la tension, Clark a recours à des prostituées et fait de Jende son complice quand Cindy, méfiante, demande au chauffeur de noter sur un carnet tous les déplacements de son mari.

Les alliances éphémères, nouées pour préserver un statu quo perçu comme positif, explosent avec l’accélération des événements qui affectent la société dans son ensemble. La crise des subprime et la faillite de Lehman Brothers, avec leurs conséquences dramatiques pour tous, citoyens américains ou non, ont aussi un impact individuel plus spécifique – pour Jende, le refus du droit d’asile, la perte de son emploi et la décision d’arrêter toute procédure de légalisation de sa situation ; pour Cindy, le départ de son fils Vince en Inde et l’étalage dans la presse des infidélités de son mari ; pour Neni, le désespoir impuissant à l’idée de devoir retourner au Cameroun et renoncer à l’avenir meilleur qu’elle souhaite pour ses enfants aux États-Unis.

Le roman s’apparente alors à une longue quête d’authenticité en réponse à une idéalisation excessive des États-Unis induite, pour Jende, par les représentations des séries télévisées, l’obsession de la « carte verte » comme clef du succès, la possibilité d’une éducation supérieure, l’accès à la propriété et justifiée, pour Clark, par l’appartenance à une classe privilégiée et le sentiment d’être un décideur responsable. Les mots de souffrance, de dignité, d’humilité, de bonheur, de transmission qui se glissaient timidement dans les propos prennent un sens nouveau quand une réalité dure et implacable détrône la confiance naïve et que les stratégies de contournement – l’abus de médicaments, l’alcool, la violence conjugale, la prière – se révèlent impuissantes. Des réajustements, des départs même s’imposent pour ceux qui parviennent à survivre et ne renoncent pas à trouver leur vérité.

Le rêve américain, n’est-ce pas simplement ce droit à s’inventer un nouveau rêve ?

  • 1.

    Chimamanda Ngozi Adichie, Americanah, New York, Alfred A. Knopf, 2013.

  • 2.

    Yaa Gyasi, Homegoing, New York, Penguin Random House, 2016.