Manifestants contre le résultat de l’élection présidentielle iranienne de 2009 à Téhéran. Milad Avazbeigi via Wikimédia
Manifestants contre le résultat de l'élection présidentielle iranienne de 2009 à Téhéran. Milad Avazbeigi via Wikimédia

Renverser le régime des mollahs ?

Un regard tiré de l’économie politique

Depuis sa fondation, la République islamique se sert de la rente pétrolière pour fidéliser les plus pauvres. Alors que le Mouvement vert de 2009 acte la perte du soutien des classes moyennes, la mauvaise gestion économique prive également le régime du soutien des classes populaires.


Depuis sa fondation en 1979, le régime islamique en Iran a utilisé au moins trois ressources importantes pour se maintenir : l’idéologie islamique (capacité idéologique), la rente pétrolière pour acheter la loyauté des couches les plus pauvres de la population (capacité économique) et la répression pour affaiblir toute dissidence (capacité coercitive). Depuis 1979, elles ont été efficaces pour assurer la pérennité du régime, mais cette efficacité a diminué progressivement. La théocratie a perdu la bataille idéologique au fur et à mesure que les promesses de réformes démocratiques au sein du système ne se sont pas réalisées, laissant dans son sillage une population désenchantée. De longues années de corruption au sein de l’élite, la mauvaise gestion économique et les répercussions des sanctions liées au programme nucléaire du régime ont considérablement nui à l’économie, entraînant de multiples problèmes associés au chômage et à l’inflation. Aujourd’hui, le régime a perdu ses capacités idéologique et économique auprès de la population iranienne : il ne lui reste plus que sa capacité coercitive pour régner.

Depuis le meurtre par le régime de Mahsa Amini pour un voile « mal porté », les manifestations se sont multipliées partout dans le pays, suscitant une répression violente de la part des forces de l’ordre. Plus de cinq cents personnes ont été tuées et près de vingt mille manifestants ont été arrêtés. Bien que les protestataires courent le risque d’être arrêtés ou tués, la colère contre le régime est palpable partout dans le pays. Comme le disent plusieurs observateurs d’Iran, il n’est plus possible de revenir en arrière1. À l’heure actuelle, la rupture entre l’État et la société est consommée.

Certes, il y a plusieurs explications, d’ordre social, politique, religieux et économique, à la colère des Iraniens et à leur volonté de renverser le régime. Cet article se concentre sur l’effritement de la capacité économique du régime auprès de son ancienne base de soutien et l’effondrement d’un contrat social déjà fragile entre l’État et la société.

Les plus démunis

Depuis sa fondation, la République islamique a instrumentalisé la cause des classes les plus démunies (Mostazafin). Les fondateurs du régime des mollahs ont même fustigé le Chah pour ne pas avoir été à l’écoute des pauvres urbains et ruraux. Pour tenter de fidéliser cette classe au régime, les dirigeants se sont servis des recettes pétrolières du pays. Lancées par Khomeiny, les politiques d’aide aux plus démunis au nom de la justice sociale ont fait partie intégrante des récits utilisés par les présidents suivants, tels que Ali Akbar Hachemi Rafsandjani (1989-1997) et Mahmoud Ahmadinejad (2005-2013)2.

À partir des années 1980, le pays a commencé à subventionner plusieurs produits, tels que l’essence, les denrées de base, les médicaments, l’électricité, le gaz et l’eau potable dans le prétendu but d’aider les pauvres. Ces subventions, accordées aux classes les plus démunies, ont été tellement étendues qu’en 2015, elles coûtaient déjà à l’État iranien entre soixante-dix et cent milliards de dollars par an3. En Iran, les classes les plus démunies sont longtemps restées les bastions du régime, non seulement en raison de leur adhésion idéologique, mais aussi grâce à cette capacité économique du régime à acheter leur loyauté.

Même si la théocratie avait temporairement réussi à acheter le silence et même la loyauté des couches les plus démunies de la société, la classe moyenne a exercé la plus grande pression sur le régime en militant pour les réformes, comme en témoigne le Mouvement vert de 2009.

Le Mouvement vert, ou la perte de la classe moyenne par le régime

Le Mouvement vert en Iran a commencé à la suite de l’élection présidentielle de 2009. Le Conseil des gardiens de la Constitution4 a été accusé de fraude électorale pour garder au pouvoir le conservateur Mahmoud Ahmadinejad. Les manifestants à Téhéran, ainsi que dans d’autres grandes villes d’Iran et du monde, soutenaient le candidat de l’opposition Mir Hossein Moussavi. La couleur verte est devenue le symbole du mouvement.

Au cours des années suivant la Révolution, la classe moyenne avait connu une expansion importante dans les grandes villes, comme Téhéran5. Alors qu’elle scandait le slogan de « Où est mon vote ? », les ouvriers et les classes les plus démunies étaient absents de ces manifestations6. À l’époque, l’allégeance de cette classe envers le régime n’était pas encore ébranlée. Les classes ouvrières avaient plutôt voté pour le candidat conservateur, Ahmadinejad, et ils ont continué à le soutenir durant le Mouvement vert7. Les membres de la classe moyenne croyaient en des réformes démocratiques graduelles au sein du régime, permises par une victoire de Moussavi.

Le second mandat donné à Ahmadinejad, suite aux élections frauduleuses de 2009, a jeté le pays dans plus de conservatisme, créant une tension entre le régime et la classe moyenne. Cependant, tout commence à changer à la suite de l’entrée en vigueur des sanctions, sous l’égide du président américain, Barack Obama, en réaction à la réticence du régime à suspendre son programme nucléaire. À partir des années 2010, l’Iran est assujetti à des sanctions économiques qui font des ravages. Par exemple, en raison des limitations imposées sur la vente du pétrole iranien, les recettes pétrolières chutent de cent dix-huit milliards de dollars pour l’année fiscale 2011-2012 à soixante-trois milliards l’année suivante8.

Certains membres du clergé ont même exprimé leurs craintes quant à la perte d’appui du régime auprès des classes pauvres en raison des conditions économiques difficiles. Par exemple, en 2012, Ahmad Jannati, l’un des membres du Conseil des gardiens, a averti que les sanctions mettent en danger la stabilité du régime et Sayyid Ahmad Alamolhoda, l’un des membres du clergé les plus influents au pays, a exprimé sa crainte quant à la vulnérabilité des classes pauvres aux sanctions. Au sein des dirigeants, il y avait donc une peur du fait que les sanctions affectent la capacité économique du régime à fidéliser les classes pauvres. Cette peur a en partie nourri la volonté du régime iranien de reprendre les négociations nucléaires avec l’Occident. Elle explique aussi l’arrivée au pouvoir d’un président « modéré », Hassan Rohani (2013-2021), dans le but de mettre fin aux sanctions économiques.

Même si les sanctions ont entraîné une détérioration fulgurante de l’économie, il y avait déjà des facteurs structurels importants, tels que la corruption au sein de l’élite et la mauvaise gestion économique du pays. Par exemple, entre 2002 et 2008, les recettes pétrolières du pays avaient connu un apogée sans précédent grâce aux prix du baril historiquement élevés. Au cours des huit ans de présidence d’Ahmadinejad, le pays a touché sept cents milliards de dollars de recettes pétrolières, une somme record, beaucoup plus élevée que les cent cinquante-sept milliards enregistrés durant le règne de Khatami ou les cent quarante et un milliards gagnés sous la présidence de Ali Akbar Hachemi Rafsanjani (1989-1997)9. Les politiques populistes d’Ahmadinejad, la corruption massive au sein de l’élite et les aventures régionales, surtout l’engagement de l’Iran en Syrie, ont épuisé une bonne partie de ces ressources.

La révolte des œufs en 2017 et la révolte de 2019 (Aban)

L’arrivée au pouvoir de Rouhani et la négociation d’un accord nucléaire, le barjam, ont électrifié la classe moyenne d’Iran, qui avait voté massivement pour lui durant les élections de 2013 dans l’espoir de relancer le mouvement de réforme essoufflé sous l’égide d’Ahmadinejad10.

Cependant, les promesses électorales de réforme ne se sont pas réalisées, créant un début de déception auprès de la classe moyenne. Durant les années suivantes, même si la plupart des sanctions avaient été levées, la situation économique précaire a commencé à se répercuter sur les classes les plus démunies du pays. Le régime fait face à un réveil brutal : la perte du soutien des classes les plus démunies. Fin décembre 2017, l’augmentation du prix des œufs et des denrées de base a exposé le régime des mollahs à la grogne des pauvres dans les régions périphériques et les villes provinciales du pays. Sous Rouhani, malgré ses promesses d’améliorer l’économie, le prix de certaines denrées de base, telles que l’essence, le pain et les œufs, a continué d’augmenter bien plus que le taux de l’inflation. La colère, d’ailleurs baptisée « la révolte des œufs » ou les protestations de Dey Mah (du nom du mois du calendrier iranien où ces manifestations ont eu lieu), est montée en flèche après que le prix des œufs a augmenté de 50 % en une seule journée11.

Le régime fait face à un réveil brutal : la perte du soutien des classes les plus démunies.

Cette colère avait commencé à monter quelques années auparavant en raison de la mauvaise gestion de l’économie par le régime, de la corruption de l’élite et de l’incapacité du régime à améliorer l’économie à la suite de la levée progressive des sanctions12. La classe moyenne a boudé la révolte des œufs pour au moins deux raisons : premièrement, il semblait y avoir toujours une certaine confiance en la capacité du président Rohani de changer les choses ; deuxièmement, le contexte régional favorisait la popularité du récit selon lequel l’Iran deviendrait une autre Syrie à la suite du renversement du régime. Cette peur a contribué à la réticence de la classe moyenne à participer à la révolte des œufs.

La révolte des œufs a été brutalement réprimée, mais la colère n’a pas disparu. En 2019, la même classe ouvrière et démunie est descendue dans la rue en réaction au triplement du prix de l’essence par le gouvernement de Rohani13. Ces manifestations ont été baptisées « manifestations d’Aban », du nom du mois dans le calendrier iranien où ces manifestations sont survenues. La réponse du régime a été brutale encore une fois : mille cinq cents personnes auraient été tuées lors des manifestations du mois de novembre en Iran14.

La révolte des œufs et les manifestations de 2019 ont révélé que le régime avait perdu les classes les plus démunies. Autrement dit, ses capacités économique et idéologique à fidéliser sa base de soutien étaient mises à mal.


Le meurtre de Mahsa Amini pour ne pas avoir observé le port de son foulard obligatoire fut la dernière goutte qui a fait déborder le vase. C’est la première fois depuis 1979 que l’Iran voit la participation de l’ensemble de sa population à un mouvement révolutionnaire : les classes moyennes, les ouvriers, les enseignants, les étudiants et les minorités ethniques. La société est unanime dans son exigence que le régime islamique cesse.

Le processus révolutionnaire actuel démontre non seulement que le régime a complètement perdu les classes les plus démunies, mais aussi que la classe moyenne n’a plus confiance en la capacité des prétendus modérés. À l’heure actuelle, la seule ressource qui reste au régime pour continuer son règne est sa capacité coercitive, mais elle risque de s’avérer inefficace à long terme, car les revendications de la population requièrent de vraies solutions.

  • 1. Asef Bayat, “Is Iran on the verge of another revolution?” [en ligne], Journal of Democracy, mars 2023.
  • 2. Thomas Halvorsen, “Revolutionary narratives: The Islamic Republic’s greatest strength” [en ligne], The Middle East Institute, 16 février 2022.
  • 3. Semira Nikou, “Iran’s subsidies conundrum” [en ligne], United States Institute of Peace, Peace Brief, no 49, 7 septembre 2010.
  • 4. Le Conseil des gardiens remplit les fonctions d’un conseil constitutionnel et d’une commission électorale.
  • 5. Kevan Harris, “The brokered exuberance of the middle class: An ethnographic analysis of Iran’s 2009 Green Movement”, Mobilization: An International Quarterly, vol. 17, no 4, décembre 2012, p. 435-455.
  • 6. Arang Keshavarzian, “The Iran deal as social contract”, Middle East Report, no 277, hiver 2015, p. 10-14.
  • 7. Saeid Golkar, “Protests and regime suppression in post-revolutionary Iran” [en ligne], The Washington Institute for Near East Policy, Policy Notes, no 85, octobre 2020.
  • 8. “Iran: International energy data and analysis” [en ligne], United States Energy Information Administration, 19 juin 2015.
  • 9. Jahangir Amuzegar, “Ahmadinejad’s legacy”, Middle East Policy, vol. 20, no 4, hiver 2013, p. 124-132 ; International Crisis Group, “Spider Web: The making and unmaking of Iran sanctions” [en ligne], Middle East Report, no 138, 25 février 2013.
  • 10. Raz Zimmt, “Iran’s middle class: An agent of political change”, Strategic Assessment, vol. 20, no 3, octobre 2017, p. 59-69.
  • 11. Vahid Yücesoy et Delbar Tavakkoli, « Iran : de la révolte des œufs à une révolte plus profonde », Le Devoir, 15 janvier 2018.
  • 12. Maral Karimi, “Dey Mah Protests in the year that elapsed: A class, factional, and political analysis of an ongoing crisis” [en ligne], Slingers Collective, 21 janvier 2019.
  • 13. https://theconversation.com/iran-les-raisons-de-la-desillusion-128355
  • 14. https://www.rfi.fr/fr/moyen-orient/20191224-iran-bilan-repression-attendrait-1-500-morts