Le village de l’enfance
Nostalgie d’époque et vote Rassemblement national
Dans une société largement péri-urbanisée, l’extrême droite s’est emparée de la nostalgie du village de l’enfance, en lui ajoutant ce sous-texte : dans ce village, on était « chez nous ».
Une dame âgée faisant son marché est interrogée sur l’écran entre les deux tours des dernières élections législatives en France – élections précipitées par la décision présidentielle de dissoudre l’Assemblée nationale au soir du 9 juin 2024, après le résultat du vote français aux élections européennes ce même jour, qui montrait une avancée significative des votes d’extrême droite dans notre pays : « Je vote Rassemblement national parce que je veux retrouver le village de mon enfance… »
Le temps des élections est en général tourné vers l’avenir, c’est un moment d’anticipations conflictuelles sur l’évolution possible du pays, et le geste de voter ne prend son sens que dans la conviction partagée qu’un lendemain puisse chanter. Mais le vote de l’électrice interrogée vise ici l’horizon du passé, en direction d’un « temps jadis » doublement révolu, celui de l’enfance et celui du village qui l’a bercée. Par quelle dérive étrange la nostalgie du temps qui passe se retrouve-t-elle captée pour cette électrice dans ce que propose le parti d’extrême droite en France ? Comment un programme politique, qui peut promettre la lune sans vergogne, peut-il toucher, même implicitement, sa déchirure intime, inconsolable, et lui offrir quelque chose de meilleur que n’importe quelle révolution ?
Grand-mère et mère-grand
En France, une « femme âgée » en 2024 peut se souvenir du village de son enfance où elle est peut-être née, mais plus sûrement ses parents ou ses grands-parents, et où elle est revenue enfant puis en famille lors des vacances d’été. Et le puissant stéréotype consensuel du « village de l’enfance » étreint aussi le téléspectateur, à l’écoute de cette dame âgée qui le traduit en mots simples. Sans doute perçue comme « populaire » par un journaliste pressé qui cherche avec sa caméra le « peuple méprisé des élites », la « femme âgée », une fois filmée, semble surgir elle-même de son « jadis » révolu, fichu noué sous le menton, cabas débordant de poireaux – car, bien sûr, elle fait une vraie soupe le soir. Elle lève vers la caméra un visage dont les rides racontent – c’est certain – une vie précaire mais digne, une vie plus quotidienne que d’autres, prise dans le rythme des travaux et des jours – si différente de celles des « jeunes actuels » qui, au centre de grandes villes trépidantes, blanchissent leurs nuits fauves dans des fêtes endiablées et inquiétantes. La voilà, l’électrice populaire de plus de 60 ans, située à la périphérie de tous les centres, y compris celui du récit de sa propre vie, récit dont les complications, la richesse et l’originalité distinctive sont anéanties par la pulsion scopique de la télévision. La nostalgie du « village d’enfance » envahit d’une poignante vérité son vieux visage sans défense ni tactique dont une caméra dévore les traits en gros plans. Le journaliste démontre son égalitarisme républicain dans sa manière si sympathique, mais froidement surjouée, de lui faire face et, « profil » devant la caméra, ce grand œil du monde, il se penche vers la brave personne ; elle le fixe avec sérieux, pour bien répondre : « Pour qui et pourquoi je vote ? »
Le pouvoir cannibale de l’écran fait disparaître l’énigme d’une histoire singulière et toute la distance entre la vie réelle au village ancien et sa mémoire, que le temps rend toujours plus précieuse : la spécificité d’une vie inscrite dans les traits d’un visage s’efface et ne reste en gros plan qu’un triple stéréotype, celui du genre, de l’âge et de la ruralité de jadis. Quand une « dame âgée » parle de son « village d’enfance », un paysage bon à imaginer se dessine même pour ceux qui n’ont pas connu d’enfance au village, autour duquel s’évanouit l’oppressante bétonisation des mégapoles de la planète, avec leurs forêts de tours hirsutes qui se dressent contre des cieux déjà brouillés par la pollution et, tout autour, l’immense écheveau des autoroutes encombrées… Dans le village de l’enfance, on respirait à fond !
Plus un visage s’offre en gros plan sur l’écran, plus il semble habité par ce qu’il est censé incarner. Une caméra de télévision n’est pas un simple miroir reflétant la réalité, elle est une force qui, en pénétrant la forme exhibée, en annihile l’intériorité pour l’engendrer à nouveau à sa propre surface. Comme si le désir collectif de voir, rendu frénétique avec tous ces écrans en mains, était en partie soumis à la nécessité de conforter les attentes et les imageries convenues. Quelle que soit la véritable identité de la personne interrogée, la force du stéréotype du village français de jadis entraîne l’écoute collective sur la pente facile, mi-douloureuse et mi-délicieuse, de ces associations irrépressibles d’images familières. Car le « village de jadis » existe dans les récits, les rêves, les silences qui se transmettent entre générations, dans les albums de photographies, les vieux meubles conservés, les recettes de cuisines. Et le retour annuel dans la maison familiale pour des vacances d’été inscrit la typicité du lieu dans l’histoire intime de la nouvelle génération née en ville. Bien dessiné autour de la pointe de son clocher, on le reconnaît à sa forge, son cimetière, ses lessives de printemps, son café-épicerie en face de l’église. Il date vaguement du xixe siècle, à cause de l’école et de sa mairie, mais son jadis remonte aussi plus loin, évoquant des puits, des loups, des forêts et des calvaires : c’est un « jadis » plus solitaire et grandiose, plus central et décontextualisé, plus profondément enraciné encore dans la psyché familiale.
Une harmonie persuasive entre le visage de la dame âgée sur l’écran – une grand-mère ? – et la rêverie que son gros plan fait naître autour d’une figure de mère-grand – revenant du potager avec les dernières fraises, un tablier bleu qui sent la pomme sure et le savon noir – étreint la téléspectatrice : cette « dame âgée » a su nous rendre sensible une plaie restée ouverte, la disparition d’un passé révolu et de son cadre imaginaire d’élection, le village de l’enfance.
Aucun parti politique ne peut promettre le double retour à l’enfance et à son village. Déjà, l’enfance, « ce grand passé commun à toute l’humanité 1 » – ce moment de vie si particulier des premières empreintes définitives, où l’on regarde avec tellement d’intensité, de fixité, la violence des formes, des couleurs, des choses que l’on ne comprend pas –, a disparu : le corps de ce petit enfant que j’étais n’existe plus ailleurs que sur la photographie. Avec lui a disparu aussi sa façon de percevoir la violence de bizarrerie, de beauté, de laideur et d’étrangeté du monde, la puissance d’un caillou, d’un recoin, la désolation d’un rideau, tout ce qui est expérimenté dans l’enfance, période d’intensité vertigineuse du travail cognitif et de la question « pourquoi ? ». Une période de la vie qu’une phénoménologie délicate pourrait décrire sans expliquer, quand le bleu du ciel, le bruit de la grille en fer rouillé, un drôle de mur ou le goût enivrant des fraises avaient une force de présence exceptionnelle plus jamais retrouvée ou rarement… On sait que la perte de ce goût des fraises de l’enfance est en partie liée à la diminution progressive, avec l’âge, des terminaisons nerveuses qui les captaient. Les succulentes fraises du jardin ne seront plus jamais les mêmes que celles de jadis. Revenir à l’enfance, retourner la ligne du temps, renverser son irréversibilité, reste un rêve humain déchirant et tragique, irréalisable en dehors du champ du religieux ou de la science-fiction, auquel un parti politique démocratique devrait s’interdire le recours.
Une civilisation disparue
C’est en inscrivant le rêve de l’enfance perdue dans son blason d’époque, le village français, qu’une séduction politique rusée peut jouer sa partie implicite, sans même trop de discours. En ce début de xxie siècle, la nostalgie du « village de jadis » pousse nombre de vacanciers urbains à sa recherche, loin des mégapoles et de leurs extensions périurbaines. Ils ne trouvent plus que sa carcasse en pierres bien polies dans ces villages du Sud, du Centre, de toutes les régions rurales françaises désertées. En 2024, les foules de vacanciers ne savent même plus à quel point le village de l’enfance – et sa sociabilité historique – a disparu dans ses propres murs. Ne reste que son bâti préservé, son squelette de pierre et les récits des « anciens », de plus en plus rares. Mais les mémoires familiales peuvent se transmettre oralement sur trois ou quatre générations : depuis la fin du xixe siècle, où la coiffe bigoudène commence sa croissance, jusqu’à la fin des années 1950, où plus de la moitié de la population était encore rurale, les cultures paysannes, « provinciales », « régionales » françaises, avec leurs accents, leurs plats cuisinés, tout un éventail de styles vestimentaires et de manières de faire, étaient encore bien présentes dans le cœur des grandes villes, à commencer par la capitale, haut lieu des migrations régionales. Bécassine fut longtemps la chouchoute du lectorat enfantin urbain.
Pour toute une génération née entre les deux guerres du xxe siècle, l’enfance a de grandes chances de s’être déroulée en milieu rural. La bascule est connue, en un siècle et demi, qui a changé l’habitat et le mode de vie de la majorité de la population, urbanisée. C’est toute une forme de vie et de culture – qui change les manières d’être soi et de voir autrui, sa propre famille et le monde, son avenir, celui de ses enfants et celui du cosmos – qui a évolué de façon symphonique et multifactorielle. Il est difficile de juger cette évolution en matière de valeurs : chaque moment historique construit l’esprit de son temps, son enfer propre et son rêve de bonheur. Que la société contemporaine ne soit plus majoritairement paysanne et rurale est un fait, dont de nombreuses implications restent encore à décrire. Mais on peut faire l’hypothèse de l’importance croissante de la nostalgie collective du « village d’enfance » au fur et à mesure qu’il disparaît du paysage réel – et que cette évolution est mondiale, à des échelles et à des rythmes différents.
Au xxie siècle, le mode de vie majoritaire des classes moyennes, base sociale des démocraties, est périurbanisé même en campagne. Les centres-villes patrimonialisés sont plus immobiles, protégés, et le mètre carré y est plus cher. Entre les écrans privés et les vastes parkings des grandes surfaces, les diagonales de bitumes découpent un habitat collectif dénué de centre : le puzzle des pavillons avec leur gazon tondu et des grandes murailles de béton collectif implique la station assise dans les voitures et sur les canapés, pour se diriger au centre de la cité ou de l’écran. La vie contemporaine périurbaine s’inscrit dans un rapport particulier au corps, à la vitesse, à l’horizon : comment décrire ce que fabrique dans les subjectivités cet anonymat-solitude formidable ? Qu’est-ce qu’être soi dans le hall bondé d’une grande gare, un couloir du métro, la travée d’une grande surface, l’ascenseur et les bouchons de voitures qui, soir et matin, enveloppent la vie des grandes mégapoles ? Et comment penser le rapport à autrui dans un contexte où l’on pressent, au travers de l’écran, la présence inimaginable d’environ sept milliards et demi d’autres humains sur la planète ? Le fait que chacun ne peut percevoir et distinguer dans leurs individualités hétérogènes qu’un nombre limité d’autres êtres humains2 va dans le sens d’une meilleure adaptation à la vie du village qu’au monde du xxie siècle. La foule considérable des mêmes et des différents ne peut s’entrapercevoir que dans le quartier du voisinage, ou bien sur la scène-écran du village télévisuel. Nos futures nostalgies d’enfances ressouvenues seront aussi des images de ces moments décentrés, vus tous ensemble grâce aux écrans sur la planète entière, comme ces Jeux olympiques de Paris 2024, fête mondiale tellement étrangère aux fêtes de village des années 1930.
Chez nous
La société villageoise de jadis, décrite par des historiens comme Emmanuel Le Roy Ladurie, a disparu dans le courant du xxe siècle, et le paysan, solitaire à bord de son tracteur dans son grand champ, est devenu minoritaire dans la société : lui aussi fait ses courses en grande surface le samedi et regarde les Jeux olympiques sur l’écran. L’époque n’est plus aux moissons villageoises et festives des tableaux du xixe siècle. Les formes de vie majoritairement rurales qui ont régné dans la longue durée – plus de deux mille ans, ce temps long d’une histoire économique, démographique et sociale que l’historien français Fernand Braudel a décrite, et qui doit être pensée en même temps que les évolutions et révolutions à toutes les échelles et durées même les plus locales – dans les campagnes françaises ont disparu. Restent des sentiers, des pierres et des sites, des contes et des récits.
En France, le « village de l’enfance » a plus de force onirique que, par exemple, « la petite ville de province ». Le village français est comme le blason dessiné de l’ancienne France. Forgés par le commerce de l’huile, du vin3 et du blé ou encore celui des épices, des formes familiales et des rythmes de la vie collective ont persisté, dominés par une même idéologie religieuse, en France, jusqu’à la fin du xviiie siècle. Dans des bourgs allant de quelques centaines à 5 000 habitants, le tracé des chemins, l’emplacement des lavoirs, les liens entre habitat et points d’eau, tout cela était inscrit dans la longue durée. Jusqu’où une civilisation « villageoise » marque une mémoire collective que les contes pour enfants, la littérature ou les films dessinent ? Comment se cousent ensemble les souvenirs familiaux transmis oralement sur trois générations et cette imagerie construite dans la culture collective ?
On retrouve à des siècles différents le clivage ambivalent entre ville et campagne : à côté de la ligne qui oppose des campagnes arriérées aux villes civilisées, il y a celle qui sépare la vie plus difficile mais plus virile dans le village niché dans la campagne ou la montagne, plus « vraie », silencieuse et authentique, de la vie dans les grandes villes, où tout « va trop vite », et même « plus vite que le violon », où les discours bavards comme les modes accélérées empêchent les tempéraments de se forger, où les foules et les nuits sont trop allumées, enfiévrées, où la pollution malsaine détruit les santés, où l’air vicié, les fausses valeurs, les sexualités extrêmes, les fêtes déjantées, le pouvoir des femmes entraînent un peuple dévirilisé vers l’abîme de la décadence. Il faut relire Le Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier (1782-1788) et, un siècle plus tard, Fécondité de Zola (1899), voire Giono : le « village de jadis » se trouve être le lieu exemplaire d’une différence cruciale entre la décadence irrespirable des grandes villes et un autre espace, celui de l’authenticité, des valeurs viriles dans un monde naturel âpre et difficile.
Dans le village d’enfance, les accents, les patois font résonner leur différence, et les habitants connaissent les naissances, les morts, les mariages, « les histoires » de chacun et chacune… Même petit, il est toujours fièrement régional et bien centré sur lui-même, sur la place de l’église et du marché, contrairement aux espaces contemporains périurbains où le véritable centre, là où « tout se passe », est au fond de l’écran.
« Petit village, grand enfer », dit cependant un proverbe espagnol. Le souvenir précieux de l’électrice âgée en 2024 ne peut résumer une plausible réalité historique complexe, avec les enfers conjugués du sadisme hiérarchique, même enfantin, même contre les animaux, des persécutions religieuses, la surveillance malveillante dans l’entre-soi fermé où recuisent et fermentent les vieilles haines, la répression sociale et sexuelle, la chape de plomb d’un conformisme veule et paniqué, délateur et hypocrite, antisémite et collaborationniste au milieu du xxe siècle, des compromissions et des prédations de toutes espèces. L’image idyllique du village de jadis et de l’enfance avec ses héros, sa poésie, son air pur, souvent véritable lors de moments de grâce, est reconstruite – historiquement partielle, donc partiale. La vieillesse est une traversée par le temps, une migration immobile : le village de l’enfance a disparu, où le curé et le maître d’école se disputaient le sens des mots et de la vie, et même dans la campagne règnent les voitures et les supermarchés, les écrans et les congélateurs, le plastique et les rave parties… Il ne reste que la carte postale et la pierre des sites préservés, mais les paysages sonores et olfactifs, les silhouettes et les accents, les formes de déplacements et les couleurs dominantes, tout cela a basculé dans le vertige de ce qui n’existe plus.
L’extrême droite s’est emparée facilement du rêve du « village de jadis » qui taraude nos nostalgies.
Ce qui existe en 2024, c’est un univers en inquiétante extension sur tous les plans, une présence humaine démesurée, incommensurable, impossible à individualiser, et une contemporanéité où l’enfer a quitté l’au-delà pour le vin d’ici, le réchauffement climatique en cours augmenté par des guerres effroyables dont le bruit se rapproche d’une Europe qui se croyait à l’abri. Dans ce contexte, l’extrême droite s’est emparée facilement du rêve du « village de jadis » qui taraude nos nostalgies et nos désirs de vacances, c’est-à-dire de « vraie vie ». Bien sûr, la réalité ne correspond pas toujours à ce cauchemar, et la joie partagée des Jeux olympiques de Paris 2024 démontre que le confort du sinistre pessimisme n’est pas plus raisonnable que l’optimisme gentil et bêta. Mais l’extrême droite a su faire de la nostalgie du « village de jadis » un carburant pour tous ceux qui craignent le présent et l’avenir. Elle se nourrit des images d’un passé reconstruit où les inégalités sont naturalisées, les méfaits cachés, les cruautés louangées, et sa haine profonde mais inavouable en 2024 de la démocratie peut se distiller, mêlée à l’odeur du pain bis et des moissons de jadis.
À cette nostalgie du « village d’enfance » l’extrême droite ajoute un sous-texte implicite : dans ce village, on était « chez nous », entre personnes plus ou moins nées et décédées au village, dont le joli cimetière est visité, fleuri, habité. Souvent, on la reconnaît, une silhouette de la femme âgée s’active là-bas sur le tombeau familial où elle sait qu’il y a une place pour elle. Le slogan si peu politique des meetings du RN, « On est chez nous ! », clamé dans la fièvre heureuse de l’entre-soi, appelle comme lieu d’élection imaginaire le village français, avec sa place rarement traversée par un Africain bleu à force d’être noir, où les « romanichels » et « le juif » étaient avant-guerre comme « le loup », les figures d’une menace venue d’ailleurs, et où les derniers arrivés sentaient sur eux l’ombre d’un rejet social sur trois générations. Les slogans du RN sont en harmonie – en « syntonie », selon le terme repris par le psychanalyste et anthropologue Georges Devereux, cette attraction sémantique entre deux sphères de significations qui penchent l’une vers l’autre – avec la nostalgie d’époque française, qui semble plus poignante et douloureuse dans les zones rurales que dans les grandes villes. Que les votes d’extrême droite soient plus présents dans les zones rurales que dans les cités urbaines, et cela dans la plupart des pays où l’on vote librement, ne peut s’expliquer uniquement par des raisons économiques ; ou plutôt, même les personnes en grande difficulté économique et sociale ont des rêves et des nostalgies, des paniques, de lourdes angoisses lors de nuits d’insomnies, en face de ce qui, si souvent, au fond du ciel de l’écran, apparaît comme le présent et l’avenir : des zones urbanisées autour de mégapoles irrespirables, des bandes d’êtres bizarres et dangereux, des proximités physiques avec des personnes dont on ne connaît pas la place au cimetière. Au village, « être né là » est le critère dominant d’identification sociale : les conditions d’un rejet raciste d’un autrui différent s’inscrivent dans cette puissante nostalgie d’un lieu où ceux qui se sentent « de souche » seraient vraiment « chez eux ».
À charge pour une pensée généreuse, éprise de démocratie, une pensée collective des Lumières du xxie siècle, de redonner un sens au présent, aux aspects féconds voire magiques des avancées technologiques, au miracle d’avoir l’eau et l’électricité à tous les étages, et l’anesthésie possible en cas d’accouchement difficile, au travail immense de rendre au béton des banlieues une forme de beauté, ne serait-ce qu’en fleurissant tous les parkings. Et, en face des périls prévus, comme le réchauffement climatique dénié par l’extrême droite, le retour de guerres cruelles et prédatrices en Europe et autour de la Méditerranée, les possibles pandémies et la modernité étrange et terrifiante des paysages urbanisés, il faudrait reconstruire la confiance en la part de générosité, d’intelligence et de créativité présente à chaque échelon de la vie collective et sur toutes les strates des lieux habités, sans laquelle l’espèce humaine n’aurait pas survécu : savoir qu’elle existe aussi, à côté du grand champ des cruautés et des prédations, producteur de l’enfer sur terre, qui jamais n’aura le dernier mot.
- 1. Zoé Oldenbourg, Visages d’un autoportrait, Paris, Gallimard, 1977, p. 8.
- 2. Voir Robin M. Dunbar, “Neocortex size as a constraint on group size in primates”, Journal of Human Evolution, vol. 22, no 6, juin 1992, p. 469-493.
- 3. Voir Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au xixe siècle [1959], Paris, CNRS Éditions, 2010.