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Yanick Lahens | Collège de France
Yanick Lahens | Collège de France
Dans le même numéro

Le partage du peu

janv./févr. 2020

Yanick Lahens est une écrivaine haïtienne dont l’œuvre romanesque explore les différentes facettes de la vie sur son île-carrefour, en créole et en français. Bain de Lune, publié par Sabine Wespieser Éditeur, comme la plupart de ses livres, a reçu le prix Femina en 2014. Yanick Lahens a occupé la chaire Mondes francophones du Collège de France durant l’année 2018-2019.

Vous confiez dans Failles, récit consacré aux jours qui ont suivi le séisme du 12 janvier 2010 à Haïti : « J’essaie en ces jours difficiles d’accumuler un peu de cette force pour transcender l’événement et arriver de nouveau vers mes lecteurs avec des mots qui sauront les toucher comme des mains[1]. » Quelle est cette force dont vous parlez ? Quelle est cette caresse des mots ? Et comment saurait-elle toucher et transcender à la fois ?

Je crois très profondément qu’il y a une force que l’on acquiert au voisinage du peu et du partage du peu. Et en ce qui me concerne, même si je n’ai jamais connu la précarité. Il suffit d’en prendre conscience à un moment et d’essayer d’ajuster sa propre vision de la vie à cet entour. La manière dont la majorité des hommes, des femmes et des enfants arrivent à tracer une existence envers et contre tout me semble une leçon de force. Et l’événement du séisme lui-même avec son caractère exceptionnel n’a fait que me confirmer cette capacité à exister.

Plus qu’une capacité, j’ai écrit dans Failles que c’était un savoir. Moi qui n’avais rien perdu, je regardais autour de moi et je me nourrissais de cette force. Dans ces pays qui composent la majorité du monde, c’est peut-être la plus grande des leçons que ceux et celles qui y vivent peuvent donner dans une société où la consommation effrénée de biens apparaît comme le seul destin. Fatal, s’il en est, puisqu’il nous emmène droit dans le mur. S’accommoder du peu et du partage du peu devrait même constituer une inspiration pour un demain vivable pour tous – un désir autre face au désir de consommation.

Je me suis dit tout de suite après l’événement que les mots ne faisaient pas le poids, mais je me suis résolue à écrire au retour de mes déambulations durant deux jours dans la ville. Pour restituer, penser et donner une voix à des douleurs, mettre des mots sur des blessures et rendre des instants lumineux, parce qu’il y en a eu aussi. Et continuer ce que j’essaie tous les jours d’apprendre à faire : écrire. D’où le caractère hybride – c’est à la fois une chronique, un essai, un début de roman – et pourtant cohérent de ce livre. La cohérence n’a jamais été pensée avant ni même pendant l’écriture. Elle s’est tissée au fil des pages. Avec mes mains, ma tête et mon cœur. La balance était intime. C’était ma manière de transcender et de toucher.

Dans Guillaume et Nathalie, l’un des personnages dresse le portrait d’Eddy, le militant, en écrivain car il sait mentir[2]. Comment considérez­-vous le métier d’écrivain s’il implique aussi de savoir illusionner les lecteurs ?

Comme pour toute activité, il y a la performance et il y a l’individu, homme ou femme, derrière la performance. On peut écrire de très belles choses et être détestable et même dangereux dans ses rapports avec les autres dans la vie. Mais comme tous les autres humains, les écrivains et écrivaines ont leurs failles et leurs contradictions. Et je ne confonds pas ces faiblesses avec les choix idéologiques de ceux, comme Céline, qui nient l’humanité chez des groupes entiers d’hommes et de femmes. Je ne les mets pas sur le même pied. Dans ces cas précis, le talent ne doit rien excuser.

Écrire demeure cependant un leurre magnifique, un jeu avec l’ombre et le silence et je préfère le plus souvent m’en tenir aux mots qui nous font du bien, qui sont cette lueur dans la nuit dont parle James Baldwin ou à cette grammaire du silence que mentionne Christian Bobin. On reconnaît un véritable écrivain ou une vraie écrivaine à sa manière unique d’aligner sur la page blanche ce savoir intime qui est le sien mais dont lui-même ou elle-même ne fera jamais le tour. Pour le reste, chaque écrivain choisit son mode de présence au monde et en demeure imputable.

Il est un lieu commun selon lequel la littérature serait aujourd’hui le lieu majeur de construction de l’universel, par l’expérience du décentrement, le pouvoir de se sentir «  autre  », comme écrivain et comme lecteur. Est-ce un sentiment que vous partagez ?

Oui, la littérature – c’est ainsi qu’elle tient du miracle – est une grande conversation entre gens qui, en général, ne se connaissent pas et qui transcendent le temps et l’espace. En ce sens, c’est un lieu majeur de rencontre de l’autre, dans ce qu’il a de non conforme avec l’idée que je me fais de l’universel. La littérature permet précisément ce travail de déconstruction. Les Lumières nous ont formatés à un certain contenu de cet universel, à l’idée d’un seul déroulement ontologique de l’histoire. La littérature nous place d’emblée dans le divers et la manière dont on peut décliner autrement la condition humaine.

Cela tient en effet du miracle que je puisse pouvoir lire des extraits de l’Épopée de Gilgamesh, du Dit du Genji ou de l’épopée de Soundiata. Je peux entrer dans des mondes étrangers et étranges qui me parlent, me font rencontrer l’étrange et l’étranger en moi et peuvent même me transformer. Parce qu’il y a des lectures qui m’ont transformée. Après avoir achevé certains livres, je ne fus plus la même personne qui les avait auparavant entamés. Il y a cet engagement affectif, intellectuel, sensoriel, ce tissage qui constitue ce plaisir complexe qu’est la lecture. Je ne lis pas William Faulkner comme je lis Marguerite Duras, Anne Hebert, Marie Vieux-Chauvet, Jacques Stephen Alexis, Jacques Roumain, ou encore Albert Camus, Yanick Jean, Jean Racine ou Lawrence Durrell, pour ne citer que ces auteurs et ces autrices. Je peux tout aussi bien tomber en amour avec un texte qui ne m’avait pas enthousiasmée auparavant ou au contraire entrer dans le désamour d’un texte qui m’avait plu dans le passé. Exactement comme dans la vraie vie, il y a des fidélités qui résistent au temps et nous retrouvent à chaque fois intacts pour une nouvelle rencontre amoureuse.

La grande majorité de vos romans prennent place à Haïti, cette île-carrefour dont la population reflète l’histoire du monde. Comment s’articule cette histoire-monde et la place de ce pays dans le concert des nations ou, pour reprendre vos mots, dans la nécessaire « refondation des principes de solidarité à l’échelle mondiale[3] » ?

Je vous réponds à un moment où nous vivons à nouveau des soubresauts qui auront, je le crois, d’énormes répercussions sur notre vie à tous et à toutes. Comment expliquer Haïti, dont j’ai dit dans ma leçon inaugurale au Collège de France qu’elle était un moule et une matrice des relations Nord-Sud[4] ? Voyez la concomitance, la «  synchronicité  » (si je peux me permettre ce terme) des révoltes dans le monde aujourd’hui et combien leurs raisons profondes sont les mêmes et ne diffèrent pas de celles d’Haïti. Sans oublier que dans le Nord, il y a des Sud.

La majorité de ceux et celles qui se sont soulevés au moment de l’indépendance en 1804 ont ensuite créé une société qui rejetait radicalement le modèle économique que l’empire allait renforcer partout ailleurs et que les élites dirigeantes haïtiennes allaient adopter. Cette majorité s’est retrouvée dans une double exclusion : à la fois vis-à-vis d’un État interne et d’un empire externe, liés dans leurs intérêts et pour qui l’existence de cette majorité n’était pas concevable, encore moins désirable. Ce pays rural majoritaire a longtemps été appelé «  le pays en dehors  ». Comme si le pays en dedans était celui des élites urbaines[5]. Beaucoup des soubre­sauts de l’histoire d’Haïti ne sont que des tentatives pour ce pays en dehors de faire partie du pays du dedans.

Depuis ces dernières décennies, il y a eu des mutations profondes. L’imaginaire des jeunes a radicalement changé, par la globalisation, les réseaux sociaux et les liens avec la diaspora, et les coups durs portés par la mondialisation à la production agricole ont provoqué un exode rural massif. Une majorité de la population se retrouve dans les villes et en situation de précarité intenable : sans accès à l’eau potable, aux soins de santé, à l’éducation et j’en passe. Les États-Unis ont toujours pris part aux grandes décisions politiques, économiques ou les ont orientées. Et récemment, ils ont même décidé des résultats de nos élections. Géopolitiquement, nous appartenons à ce continent et les présidents américains nous considèrent comme faisant partie de leur arrière-cour. Mais en y posant le pied, une épine s’y est enfoncée qu’ils ne peuvent pas enlever.

Il faudrait aussi évoquer l’échec de l’aide, comme je l’ai écrit dans Failles. Elle pervertit celui qui reçoit en accentuant la dépendance, comme pour un toxicomane, et elle pervertit celui qui donne, du petit dealer au grand trafiquant qui demeure le seul gagnant de ce marché vicié. En Haïti, ce scandale de l’aide a consisté en hauts salaires à tous les échelons jusqu’au détournement massif de fonds par des gens encore très médiatisés sur la scène politique mondiale. L’aide après le séisme en Haïti est la démonstration la plus achevée d’un système parfaitement bien rodé, mais dont la logique demeure très contestable. Cela dit, il y a des organisations qui ont réalisé un travail auprès de la population. Elles sont rares. Le séisme en Haïti a été la plus grande occasion ratée de repenser la logique de l’aide. Finalement, cette logique de l’aide n’est-elle pas conforme avec le monde tel qu’il va ?

Quand j’évoque Haïti dans mon œuvre, je parle de la majorité du monde.

Quand j’évoque Haïti dans mon œuvre, je parle de la majorité du monde. Quand je voyage vers les grandes métropoles du monde, j’ai toujours cette sensation d’être dans une bulle préservée et minoritaire. J’apprécie les terrasses des cafés, les belles salles de théâtre, l’accès aux hôpitaux, les centres de recherche ou le fait de toucher l’interrupteur et de savoir qu’une ampoule s’allumera automatiquement…

Vous adjoignez à la langue française de nombreuses expressions créoles. Est-ce du localisme ou bien la nécessité de tirer les sensations du lecteur vers plus d’abstraction ? Le créole est-il la langue d’un universel utopique ? L’hybridation du créole est aussi culturelle et artistique. Dans Bain de lune, vous évoquez comment l’imitation des danses européennes par les esclaves fonde des pratiques choré­graphiques nouvelles : « Avec nos robes et nos chasubles tachées de sauce et nos mains graisseuses, tout l’après-midi, cavaliers et cavalières, nous avons dansé le quadrille, le menuet, comme au temps où nos ancêtres imitaient derrière leurs cases la cour des rois de France[6]. » Est-ce une forme d’appropriation, une moquerie ou bien encore un processus créatif ?

Il m’était impossible de rendre ce «  pays en dehors  », du moins la représentation que je m’en fais, sans l’utilisation de la langue créole qui restitue sa parole, sa musique, son corps, sa culture. Il me fallait construire une histoire et la rendre littérairement audible et crédible, surtout avec l’emploi de la première personne du pluriel. De manière à ce que ceux qui sont de ce pays profond s’y retrouvent, de même que ceux qui n’y appartiennent pas ou sont d’ailleurs, éprouvent ces sensations vers une abstraction comme vous dites. Mais l’ailleurs n’est pas, dans ce cas précis, seulement l’autre côté des mers. Certains lecteurs et certaines lectrices de l’élite haïtienne ont été surpris de se retrouver dans la proximité de ce pays rural, et surtout dans l’imaginaire et dans l’intimité de ceux qui y vivent, l’exclusion étant ce qu’elle est chez nous. Quelqu’un m’a même remercié d’avoir «  humanisé  » les paysans. Nous sommes au xxie siècle et certains ne sont pas encore convaincus de leur humanité !

Il y a plusieurs créoles, certains à base lexicale française, d’autres à base lexicale anglaise ou espagnole. Le créole, dans son sens très large, naît avant tout de la rencontre de civilisations qui, pour communiquer, mélangent leurs langues. Mais le créole d’Haïti n’est pas un outil auxiliaire, il est une centralité. Dans Le Discours antillais, Édouard Glissant précise, pour les déportés que nous sommes : « En Martinique, où la population transbordée s’est transformée en peuple, sans que pourtant la prise en compte de la terre nouvelle ait pu être effective, la communauté a tenté d’exorciser le Retour impossible par ce que j’appelle une pratique du Détour. […] Le Détour est le recours ultime d’une population dont la domination par un Autre est occultée. […] La langue créole est la première géographie du Détour, et qui seulement en Haïti a échappé à cette finalité originelle[7]. » Elle est devenue une centralité car « la langue de responsabilité, productive de la nation ». Aujourd’hui, le créole est la langue officielle au même titre que le français et il est vraiment la langue de l’espace public. Et ce, au moment où le français recule par rapport à ­l’anglais et que l’espagnol se construit une place. C’est déjà une réalité dans notre littérature qui se fait dans ces quatre langues. Et, pour reprendre les concepts employés par Derrida dans Le Monolinguisme de l’autre[8] pour expliquer sa propre archéologie linguistique, la nouvelle génération née dans des familles populaires créolophones a une langue de départ, le créole, et plusieurs langues d’arrivée, contrairement à leurs aînés comme moi qui n’en avions qu’une, le français.

Mais je vais me référer encore au Discours antillais de Glissant qui écrit à juste titre qu’« une nation n’est plus consubstantielle à sa langue. […] Le multilinguisme est un des axes de la Relation, et qui par-là s’oppose à l’universel généralisant. Il est impraticable aujourd’hui […] là où l’Histoire a imposé cette généralisation transcendantale ». Il ne s’agit pas d’espéranto : « L’espéranto n’est que l’avatar ultime de l’histoire. » Il y a une imprévisibilité très stimulante dans le devenir régional du créole aujourd’hui par le créole haïtien. Raphaël Confiant souligne ce « véritable miracle au xxiesiècle » : un étonnant renouveau grâce à l’émigration haïtienne massive non seulement dans l’aire créolophone, mais sur tout le continent américain, du Canada au nord au Chili au sud. Bol d’air linguistique inespéré en tout cas pour les territoires créolophones où la langue s’essoufflait ! Désormais, on entend le créole dans le métro de Montréal, dans les rues de New York et de Miami, dans les plantations de canne à sucre de Santo Domingo et du nord du Brésil, dans les quartiers populaires de la capitale du Chili, etc. Mais il faut se garder d’oublier que, si cette soudaine expansion réjouit ceux qui aiment cette langue, elle se fait sur un fond de misère humaine extrême, de souffrances et d’exil.

Pour ce qui est de l’hybridation culturelle, je dois souligner que la formation sociale haïtienne se construit à partir de deux groupes anta­goniques quant à leur projet mais qui ne sont pas étanches, les Créoles et les Bossales. Après le départ des colons, les Créoles, minoritaires, libres ou affranchis noirs et mulâtres, tentent de reprendre l’héritage des colons, à savoir la langue française, la religion catholique et une certaine conception de l’État et occupent les comptoirs économiques liés au commerce international. Ils reproduisent une colonisation, mais interne, qui exclut les Bossales pourtant largement majoritaires. Ces derniers sont les esclaves fraîchement arrivés d’Afrique à la fin du xviiie siècle et dont le nombre augmente à mesure que la production sur les plantations s’intensifie. Ils ont constitué les troupes de l’armée indigène. À l’indépendance, ils ont rejeté le système de la plantation et toute la logique économique et sociale qui la sous-tendait et ont inventé une civilisation, un système de vie communale qui emprunte aussi bien aux traditions africaines ou amér­indiennes qu’au xviiie siècle français. Et ce, sans le malaise des Créoles que décrit Frantz Fanon dans Peau noire, masques blancs, puisqu’ils n’étaient pas en contact avec l’Occident blanc et ne cherchaient aucune reconnaissance[9]. Tout service vodou, par exemple, commence par des prières en français et une cosmogonie catholique double celle des divinités vodous.

Le retour des descendants d’esclaves vers la terre originelle, l’Afrique – ou la Guinée, selon votre appellation métaphorique –, passe par la mort dans la mythologie haïtienne. Quelle est la place de l’Afrique dans la culture et la littérature haïtiennes en général et dans votre œuvre en particulier ? Le panafricanisme est-il une des formes que peut prendre l’universalisme utopique ? Bain de lune a un souffle similaire à l’épopée de Gabriel García Márquez, Cent ans de solitude : est-il une configuration communautaire qui disqualifierait le colorisme (les mondes noirs) au sein des Amériques ?

La mémoire de l’Afrique demeure vivante dans le culte vodou. Mais je crois qu’aujourd’hui, Haïti se trace une place dans son espace géographique naturel, à savoir l’Atlantique formée par la Caraïbe, avec une extension vers la Nouvelle-Orléans et des prolongements en Amérique centrale et en Amérique latine. Au-delà de tout colorisme. Nous avons aidé Bolívar à libérer cinq pays d’Amérique latine et pourtant, à cause d’une réticence forte des États-Unis, nous n’avons pas été invités par ces pays à leur congrès de Panama en 1826. Nous avons fait des Polonais, qui avaient rejoint l’armée indigène, des Haïtiens à part entière dès 1804, sans considération de couleur de peau ou de culture différentes. Contrairement à toute une imagerie fabriquée au xixe siècle sur Haïti, cette genèse construite sur une ouverture aux autres devrait nous rappeler sans cesse cette interdépendance des identités dont parle Paul Gilroy au sujet de l’Atlantique[10].

La question de l’extension de la langue créole à partir d’Haïti me confirme qu’Haïti, par son histoire, est un centre. Je ne mesure évidemment pas l’importance de ce centre à l’aune des statistiques de la Banque mondiale ou du Fonds monétaire international. Haïti a réalisé la troisième révolution des Temps modernes, après celle des États-Unis qui fait avancer la liberté individuelle et celle de la France qui pose la question des droits de l’homme. Elle fait avancer de manière radicale la question de l’égalité telle qu’elle était posée jusque-là. Toute son histoire est un pari risqué dont les conséquences apparaissent aujourd’hui dans les failles symboliques qui entament l’équilibre du vivre-ensemble traditionnel. En dépit de tout cela, cette même histoire atypique, dont le prix à payer est exorbitant, fait d’elle aussi un «  point focal  ».

L’extension de la langue créole me confirme qu’Haïti, par son histoire, est un centre.

En effet, on a souvent fait le rapprochement entre Cent ans de solitude et Bain de lune. Je n’ai certainement pas le talent de Márquez, mais il y a, me semble-t-il, une différence. Il n’y a pas volonté chez moi de montrer ce monde-là comme merveilleux ou surréel et de faire sourire de ce qui apparaîtrait comme ses outrances ou ses extravagances. ­J’emprunte la voix des protagonistes en employant la première personne du pluriel ou celle de l’autre narratrice qui emploie la première personne. Ce monde ne se vit pas comme merveilleux ou surréel. Il se vit avec ses valeurs, ses malheurs, ses bonheurs. Sans attente d’une étiquette qu’un regard extérieur pourrait poser sur lui. Tout au long de l’écriture de ce texte, je m’interrogeais : «  Le lecteur ou la lectrice non familière de ce monde va-t-il pouvoir y entrer ?  » Mais je poursuivais malgré mes doutes. Quinze années séparent la nouvelle du même titre et le roman. Quinze années durant lesquelles j’ai cherché à mieux comprendre, en allant sur le terrain, en discutant avec des amis anthropologues, historiens, en lisant des romans, étant moi-même une parfaite Créole. Après, je me donnais le temps d’oublier toute cette documentation, toutes ces lectures pour créer mes personnages, imaginer une intrigue autour de deux familles sur quatre générations et un siècle.

Propos recueillis par Anne Lafont

 

[1] - Yanick Lahens, Failles, Paris, Sabine Wespieser, 2010, p. 93.

[2] - Yanick Lahens, Guillaume et Nathalie, Paris, Sabine Wespieser, 2013, p. 95-96.

[3] - Y. Lahens, Failles, op. cit., p. 70.

[4] - Yanick Lahens, Littérature haïtienne. Urgence(s) d’écrire, rêve(s) d’habiter, introduction d’Antoine Compagnon, Paris, Collège de France/Fayard, 2019.

[5] - Le sociologue Jean Casimir a, le premier, mis en lumière ce hiatus social et culturel dans Jean Casimir, La Culture opprimée [1981], Delmas, Lakay, 2001. Voir aussi Gérard Barthélemy, L’Univers rural haïtien. Le pays en dehors, Paris, L’Harmattan, 1991.

[6] - Yanick Lahens, Bain de lune, Paris, Sabine Wespieser, 2014, p. 105.

[7] - Édouard Glissant, Le Discours antillais [1981], Paris, Gallimard, 1997, p. 47.

[8] - Jacques Derrida, Le Monolinguisme de l’autre, Paris, Galilée, 1996.

[9] - Frantz Fanon, Peaux noires, masques blancs [1952], Paris, Seuil, 2015.

[10] - Paul Gilroy, L’Atlantique noir. Modernité et double conscience [2003], trad. par Charlotte Nordmann, Paris, Éditions Amsterdam, 2010.

Yanick Lahens

Écrivaine haïtienne, elle vient de publier L'Oiseau Parker dans la nuit et autres nouvelles (Sabine Wespieser,2019).

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