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Notes de lecture

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On savait, mais quoi ? La pédophilie dans l’Église de Claude Langlois

juil./août 2020

Claude Langlois avait produit déjà des textes fondamentaux sur l’Église et la sexualité. On se souvient en particulier du Crime d’Onan, dans lequel il montrait comment s’était mis en place dans le monde catholique, à partir des années 1860, un renforcement de la discipline de la sexualité conjugale[1]. Il nous donne aujourd’hui un ouvrage majeur sur la question de la pédophilie dans l’Église en France depuis 1789, en la situant dans un complexe sociopolitique où interviennent, selon son énumération, « État législateur et juge, épiscopat gestionnaire, prêtres en marge, [et] opinion publique ».

Cette histoire de la pédophilie cléricale s’ouvre par une exploration du long xixe siècle. On découvre que le phénomène, loin d’être méconnu, est souvent lourdement sanctionné par la justice civile, surtout dans le dernier tiers du siècle. Sans doute y a-t-il là un effet de la sécularisation juridique : le processus de dissociation du politique et de l’institution religieuse, engagé sous la Révolution française, conduit le juge à traiter les clercs comme les autres citoyens. Interviennent également les diverses mobilisations de l’opinion publique naissante. Celle-ci, note Claude Langlois, est structurée par une littérature de dénonciation qu’illustre notamment le roman d’Octave Mirbeau, Sébastien Roch (1890), dans lequel se trouvent mis en récit les abus pédophiles d’un père jésuite dans un collège breton. Les groupements libres-penseurs mènent aussi le combat : ils orchestrent, jusque dans les années 1920, des campagnes de presse contre les clercs libidineux, et contre la « pornographie sacrée » dont témoigneraient, telles Les Diaconales de Mgr Bouvier, les manuels de confession. Ces attaques ne laissent pas l’Église sans réaction : poursuivant sa politique de dissimulation des affaires de pédophilie, elle retourne l’argument des anticléricaux en accusant les instituteurs de l’enseignement public d’une corruption bien plus lourde en la matière.

Les années 1950-1960, au cours desquelles le chanoine Boulard révèle, à partir d’enquêtes réalisées dans plusieurs diocèses, l’importance des prêtres pédophiles dans les rangs du clergé en difficulté, voient les évêques affiner leur stratégie. Première mutation : le traitement des « cas douloureux » est marqué dorénavant par une certaine centralisation. Les autorités diocésaines agissaient seules ; elles s’appuieront désormais sur des structures nationales. La plus éminente d’entre elles est le Secours sacerdotal. Créée en 1953, sous l’impulsion de Jean Rodhain, dans le prolongement du Secours catholique, placée sous le contrôle de la Commission épiscopale du clergé, l’institution entend soustraire les prêtres aux déviations morales qui les accablent. Sont visées l’indiscipline, la fornication, l’homosexualité. L’attirance sexuelle pour les enfants l’inquiète également : ses responsables s’efforcent d’accompagner les prêtres défaillants en leur indiquant des lieux de soin ; ils conseillent aussi les évêques sur les meilleures manières d’éviter le scandale. Deuxième mutation : la thérapie s’appuie de plus en plus fréquemment sur la psychologie, et même, sous l’influence de l’abbé Oraison, sur la psychanalyse. Le Secours sacerdotal, qui devient Entraide sacerdotale en 1964, dirige d’abord les prêtres en disgrâce vers des cabinets privés ; à partir des années 1960, il leur indique des établissements spécialisés, cliniques ou centres de repos, où se mêlent souvent cure psychologique et direction spirituelle. Claude Langlois évoque le centre de La Jubaudière près d’Angers, ouvert en 1967 ; il s’arrête aussi sur la clinique de Montjay, née en 1970 de la volonté même de l’épiscopat, où officie le père Tony Anatrella, qui gagne là ses premiers galons de spécialiste des questions sexuelles en Église.

Ce moment d’intérêt pour les prêtres abuseurs connaît une suspension après Mai 68 : dans un contexte marqué par l’expansion du libéralisme sexuel, l’épiscopat s’interroge moins alors sur la manière de ramener au bercail les déviationnistes que d’accompagner dans leur vie séculière les prêtres qui, en masse, ont décidé de quitter l’Église. Le problème fait retour dans les années 1990, sous l’influence de plusieurs facteurs. Claude Langlois souligne l’importance du militantisme des associations de défense de l’enfant et, un peu plus tard, notamment aux États-Unis, des associations de victimes de prêtres. Il insiste aussi sur l’émotion provoquée par la condamnation de Mgr Pican, évêque de Bayeux-Lisieux, pour n’avoir pas dénoncé l’abbé Bissey dont il connaissait pourtant les crimes, et, plus encore, sur l’inculpation, dans le cadre de l’affaire Preynat, du cardinal Barbarin. Ce contexte a bousculé les évêques. Ils ont, d’une part, recomposé leur discours : ils ne parlaient jamais des victimes hier ; ils insistent maintenant sur les souffrances qui les engloutissent. Ils ont, d’autre part, réorienté leur action : ils se sont longtemps contentés de déplacer leurs prêtres fautifs. Après que les papes Benoît XVI et François ont ouvert l’espace des possibles en la matière, ils acceptent désormais, sans qu’on puisse encore mesurer l’effet de la politique engagée, de les soumettre à la justice civile.

Le phénomène de la pédophilie sacerdotale est-il singulier par rapport à d’autres types de pédophilies ? Pas véritablement au plan quantitatif : l’Église ne semble pas être un foyer plus délinquant que des milieux institutionnels analogues. Il en va autrement au plan qualitatif. La pédophilie, rappelle Claude Langlois, est ici puissamment attachée à deux phénomènes conjoints qui en favorisent l’expansion : d’une part, à une théologie morale qui persiste à vouloir mettre sur le même plan toutes les transgressions sexuelles, de la masturbation à la pédophilie ; d’autre part, à une théologie des ministères qui aboutit à sacraliser, et donc à placer en dehors de tout contrôle, la figure du prêtre. Ce riche ouvrage ouvre ainsi sur une sociologie du pouvoir dans l’institution catholique.

 

[1] - Claude Langlois, Le Crime d’Onan. Le discours catholique sur la limitation des naissances (1816-1930), Paris, Les Belles Lettres, 2005.

Seuil, 2020
233 p. 20 €

Philippe Portier

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