Depuis le discours de J.D. Vance à Munich en février 2025, les Européens ne peuvent plus feindre d’ignorer que l’allié sur lequel ils se reposaient depuis 1945 pourrait désormais leur faire défaut. Les humiliations diplomatiques répétées autour des négociations de paix en Ukraine les ont poussés à relancer un véritable effort de consolidation de leur défense commune. Mais la publication de la « stratégie de sécurité nationale » américaine le 5 décembre, tout en enfonçant le clou, a donné une étrange coloration civilisationnelle au débat sur l’avenir de la relation transatlantique.
Si le document pose la Chine en rivale et veut rétablir la « stabilité stratégique » avec la Russie, c’est bien l’Europe qui fait figure d’obsession dans cette trentaine de pages. Une Europe menacée par le déclin économique, mais plus encore par les « politiques migratoires », la « censure de la liberté d’expression » ou « l’effondrement des taux de natalité », et qu’il s’agit d’aider « en restaurant la confiance en soi de la civilisation européenne et l’identité occidentale ». L’administration Trump veut s’appuyer dans cette entreprise sur les « partis européens patriotiques », qui sauront, de l’intérieur, « cultiver la résistance à la trajectoire actuelle de l’Europe ». Dans un mouvement d’ingérence qui rappelle ce que la Russie pratique depuis longtemps, les extrêmes droites continentales sont donc appelées à servir de relais à une ambition explicite d’affaiblissement de l’Union européenne.
L’Occident, cet espace plus que jamais introuvable, est ici le nœud d’un paradoxe : le mouvement MAGA et les nationalistes européens prétendent le sauver, notamment dans cette Europe qui en serait le berceau. Mais ce faisant, ils convergent avec ceux-là même qui en ont fait leur bête noire. Car c’est bien contre « l’Occident collectif » que le Kremlin fait la guerre en Ukraine, en comptant sur la complaisance de Washington et des « patriotes » européens. Une nouvelle ligne de partage voit ainsi le jour entre ceux qui prétendent défendre l’Europe comme « civilisation » et ceux qui la conçoivent comme un projet politique fondé sur l’exigence démocratique. L’anthropologue Marcel Hénaff rappelait que l’Europe, colonie romaine et espace chrétien, s’est « culturellement formée dans une désappropriation de soi, dans un constant excentrement par rapport à son passé ». À rebours des discours qui veulent la figer dans une identité mythique, il revient aux démocrates européens de poursuivre ce mouvement, qui est aussi celui de toute l’histoire occidentale.
La rédaction